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des chefs de la ligue lui fut apportée, il ne voulut pas même la recevoir ; mais il y répondit aussitôt par une déclaration du ban contre les princes de Saxe et de Hesse. H leur reprochait leur désobéissance à sa parole impériale et le dessein « de lui enlever la couronne, le sceptre et toute autorité pour s’en revêtir euxmêmes, et à la fin forcer tout le monde de subir le joug de leur tyrannie. » Il les appelle « rebelles, parjures et traîtres à la patrie, » délie tous leurs sujets des devoirs d’hommage et d’obéissance. Si cette réponse de Charles à leur missive était dure, elle est conforme à la violence de cette époque. Souvent dans l’exaspération de la lutte chaque parti cherchait à l’emporter sur son adversaire par la causticité des paroles; car l’opinion publique n’était comptée pour rien. L’Empereur avait par ce dernier pas violé les lois du pays, d’après lesquelles il ne pouvait pas seul, sans le jugement des princes , mettre un État au ban de l’Empire.
Cependant, cette accusation si souvent portée contre lui d’avoir eu dans l’esprit de renverser toute la constitution d’Allemagne pour se rendre seul maitre indépendant, était trop forte. Mais on peut bien le ranger, et l’histoire n’a point de doutes à ce sujet, parmi les esprits qui tendent de tous leurs efforts au plus haut degré de gloire et de puissance, et qui souvent forcent les anciennes institutions à plier devant eux , quand elles se trouvent en opposition avec celles qu’ils veulent établir. On ne peut fixer en aucune façon jusqu’à quel point il en serait venu avec l’Allemagne , si les circonstances avaient continué de lui être favorables comme elles le furent pendant longtemps; car pour un cœur comme le sien où les désirs n’ont de bornes que celles qu’impose la sagesse, sans aucune limite naturelle, les circonstances seules en sont la mesure. Ces grands génies entreprennent tout ce qui leur parait avantageux, et rien autre chose ; et l’empereur Charles se gardait bien de tenter ce qu’il ne pouvait achever. Il gouvernait un si grand nombre d’États et avait de si puissants adversaires en Europe, qu'il ne pouvait espérer de pouvoir appliquer des soins aussi constants et aussi exclusifs que l’eût exigé l’exécution d’un
plan de souveraineté absolue en Allemagne ; et certainement il était trop adroit pour l’entreprendre inutilement. Cependant il faisait encore sentir l’orgueilleux empereur et le dominateur de la moitié du globe, en se dégageant des formes du droit dans des circonstances particulières qui demandaient une prompte exécution ; de sorte que l’on peut dire que la violation des droits de l’Empire était plutôt dans son esprit que dans ses plans.
Du reste il montra dès le commencement de cette guerre de Schmalkalde toute la supériorité de son génie et une grandeur véritablement héroïque. Quoiqu’il ne fût défendu que par quelques guerriers seulement et qu’il fût entouré d’une armée de 70 à 80,000 hommes, la plus belle qui eût été vue depuis longtemps en Europe, il ne répondit au manifeste des princes que par une déclaration qui les mettait au ban de l’Empire; ensuite il partit de Ratisbonne avec sa petite armée pour Landshul, afin de se trouver plus à portée des troupes qui arrivaient d’Italie. Mais de peur que ses partisans n’en fussent effrayés , il déclara en même temps qu’il n’abandonnait pas le sol de l’Allemagne et qu'il y resterait toujours vif ou mort. Sa plus sûre garantie était la dissension qui régnait dans le camp des alliés. Schærtlin était venu rejoindre avec son armée les deux princes, déjà si peu d’accord entre eux. Déjà le landgrave Philippe ne partageait qu’à contre-cœur le commandement suprême avec l’électeur par lequel il avait souvent été arrêté dans des entreprises qui demandaient de la célérité; et alors paraissait un troisième guerrier qui possédait plus d’expérience qu’eux deux, sur qui tout le monde portait des yeux d’admiration, et qui devait emporter la plus grande gloire de cette guerre, du moins pouvait-on le craindre. 11 semblait presque aussi que l’ancienne rivalité entre les princes et les a illes était venue troubler la parfaite intelligence. Du moins est-il certain que ce défaut d’intelligence fut la principale raison du mauvais résultat. Quand l’armée fut réunie, Schærtlin conseilla encore alors de tomber sur l’Empereur à Landshut et de le cerner; mais on ne put s’accorder et on perdit ainsi le temps le plus précieux. L’Empereur au contraire en tira le plus grand parti , il réunit auprès de lui
sixième époque. 4020 — 4048.
