‹ Histoire d'Allemagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'année 1838;Chapitre 71 sur 116 · CHAULES V ET MAURICE DE SAXE · texte numérisé non relu

CHAULES V ET MAURICE DE SAXE

demandes. Ils disaient qu’il avait, contre sa promesse, introduit dans le pays des troupes étrangères qui pillaient et ruinaient les malheureux habitants et les maltraitaient de toute façon; qu’il n’avait même d’autre pensée que d’imposer à tous et à chacun en particulier une honteuse servitude; que ses menées étaient si visibles que la postérité, si l’on n’arrètait pas ce torrent envahisseur, aurait de justes motifs de maudire la torpeur et l’indolence de cette époque, dans laquelle on aurait laissé perdre la liberté de la patrie, son plus précieux trésor.

Bien qu’il y eût de l’exagération dans plusieurs de ces reproches, cependant on en trouve un exprimé sous les traits les plus vifs qui semble cire une des plus grandes fautes de Charles dans le gouvernement de l’Allemagne; c’est le mépris qu’il laissait paraître pour la nation et ses prédilections pour les Epagnols et pour les Flamands. Charles n’a jamais pu trouver de l’amour en Allemagne, parce qu’il n’aimait pas lui-même; son orgueil ne put jamais descendre plus loin qu’à la complaisance; or la complaisance est plus insupportable à un peuple noble que l’arrogance et la dureté; d’ailleurs le mécontentement des princes de voir un insolent étranger comme Granvella conduire l’Empire, était fondé. Ainsi, c’est moins la conduite de l’Empereur que ses dispositions contre les Allemands qui ont attiré sur lui cette guerre humiliante de Maurice. Le margrave Albert porte dans son manifeste une accusation qui paraît extraordinaire, mais qui cependant fut la cause intime de l’arrogance des étrangers vis-à-vis de notre peuple. Il se plaint de l’historien de la Ligue de Schmalkalde, Louis d’Avila ; il l’appelle un menteur et un fourbe pour avoir parlé des Allemands comme d’un peuple sauvage et dont on ne connaissait ni le commencement ni l’origine.

L’Empereur, dont les actions étaient meilleures que ne les représentait ce manifeste, se contenta de répondre avec dignité : « Que les accusations des deux princes étaient si puériles et si absurdes qu’elles n’avaient par elles-mêmes aucun fondement, etmettaient assez au jour le trouble de ceux qui les avaient imaginées. »

L’entreprise des princes perdit beaucoup dans l’opinion publique par la conduite du margrave Albert, qui commettait des dévastations dans tout le pays plat avec ses troupes comme avec une bande d’incendiaires et de voleurs. Maurice et le jeune Guillaume de Hesse, qui avaient de meilleurs desseins, furent obligés de se séparer d’avec lui et de le laisser agir particulièrement. — L’Empereur était dans un grand embarras ; il manquait de troupes et d’argent, et fut réduit à faire commencer des conférences entre Maurice et le roi Ferdinand. Cependant , comme elles n’amenaient aucun résultat, Maurice, qui vit bien le dessein de Charles de gagner du temps , sortit tout d’un coup de Souabe avec son armée et tomba sur le Tyrol qui ne s’attendait à rien moins. Il marcha si rapidement qu’il devança même sa renommée ; il s’empara du pas d’Ehrenberg, et si la révolte d’une de ses compagnies ne l’eût arrêté un jour entier, il aurait peut-être trouvé l’Empereur dans Inspruck. Ce prince s’était sauvé à Trente la nuit précédente, par un orage effroyable, porté sur une litière parce qu’il était malade. Son frère, l’électeur prisonnier Jean-Frédéric , elle reste de la cour étaient à cheval et quelques-uns même à pied. Des domestiques avec des flambeaux furent obligés d’éclairer au passage des montagnes du Tyrol. Trente même n’était pas sûre; aussi, après quelques heures de repos, il se remit en route à travers des montagnes difficiles pour gagner le village de Villach en Carinlhie, et le concile assemblé à Trente effrayé aussi lui-même s’enfuit de tous côtés. Mais Maurice ayant trouvé Inspruck évacué, revint sur ses pas, après avoir distribué à ses troupes le butin fait sur les bagages de l’Empereur, et se rendit à Passau , où avait été convoquée une assemblée de princes. Qui peut savoir ce qui se passait au fond de l’âme de Charles?... Mais sansdouteque ce renversement de fortune, qui humiliait son cœur orgueilleux dans ces jours de honte , lui était envoyé par la Providence pour sa justification. Ce fut peut-être dans ces jours si durs qu’il mûrit la résolution de déposer de lui-même la couronne, s’il pouvait une fois apaiser le désordre, et de renoncer à l’éclat du monde pour se retirer dans une

