L,’KMPEREUR ET PHILIPPE 1>E HESSE
pour l’obtenir par l’entremise de son gendre le prince Maurice et du margrave de Brandebourg.
Tous les deux s’employèrent le plus activement possible pour lui, et Charles dit enfin par la bouche de son chancelier Granvella : « Que si le landgrave venait lui-mème se rendre à discrétion et s’il signait toutes les conditions qu’il lui proposerait, il ne lui enlèverait pas son territoire, qu’il lui laisserait la vie sauve et la liberté. » Ainsi du moins le comprirent ses médiateurs, et ils s’engagèrent avec le landgrave, sur leur parole d’honneur, d’aller se remettre prisonniers entre les mains de ses enfants, si Charles ne le renvoyait en liberté. Sur leur parole, Philippe vint à Halle, le 18 juin, et le jour suivant il fut conduit devant l’Empereur. Ce prince était assis sur un trône ; autour de lui étaient rangés une foule de grands. Allemands, Italiens, Espagnols, et parmi eux le duc Henri de Brunswick, le prisonnier du landgrave, qu’il avait été contraint de mettre alors en liberté et qui venait se repaître de son humiliation. Le landgrave se mit à genoux au pied du trône, les yeux fixés par terre; et son chancelier Guntherode, à genoux derrière lui, lut à haute voix l’amende honorable à l’Empereur. Elle était faite en termes très-humbles, et un témoin oculaire raconte que dans le trouble où l’excès de la honte jeta le landgrave, qui se trouvait dans une si dure position , au milieu d’une pareille assemblée , un petit rire se montra sur son visage, comme si la nature manquait de ressources contre un sentiment si poignant. Mais ce rire n’échappa pas à l’Empereur, et le menaçant avec son doigt, il lui dit dans son langage flamand , car il parlait mal l’allemand : PVol, ick soll di lachen lehren (Bon, je t’apprendrai à rire). Alors le chancelier de l’Empereur lut la réponse : « Bien que le landgrave ait, comme il le reconnaît lui-mème, mérité la plus sévère punition , cependant l’Empereur veut bien , dans sa bonté et en considération de l’intercession qui a eu lieu en sa faveur, lui faire grâce, lever le ban prononcé contre lui et lui laisser la vie qu’il avait mérité de perdre. » Après la lecture de cette réponse, le landgrave voulait se tenir debout en qualité de prince libre; mais l’Em-
pereur ne lui en ayant point donné le signal et lui ayant même refusé une promesse claire et solennelle du pardon , il se leva de lui-mème et se retira.
Il dîna le soir avec l’électeur Maurice et le margrave de Brandebourg chez le duc d’Albe. Après le repas, il voulut se retirer; mais le duc lui déclara qu’il était son prisonnier; il en fut tout surpris et ses deux médiateurs, qui s’étaient engagés pour sa liberté ne l’étaient pas moins. Ils s’adressèrent à l’Empereur même, lui représentèrent qu’ils avaient donné leur parole de prince comme caution de sa liberté; mais l’Empereur nia avoir dit qu’il le renverrait libre de toute captivité, en avouant toutefois l’intention de ne pas lui imposer une prison perpétuelle. On comprend en effet que ses conseillers purent promettre plus qu’il n’avait dans l’esprit d’accorder ; ou même encore qu’une méprise pût se glisser dans la correspondance du chancelier Granvella qu’on traduisait en allemand , et celle des deux électeurs qu’on traduisait en espagnol et en français. Cependant il aurait été plus honorable de remplir auprès du landgrave la parole des deux médiateurs. Mais d’un autre côté l’Empereur tenait beaucoup à garder prisonniers les chefs de la ligue de Schmalkalde, jusqu’à ce qu’il eût achevé en Allemagne tous les règlements qu’il voulait y faire pour la religion ; car il croyait toujours à la possibilité d’une réunion des partis, et ces deux princes en étaient devenus les deux plus violents adversaires. Et Charles ne savait pas que la loyauté et la générosité conviennent mieux à un roi et conduisent mieux au but que les calculs déloyaux; car si une fois on les admet pour règle, souvent l’homme rusé se trouve lui-mème pris au piège par un plus rusé que lui. Le duc Maurice, qui ne pouvait pas remplir son engagement et qui passait pour un parjure à l’égard du landgrave, se crut sans doute alors dégagé des devoirs de la reconnaissance et de la sincérité par rapport à l’Empereur , qui interprétait si arbitrairement sa parole et celle de son conseil ; et il pensa dès lors peut-être, qu’il ne devait y avoir dans leurs relations que de la sagesse. Or, sous ce rapport , il ne le cédait en rien à l’Empereur.