toutes ses troupes auxiliaires (l’Espagne et d’Italie et celles levées en Allemagne; et quand il se sentit assez fort, il remonta le Danube jusqu’à Ingolsladt. Là, il se renferma dans un camp bien retranché; car il n’osait pas encore combattre en rase campagne, jusqu’à ce qu'il eût fait sa jonction avec le comte de Buren qui lui amenait un corps de troupes considérable des Pays-Bas. Les ligués, qui l’avaient suivi à Ingolstadt, se résolurent enfin à tirer le canon sur son camp avant qu’il fût entièrement achevé, pour voir si on ne pourrait pas l’attirer à une bataille. C’était à la fin d'août au point du jour. Ils se rangèrent donc en demi-lune et occupèrent toutes les hauteurs de derrière avec de l’artillerie. Les troupes brûlaient d’en venir aux mains, et un assaut hardi, rapidement conduit au moment favorable, aurait facilement donné aux alliés une complète victoire. Car l’Empereur était de beaucoup inférieur en force et son camp n’était entouré que d’un simple fossé. L’idée d’un pareil assaut n’échappa pas aux alliés; le landgrave Philippe, suivant quelques récits , Schærtlin suivant d’autres , l’exprima au moment où le feu des douze grosses bouches d’artillerie forçait les arquebusiers espagnols de rentrer dans le camp d’où ils avaient voulu sortir. Mais l’irrésolution et le désaccord des généraux suspendirent encore cette fois celte décision qui devait être subite. L’Empereur, qui excitait le courage des siens avec le plus grand sang-froid et n’était effrayé d’aucun danger, profita du temps pour achever sa fortification; et alors il put considérer en toute sécurité les ennemis s’épuiser à tirer sur son camp. Depuis ce temps Schærtlin, comme il le dit lui-même, ne put avoir de cœur à cette entreprise; car il ne voyait point qu’on s’appliquât à faire sérieusement la guerre.
Pendant cinq jours les princes canonnèrent le camp impérial sans obtenir de résultat; et quand ils apprirent que le général Buren arrivait des Pays-Bas et avait passé le Rhin, ils levèrent tout d’un coup le siège pour marcher à sa rencontre. L’Empereur pouvait à peine en croire ses yeux ; quand il vit une si nombreuse armée se retirer ainsi sans avoir rien fait; alors il sortit lui-même à cheval hors de
son camp avec le duc d’Àlbe pour observer leur marche.
Cependant les fédérés ne purent empêcher la réunion du comte de Buren avec l’Empereur, qui depuis ce nouveau renfort commença à marcher en avant, s’empara successivement de toutes les villes du Danube et se rendit enfin maître de tout le cours du fleuve. Quand ensuite il vint menacer Augsbourg, les citoyens se hâtèrent de rappeler de l’armée de la ligue leur général Schærtlin pour venir à leur secours.
L’hiver arrivait , on manquait de provisions et d’argent; dans l’armée de la ligue se montraient le découragement et la pusillanimité, parce que les généraux ne savaient inspirer aucune confiance. LesSouabes, plus que les autres encore, étaient ennuyés de la guerre, parce que c’étaient eux qui en portaient tout le poids, et que depuis six semaines les armées étaient en présence. Alors les princes envoyèrent une dépêche à l’Empereur, demandant la paix ou du moins une suspension d’armes, afin de pouvoir en traiter. C’était avouer tout haut sa faiblesse, la rendre publique et s’avouer vaincu sans combattre. L’Empereur, plein de joie , fit lire cet écrit devant toute l’armée rangée en bataille; et pour toute réponse le margrave de Brandebourg fil savoir aux princes: « qu’il ne connaissait d’autres chemins pour conduire à la paix que de se soumellre à la discrétion de l'Empereur, l’électeur et le landgrave eux-mêmes avec tous leurs partisans, leur armée , leur territoire et leurs sujets. »
Sur une pareille réponse, les princes ligués se séparèrent à Giengen, le dernier jour de novembre, et rentrèrent dans leur pays.
Le duc Maurice et l’électeur. — Un message pressant appelait l’électeur de Saxe dans son pays, en lui annonçant que le duc Maurice s’en était emparé jusqu’aux plus petits villages. Car l’Empereur avait chargé son frère Ferdinand, comme roi de Bohème, d’exécuter, d’accord avec le duc Maurice, la sentence du ban contre l’électeur; et telle était devenue la situation des affaires qu’il semblait que l’électoral était perdu pour toujours, si Maurice n’en avait pas pris lui-même possession. Telle au moins la présenta Maurice, quand il convo-
CUERRE DE SCHMALKALDE.
qua les états du pays pour obtenir leur consentement; car il n’aurait pu entreprendre une si importante opération sans leur participation. 11 employa tous les artifices de la rhétorique pour donner à sa conduite et à ses désirs une apparence de droit. Mais l’arrivée subite de Ferdinand avec ses cavaliers hongrois qu'il avait amenés de Bohème , eut encore plus de puissance. L’épouvante marchait partout devant ces hordes sauvages , et on regardait comme un bonheur de pouvoir se rendre aux guerriers saxons de Maurice. Bientôt tout l’électorat, excepté Wittenberg , Eisenach et Gotha , fut entre les mains du duc. Cependant la voix du peuple condamnait son entreprise. On le regardait comme un traître à la croyance évangélique , et dans les chaires et dans les écrits des protestants, il était l’objet de reproches très-amers.
Alors l'électeur revint plein de dépit : c’était au mois de décembre 1546. Il n’eut pas de peine à reconquérir son territoire et même à enlever une partie de celui du duc , après avoir surpris à Rochlitz et fait prisonnier le margrave Albert, envoyé par l’Empereur au secours de son ami. Maurice ne pouvait non plus recevoir aucun secours de Bohème, parce que les états refusèrent d’entrer en campagne contre leurs coreligionnaires saxons, et d’ailleurs le roi Ferdinand avait quelques inquiétudes pour son propre pays. On y était même presque venu à une révolte ouverte, à tel point que le duc Maurice ne conservait presque plus de son territoire que les villes de Dresde, Pirna , Zvvickau et Leipzig, et n’avait plus d’espérance que dans l’empereur Charles.
L’Empereur punit les villes de la haute Allemagne.— Charles, pendant ce temps-là, était occupé à soumettre les villes protestantes du sud de l’Allemagne. Ce n’était pas une entreprise facile ; car ces villes étaient très-fortes , comme généralement dans ce temps-là. Chacune d’elles aurait pu résister longtemps , et pendant ce lemps-là les princes du Nord faire des préparatifs pour un nouvelle campagne. Cependant on eût dit que la peur leur avait enlevé à toutes leur sagesse ordinaire; partout où l’Empereur se présentait, les villes se soumettaient ; Bopfingen, Nordlingen, Dunkels-
buhl etRothenbourg,lui ouvrirent leurs porles sans tirer l’épée. La puissante Ulm envoya des députés qui , à genoux en plein champ, demandèrent grâce en langue espagnole ( ce qui lut , avec raison , très-mal vu de la part des confédérés ) , et paya 100,000 florins d’or comme amende. Francfort en paya 80,000, Memmingen 50,000 ; les villes plus petites payèrent proportionnellement, et enfin arriva le tour d’Augsbourg. Celte ville avait les plus belles murailles, 200 pièces d’artillerie et une bourgeoisie nombreuse et guerrière ; elle pouvait, en tenant ferme, réveiller le courage de toute la ligue; mais les gens riches de la ville ne voulaient pas voir le danger de si près. Un d’eux , Antoine Fugger, se glissa dans le camp de l’Empereur et en rapporta pour conditions que la ville payeraitl50,000florins d’or, qu’elle recevrait une garnison espagnole et chasserait le brave Schærtlin. Celui-ci employa de nouveau toute la force de son éloquence pour réveiller leur courage; il en appela même à leur traité avec lui, d’après lequel ils ne pouvaient pas le congédier. Alors ils le supplièrent , avec, larmes, de se retirer; il partit donc le cœur plein d’amertume et se rendit en Suisse, et les Espagnols prirent possession de la ville.