SIXIÈME ÉPOQUE. 1520 — lü48.
L’électeur déposé et le landgrave furent donc obligés de suivre la cour et le camp de l’Empereur partout où il se rendait. Toutes les places fortes hessoises furent rasées , même Cassel et Ziegenhain, toute l’artillerie fut emmenée et les états furent condamnés à payer 150,000 florins d’or pour amende. L’empereur Charles suivait, dans ses traités avec ses adversaires, les principes des Romains dans le temps qu’ils visaient à la souveraineté du monde entier. Car de même que ceux-ci, avec les Carthaginois et les rois de Macédoine et de Syrie , avaient exigé de grosses sommes d’argent , l’extradition de leurs vaisseaux de guerre, de leurs machines de guerre, de leurs éléphants ; ainsi Charles en usa avec ses adversaires, qu’il désarma en les forçant à raser leurs places fortes, livrer leur grosse artillerie, qui dans ce temps était rare et ne pouvait que difficilement se remplacer, et enfin en se faisant compter de grosses sommes pour ses nouvelles entreprises.
Par tous ses traités avec les villes de la haute Allemagne, avec le duc de Wurtemberg, l’électeur et le landgrave, il lira peut-être plus de cinq cents pièces d’artillerie qu’il fit conduire en Italie, en Espagne et dans les Pays-Bas. Les garnisons espagnoles, qu’il laissa partout où il était possible d’en établir, surtout dans les villes de la haute Allemagne, excitèrent le plus grand mécontentement. L’orgueil de ces fiers étrangers , qui d’ailleurs étaient encore animés par la haine de religion , était insoutenable. Et l’on n’avait pas oublié que l’Empereur, dans la stipulation qu’il avait consentie lors de son élection , avait promis de n’amener aucune troupe étrangère dans l’Empire.
L’Intérim.
Il devenait de plus en plus visible que la paix en matière de religion ne sortirait point encore du concile de Trente. Les protestants refusaient après comme avant de reconnaître
ses droits, et insistaient au contraire pour un concile « dans lequel le pape n’aurait pas la présidence, où les théologiens protestants donneraient leur voix avec les évêques et à coté d’eux, et où l’on soumettrait à un nouvel examen les décrets qu’on venait de porter, n Le parti du pape au contraire ne voulut jamais condescendre aces prétentions, bien que les princes d’Allemagne, même catholiques , demandassent avec beaucoup d’instance que les Etats qui avaient assisté à la confession d’Augsbourg fussent admis dans le concile. Les cardinaux voyaient même d’un mauvais œil que le concile se tint à Trente, et ils s’efforçaient de tout leur pouvoir de le faire transporter dans l’intérieur de l’Italie; car ils craignaient que le concile, dans le cas où le pape Paul III, qui était déjà fort âgé, viendraità mourir pendant qu’il était assemblé, ne voulût se charger de l’élection du nouveau pape contrairement aux droits du collège des cardinaux, et qu’il ne fût protégé par l’empereur Charles. Enfin, une maladie vint seconder leurs désirs; on la crut dangereuse ; on répandit que c’était la peste, cependant il n’y eut qu’un évêque qui mourut du pourpre; et sous ce prétexte, le 9 mars 1547, le concile fut transporté de Trente à Bologne. L’Empereur, à cette nouvelle, s’emporta de la plus grande colère; mais le pape approuva la démarche de ses légats, et la division qui existait déjà entre lui et l’Empereur , parce que ce prince n’avait pas tout de suite profilé de sa victoire pour extirper le protestantisme d’Allemagne, devint d’autant plus prononcée. L’Empereur dit au nonce du pape en propres termes : « Qu’on ne pouvait pas exiger des protestants qui étaient prêts à se soumettre au concile, de se rendre à Bologne ou de fixer leur attention sur ce qui allait s’y conclure, et que les autres n’avaient pas besoin de ce nouveau motif pour refuser leur adhésion, que si on ne voulait pas à Rome lui donner un concile, il saurait bien en trouver un qui satisferait tout le monde et qui réformerait tout ce qu’il y avait à réformer; que le pape était un vieillard incapable qui voulait ruiner l'Église de fond en comble. » Telle fut la manière acerbe dont s’exprima Charles contre sa coutume, et nous pouvons y voir une nouvelle
l'intérim.
preuve du zèle qu’il apportait à la paix de l’Église. Les évêques, de leur côté, prièrent aussi le pape avec instance de renvoyer le concile à Trente; mais leur voix fut aussi ellemême longtemps sans fruit.