Deux princes dans la haute Allemagne , outre les villes, avaient pris part à la guerre : Ulric, comte de Wittenberg, et Frédéric, électeur palatin. Ce dernier, cependant, n’était pas membre de la ligue de Schmalkalde « et il s’était contenté , conformément à un traité testamentaire, d’envoyer trois cents cavaliers et six cents fantassins auxiliaires au duc de Wurtemberg. D’ailleurs, il était un ami d’enfance de l’Empereur ; ils avaient été élevés ensembleà Bruxelles, et par conséquent il n’eut pas de peine à obtenir son pardon. Le duc Ulric, au contraire, fut obligé de faire amende honorable, à genoux avec son conseil, de livrer ses plus fortes places avec toute son artillerie et de payer 500,000 florins, après avoir promis à l’Empereur obéissance en tout.
Ainsi la ligue de Schmalkalde était presque anéantie dans la haute Allemagne, et l’Empereur prit aussitôt la résolution de ne donner aucun repos à son armée qu’il n’eùt. aussi terminé cette affaire dans le Nord. Le roi Ferdi-
nanti el le due Maurice l’attendaient sur l’Eger, presque comme chassés de leurs domaines. Il se joignit à eux, le 15 avril, et ils célébrèrent ensemble la lète de Pâques ; ensuite ils repartirent en toute hâte, et dès le 22 avril Charles était sur l’Elbe, dans les environs de Meissen.
Bataille de Muhlberg. 24 avril 1547.
Longtemps l’électeur n’avait pu croire que Charles lui-même s’avancait contre lui; mais quand il le vit, il se hâta de couper le pont près de Meissen , et de faire descendre son armée sur la rive droite pour être à portée de Wittenberg, sa capitale. Il pouvait y trouver tous les moyens d’une longue el vigoureuse résistance. L’Empereur, au contraire, ne cherchait qu’à attaquer l’ennemi, afin de terminer promptement la guerre. Il s’avança donc aussitôt jusqu’à la rive gauche de l’Elbe, presque en face de l’électeur, cherchant un gué pour passer le fleuve. L’électeur avait fait halte auprès de la petite ville de Muhlberg. Dès le soir même de son arrivée, l’Empereur luimême était allé fort tard, avec son frère et le duc Maurice, sur le bord du fleuve, sans pouvoir trouver un lieu favorable pour passer; car l’Elbe avait là trois cents pas de large et la rive opposée était plus haute que celle où il était. Mais le duc d’Albe amena un jeune paysan à qui les Saxons avaient enlevé deux chevaux, et qui, pour se venger, voulait ainsi servir leurs ennemis; il assurait donc pouvoir leur montrer un gué dans le fleuve. Maurice lui promit 100 couronnes et deux autres chevaux. Le surlendemain , à la faveur d’un épais brouillard, quelques milliers d’arquebusiers espagnols cherchèrent à gagner l’autre rive, à travers le gué; puis un certain nombre d’entre eux, après s’être déchargés de leurs équipages, se mettent à la nage, le sabre entre les dents, conquièrent quelques bateaux el les amènent à l’Empereur. On les chargea aussitôt d’arquebusiers qui faisaient feu sur les Saxons de l’autre rive, tandis que la cavalerie passait par le
gué; chaque cavalier avait un fantassin en croupe. Ensuite passa l’Empereur lui-même dont le paysan conduisait le cheval par la bride; puis le roi Ferdinand, le duc Maurice et le duc d’Albe, général de l’Empereur, traversèrent aussi eux-mêmes.
C’était un dimanche matin, l’électeur était au service divin, à Muhlberg, quand on lui apporta la nouvelle que l’ennemi passait le fleuve, et, peu après, qu’il était tout proche; il ne voulut pas encore le croire ni interrompre le service de Dieu. Enfin , quand il fut terminé, il n’avait plus que le temps de suivre son armée qui se retirait en toute hâte; il donna ordre à l’infanterie de forcer sa marche pour gagner Wittenberg, el à la cavalerie de retarder l’ennemi par des escarmouches; l’artillerie élait déjà partie devant pour Wittenberg. Les impériaux poursuivirent les Saxons avec tant de célérité qu’ils les atteignirent dans les landes de Lochau ; et bien qu’ils n’eussent pas leur artillerie et qu’une partie de l’infanterie fût restée en arrière, l’Empereur n’en donna pas moins l’ordre de l’attaque, d’après le conseil du duc d’Albe. Les cavaliers espagnols et napolitains attaquèrent avec violence : Maurice combattait lui-même parmi les premiers rangs. La cavalerie saxonne fut mise en désordre et rejetée sur l’infanterie qui s’était rangée en bataille en toute hâte sur la lisière d’un bois. L’électeur donnait ses ordres de sa voiture, parce qu’il ne pouvait pas monter à cheval; l’Empereur, au contraire, ne laissa pas voir ce jour-là qu’il était malade ; mais il montait un cheval andaloux, tenant une lance à la main droite, revêtu d’un casque et d’une cuirasse dorés du plus grand éclat, et l'œil brillant du feu de la guerre. La cavalerie impériale, avec ce cri terrible • Hispunia! Hispania! enfonça l’infanterie saxonne; la fuite fut générale; le désordre et l’effroi étaient partout ; les fuyards furent massacrés sur toute la plaine et couvraient de leurs corps une longue étendue de terrain , depuis Kossdorf jusqu’à Falkembourg el Baiersdorf. Un des fils de l’électeur fut atteint par l’ennemi; il se défendit avec courace et tua encore un ennemi au
moment où il tombait de son cheval, frappé de deux grands coups de sabre. 11 fut heureu-
BATAI LIA'. I)K MlilILBKHG.
scment sauvé par un cavalier saxon qui sauta aussitôt par terre ; mais son père n’échappa pas. Il avait quitté sa voiture pour fuir et montait un gros cheval frison; mais il fut rejoint par la cavalerie légère, et tandis qu’il faisait face tout autour de lui, il fut frappé par un Hongrois d’un coup de sabre dans la joue gauche ; le sang lui couvrait tout le visage, et cependant il ne voulait pas se rendre. Dans ce moment un cavalier du prince Maurice, Thilon de Trodt , passe à travers les Hongrois et lui crie en allemand de sauver sa vie ; il se rendit à lui, parce qu’il était Allemand, et comme témoignage de sa reddition il lira deux anneaux de son doigt, qu’il lui donna. Le cavalier le conduisit au duc d’Albe, et celui-ci , sur la demande réitérée du prince, à l’Empereur qui était à cheval au milieu de la plaine. Jean-Frédéric, raconte-t-on, sanglotait prolondément et disait, les yeux tournés vers le ciel : « Mon Dieu, aie pitié de moi, me voilà prisonnier! » Sa vue devait toucher tous ceux qui l’entouraient; le sang coulait de sa figure et couvrait toute sa cuirasse. Il descendit de cheval avec l’aide du duc d’Albe, et il voulait se mettre à genoux devant l’Empereur et en meme temps tirer son gantelet pour lui prendre la main droite, suivant les mœurs des Allemands; mais l’Empereur ne le souffrit pas et se détourna d’un air sévère. « Généreux et clément empereur ! » s’écria l’électeur. — « Je suis donc maintement votre empereur trèsclément; ce n’est pas ainsi que vous me nommiez depuis longtemps. » — « Je suis le prisonnier de Votre Majesté Impériale , continua l’électeur, et je demande qu’on respecte en moi la dignité de prince. » — <i Bien , on la respectera comme vous le méritez, » dit l’Empereur en finissant. Alors l’électeur fut conduit dans le camp par le duc d’Albe, avec le duc Ernest de Brunswick-Lunéville qui avait aussi été fait prisonnier.