En conséquence , Charles s’efforça de rétablir par lui-même l’ordre dans les affaires de la religion dans une diète d’Augsbourg de 1548 ; et, dans ce but, il provoqua de nouvelles conférences pour lesquelles on choisit du côté des catholiques deux hommes modérés, l’évêque de Nauembourg, Jules Sflug, et le grand vicaire de Mayence, Michel Helding; et, du côté des protestants , le prédicateur de la cour de Brandebourg, Jean Agricola de Berlin. Ils s’y livrèrent avec la plus grande activité et rédigèrent un plan de réunion qu’ils proposèrent à l’Empereur ; mais Agricola , par le désir du rétatablissement de la paix, était sorti, dans quelques points essentiels, des premiers principes de sa croyance. Il avait à la vérité maintenu pour son parti le mariage des ecclésiastiques et la communion sous les deux espèces ; mais seulement jusqu’à ce que le concile eût donné une décision à ce sujet. Pour le reste, il avait reconnu la puissance du pape, la messe et surtout l’Église et le symbole de foi catholiques. On devait donc s’attendre à de grandes contradictions. Cependant , comme l’électeur de Brandebourg et le palatin promirent de l’accepter, alors Charles crut pouvoir en faire un écrit de conciliation qui fut appelé l'Intérim. Il convoqua les états pour le 15 mai, et leur fit donner lecture de cet écrit dont le titre était : « Déclaration de Sa Majesté Boyale et Impériale qui détermine quelle doit être la religion dans le saint-empire romain jusqu’à la tenue d’un concile général. » Aussitôt après la lecture, avant que personne n’ait eu le temps d’exprimer une opinion , l’électeur de Mayence se leva et remercia l’Empereur au nom des états, de sa peine, de son travail, de son application et de son amour pour le bien de la patrie; et comme personne n’osa contredire, l’Empereur crut que le consentement était donné. Mais il vit bientôt combien il s’était abusé. Les théologiens protestants s’élevèrent presque unanimement contre l 'Intérim; et ce qui est plus frappant, les catholiques s’élevè-
rent aussi eux-mêmes contre lui. Car si l’Empereur avait pu réussir à faire admettre Y Intérim, la réunion parfaite des partis devenait une conséquence presque nécessaire. Ainsi la résistance des catholiques était donc purement une déclaration qu’ils ne pouvaient accepter comme bon un règlement en matière de religion , qui venait de lui comme laïque. « Quand Charles annoncerait l’Évangile , dit à ce sujet un prélat distingué, on ne pourrait approuver cette action venant de lui comme laïque. »
Ainsi , l’Empereur, qui alla passer deux ans dans les Pays-Bas au sortir de la diète d’Augsbourg, eut toujours comme avant à entendre parler de nouvelles plaintes qui lui venaient d’Allemagne ; son Intérim n’avait été reçu que pour l’apparence en quelques lieux , et des deux côtés on en parlait avec beaucoup d’aigreur ; l’électeur Maurice lui-même ne le reçut pas dans ses États. Les villes de Constance , Brême et Magdebourg se déclarèrent particulièrement avec force contre lui et refusèrent formellement de se soumettre à l’ordre de l’Empereur. Il prononça contre elles le ban de l’Empire et les deux premières alors rentrèrent dans l’obéissance. Mais Magdebourg s’opiniâtra et l’électeur Maurice reçut à une nouvelle diète d’Augsbourg, en 1550, l’ordre de mettre à exécution le ban prononcé contre la ville. Il se mil en marche avec son armée au commencement de l’automne de cette même année , et commença le siège.
Dans celte même diète , Charles sonda les esprits pour voir s’il ne pourrait pas faire donner à son fils Philippe, qu’il avait fait venir d’Espagne, le titre de roi des Romains. Mais, ni son frère Ferdinand et son fils Maximilien , ni les électeurs ne voulurent y consentir; et ce n’était pas l’orgueil de Philippe, son air sombre et rebutant qui pouvaient lui gagner les cœurs des Allemands. Son père fut donc obligé de le renvoyer en Espagne , et Philippe y retourna d’autant plus volontiers qu’il aimait les Espagnols par-dessus tous les autres peuples.