Ainsi se termina cette journée si heureuse pour l’Empereur, et il écrivit à ce sujet dans le style de César : « Je suis venu, j’ai vu et Dieu a vaincu. »
Après deux jours de repos, il marcha sur Torgau, qui se rendit aussitôt, et de là sur Wiltenberg, la capitale du pays. Elle était dé-
fendue par une forte et bonne garnison , ses citoyens étaient pleins de courage, et si elle l’avait retenu longtemps, Charles se serait peut-être vu obligé d’abandonner la Saxe sans avoir achevé son œuvre ; car il n’avait pas de préparatifs pour une longue campagne. Alors il eut recours, dans son impatience, à un expédient qui dépassait encore les bornes de son droit et était contraire aux constitutions de l’Empire : il fit dire par un héraut à la princesse, femme de l’électeur, et à ses enfants , que si la ville ne se rendait pas , il allait leur envoyer la tète de l’électeur. Et ayant reçu un refus, il fit condamner le malheureux prince à mort par un tribunal de guerre; ce qui ne pouvait se faire légalement que dans une assemblée de princes. Probablement il ne sont geait pas sérieusement à l’exécution et ne voulait qu'effrayer ceux qui étaient dans la ville. Mais comme la violation du droit était dans la forme du jugement et qu’elle ne l’avait pas arrêté, il était à craindre de la sévérité de l’Empereur, qui ne faisait jamais un pas pour reculer, qu’il n’en vint à l’exécution, s’il ne réussissait pas comme moyen d’ellioi.
L’électeur, qui avait paru faible dans la prospérité, montra alors tout le courage héroïque d'une âme énergique. Sa condamnation à mort lui fut annoncée pendant qu’il était à faire une partie d’échecs avec le duc Ernest de Lunebourg. Il répondit avec calme : « Je ne puis croire que l’Empereur veuille en agir de la sorte avec moi; mais si Sa Majesté Impériale l’a définitivement résolu, je désire qu’on me le fasse connaître positivement , afin que je puisse fixer ce qui revient à ma femme et à mes enfants.
L’histoire ne dit pas que le duc Maurice eût pris la parole auprès de l’Empereur dans celle occasion ; tandis que l’électeur de Brandebourg arriva aussitôt dans le camp impérial et s’efforça avec le plus grand zèle de prévenir ce malheur par un accommodement. Il y réussit à la vérité, mais sous les plus dures conditions pour le prince Jean-Frédéric. 11 lui fallut renoncer pour lui et ses descendants à la dignité électorale et à la propriété du territoire, qui passèrent au duc Maurice. Ses places fortes de ! Wiltenberg et de Gotha furent livrées à l’Em-
sixième époque. 1520 — 1648.
pereur et l’ancien électeur lui-mème dut rester son prisonnier aussi longtemps qu’il lui plairait de le garder ; Charles aurait même pu, s’il l’eût jugé à propos, l’envoyer en Espagne sous la garde de l’infant don Philippe. Maurice devait fournir à l’entretien nécessaire pour lui et sa maison, et on fixa pour cela les revenus des villes d’Eisnacli , Gotha , Weimar et léna. On voulait aussi que l’électeur déchu s’engageât par avance à accepter tout ce que le concile de Trente et la toute-puissance impériale pourraient régler sur la religion; mais sous ce rapport il était immuable; l’Empereur fut obligé de céder, et les Espagnols eux-mêmes trouvèrent honorable une pareille fermeté de l’électeur.
Quand on connut dans Wittenberg que la ville allait être livrée à l’Empereur, quoiqu’on lui eût garanti le libre usage de la confession d’Augsbourg, il y eut de grands mouvements. Les bourgeois voulaient se défendre jusqu’au dernier homme, ne pouvant croire à la promesse d’une liberté de religion de la part des Espagnols, qui avaient montré trop de cruauté dans le pays. Mais l’électeur leur défendit de I enter toute résistance, les assurant que l’Empereur tiendrait fidèlement sa parole. Ensuite la garnison saxonne sortit de la ville, et on y vit flotter quatre étendards impériaux. 11 y eut bientôt entre la ville et le camp des relations très-fréquentes, et la défiance disparut de plus en plus. Les Saxons furent témoins, à leur grande admiration , des égards qu’on avait pour leur ancien maître, qu’ils voyaient dans la tente du duc d’Albe , servi par les premiers d’Espagne. La femme de l’électeur parut ellemême en habit de deuil avec ses enfants devant l’Empereur, conduite par les enfants du roi des Romains, et se proterna devant lui; l'Empereur la releva avec amitié, la consola dans son malheur et lui accorda que l’électeur passât huit jours dans sa famille, au château de Wittenberg. Bien plus, il alla lui -même dans la ville et rendit à la princesse sa visite. L’impression que fit sa grandeur d’âme, sa force et sa douceur, extirpèrent en partie celte antipathie que le pays avait conçue contre lui; et de son côté, il prit des idées plus favorables sur le nord de l’Allemagne que celles que
lui avaient inspirées les ennemis des nouvelles doctrines. « Il en est donc tout autrement des pays évangélistes et des gens évangélistes , que je ne l’avais pensé, » disait-il alors. Et quand il apprit qu’à son arrivée le culte divin de Luther avait cessé : « D’où vient cela? ditil ; si c’est en notre nom qu’on a cessé le service de Dieu, nous n’en sommes pas content! Nous n’avons pas changé la religion dans la haute Allemagne, comment le ferions- nous ici ? » 11 visita aussi la chapelle du château , et il y vit le tombeau de Luther. Quelques-uns des assistants, on dit le duc d’Albe, lui conseillèrent « de déterrer cet hérétique et de faire brûler ses os, » mais Charles répondit : « Laissez-le en repos ; il a déjà trouvé son juge; je fais la guerre aux vivants et non pas aux morts. »
L’Empereur avait assez de liberté d’esprit pour s’élever au-dessus des mouvements des passions du temps. Pourquoi faut-il que chez lui des considérations politiques aient souvent obscurci les lumières de la simple vérité ! Car comment concilier cette indulgence poulie parti protestant avec l’alliance qu’il avait conclue avec le pape? Maurice, le nouvel électeur, se montra aussi, lui, très-porté pour les Wittenbergeois : « Vous avez été si fidèles à votre prince, mon cousin, que je veux vous en savoir bon gré toute ma vie, » disait-il, en prenant congé des principaux citoyens de la ville.
L’Empereur el Philippe de Hesse.
Le même jour que Charles entrait dans Wiltenberg, son ancien rival, François Ier, roi de France, était porté au tombeau; comme si la fortune avait voulu aplanir à la fois tous les obstacles à ses projets. De Wittenberg il marcha sur Halle, pour attaquer le deuxième chef de la ligue de Schmalkalde, le landgrave de Hesse, et celui-ci ne vit d’espérance de salut que ' dans l’indulgence de l’Empereur, alors touti puissant ; il employa donc tous les moyens