Quant à l’Empereur, la diète terminée, il se rendit d’Augsbourg à Inspruck. Le nouveau pape Jules III avait renvoyé le concile de Bois
logne à Trente, et Charles voulait se trouver dans le voisinage.
Charles V et Maurice de Saxe.
Le nouvel électeur de Saxe avait mûri dans son âme un grand plan contre l’Empereur ; à la vérité il nous est impossible d’exposer les raisons qui l’y portaient, car la pensée de ce grand homme est restée , dans beaucoup de circonstances, une énigme pour l’histoire; cependant on en peut donner deux qui semblent avoir dû agir sur lui avec beaucoup de force : 1° la dure captivité de son beau-père le landgrave de Hesse , envers lequel il se croyait toujours obligé d’acquitter sa parole et la garantie qu’il avait donnée pour sa liberté, tandis qu’aucunes prières, aucunes représentations n’étaient reçues par l’Empereur; et 2° la fâcheuse position des protestants en Allemagne. Car on croyait que l’Empereur avait pris d’avance une décision; qu’il n’attendait que les conclusions du concile de Trente pour les donner comme lois de l’Empire; et que, comme il faisait attaquer Magdebourg par les armes à cause de Y Intérim, de même, quand il aurait assemblé une armée, il forcerait tous les États à se soumettre à tous les décrets de l’Église. Les protestants étaient extrêmement tourmentés de celte expectative. Ceux qui voyaient l'avenir le plus en noir, regardaient le prince Maurice comme le plus grand coupable : il avait trahi la ligue de Schmalkalde, et par lui Jean- Frédéric et le landgrave Philippe languissaient encore aujourd’hui dans la captivité. Ceux au contraire qui conservaient encore l’espoir du salut, tournaient leurs regards sur lui comme sur celui qui pouvait seul sauver la nouvelle croyance. — Le moment était venu d’effacer le souvenir du passé et de reconquérir l’opinion en frappant un grand coup. Maurice s’y décida et se servit de l’occasion de la guerre contre Magdebourg pour lever une armée considérable sans exciter de soupçons. Le siège fut à dessein conduit avec lenteur. Enfin , au
mois de septembre de l’année suivante \ 551 , il conclut de lui-même une suspension d’armes , et au mois de novembre, un traité fort peu onéreux pour la ville; mais sans licencier pour cela ses troupes. Il envoya secrètement son jeune ami Albert , margrave de Brandebourg- Culmbach , à la cour du roi de France , Henri II, fils de François Ier, pour le gagner dans son parti; et il prit à son service le chef des Wurtembergeois, Jean de Heydeck, qui avait été mis au ban de l’Empire en même temps que Schærtlin. Ces procédés étaient bien remarqués; souvent on en avertissait l’Empereur; mais Charles avait la plus grande confiance dans cet homme qu’il croyait avoir fortement éprouvé, et il répondait:
« que comme il n’avait donné à Maurice non plus qu’au margrave aucun sujet supposable de mécontentement contre lui, mais bien plutôt les plus grandes preuves de bienveillance et de faveur, il ne pouvait croire à une pareille ingratitude ; qu’il comptait bien que chez eux le fait serait d’accord avec la parole, et qu’ils ne dégénéreraient pas de l’ancienne réputation de loyauté et de fidélité de la nation allemande. » Si l’Empereur comptait sur la fidélité allemande, son jeune ministre Granvella comptait sur leur simplicité. Il disait « qu’il n'était pas possible qu’un gros allemand conçût un plan et le préparât en secret sans qu’il fût aussitôt découvert et connu dans tous ses détails. »
Aussi furent-ils tous deux comme frappés d’un coup de foudre, quand Maurice, au mois de mars 1552, envahit tout à coup la Franconie avec son armée, entraînant avec lui les Ilessois et toutes les forces du margrave Albert. En même temps, ces deux princes publièrent un manifeste contre l’Empereur, par lequel ils cherchaient à justifier la guerre qu’ils entreprenaient. Ils s’appuyaient sur la captivité du landgrave prolongée indéfiniment, aussi bien que sur les atteintes aux libertés de l’Allemagne commises par l’Empereur. Ils lui reprochaient d’avoir confié le sceau de l’Empire à un étranger qui ne connaissait ni la langue ni les droits de l’Allemagne; de sorte que les Allemands étaient obligés d’apprendre eux-mêmes une langue étrangère pour lui adresser leurs