profonde solitude, seul avec l’Éternel, le Dieu immuable. 11 rendit alors la liberté à l’électeur de Saxe, son prisonnier. Sa vue meme devait désormais lui cire pénible; car cet électeur qui , fait prisonnier dans la lande de Lockau , était venu couvert de sang se jeter à ses pieds pour lui demander grâce, le voyait aujourd’hui lui-même fugitif à travers des montagnes impraticables, malade, sans secours, et poursuivi par un autre électeur de Saxe que, dans le temps de son orgueil , il avait lui-même rendu puissant. Mais ce qui devait plus que tout le reste affliger Charles-Quint, c’était de voir qu’aucun des Etats de l’Empire, pas même parmi les catholiques, ne se remuait pour lui, et qu’ils aimaient mieux se laisser piller par le margrave Albert que de se réunir pour porter secours à leur empereur. C’est alors aussi qu’il dut trouver au fond de son cœur l'intime conviction, que ce n’est que dans l’amour de son peuple qu’un souverain peut avoir une sûre protection au jour du danger.

Traité de Passau, 1552, jusqu’à la paix de religion d’Augsbourg. 1555.

Charles laissa son frère Ferdinand traiter avec Maurice à Passau. 11 avait fort à cœur de faire la paix avec lui , afin de tourner ses armes contre l’ennemi qu’il haïssait le plus, les Français, qui pendant ce temps-là étaient entrés en Lorraine et s’emparaient des villes les unes après les autres. Ces circonstances déterminèrent le traité de Passau pour le 51 juillet 1552. On y convint : « Que la liberté serait rendue au landgrave Philippe de Hesse, et que le ban de l’Empire serait levé en faveur de tous ceux qui y étaient soumis en raison de la ligue de Schmalkalde; que, pour les autres difficultés de religion, on convoquerait une nouvelle diète, et que jusque-là la chambre impériale agirait avec une égale impartialité pour les deux partis, mais que le conseil impérial serait composé d’Allemands. »

Après la conclusion de celte paix, Maurice,

pour preuve de la justice de ses intentions, licencia les troupes étrangères qu’il avait et marcha avec ses propres soldats en Hongrie au secours du roi Ferdinand.

Philippe de Hesse fut rendu à la liberté et revint trouver ses enfants et ses sujets. Sa longue et dure captivité avait un peu apaisé son esprit et fait disparaître ce goût des grandes entreprises. Il employa les dernières années de sa vie au noble but de guérir autant que possible les plaies dont avait souffert son pays pendant ces années de malheur. Cependant l’Empereur, qui avait rassemblé une armée en Italie et en Hongrie , la conduisit contre Henri II , roi de France. Car tout affaibli et malade qu’il était, il la suivit dans une litière et commanda même au siège de Mefz. Mais il semblait que la fortune l’eût entièrement abandonné ; la ville se défendit avec une grande opiniâtreté , et quelle que fût celle de l’Empereur et celle de son armée, elle fut obligée de céder à la rigueur de l’hiver. Charles rentra fort mécontent dans les Pays-Bas et fit des préparatifs pour la prochaine campagne, 1555. Celle-ci, non plus que les deux suivantes, Î554 et 1555, ne décida rien pour les deux peuples; les Français se renfermèrent dans leurs places fortes, quand Charles aurait voulu les attirer en pleine campagne, et la guerre se passa tout entière à ravager les provinces de la frontière. Charles légua celte guerre inachevée à son fils Philippe II.

Le traité de Passau avait rendu à l’Allemagne une heureuse tranquillité; il n’y avait qu’un homme qui ne voulût pas en jouir, c’était le turbulent Albert, margrave de Brandebourg. Il continua cette guerre de brigandages contre les évêchés et plusieurs villes avec une impudence inouïe ; et comme tous les avertissements étaient inutiles , l’électeur Maurice, qui désormais avait à cœur la tranquillité de l’Allemagne, s’unit avec le duc Henri de Brunswick contre son ancien ami ; les deux princes réunis attaquèrent le margrave près de Sivershausen , dans la lande de Lunebourg; car c’était alors la basse Saxe qui était en proie à ses déprédations. Le combat fut sanglant ; le margrave fut battu ; mais deux fils du duc de Brunswick, un prince de Lunebourg, quatorze comtes cl

paix d’augsrourc.

environ trois cents gentilshommes restèrent sur le champ de bataille, et Maurice de Saxe y fut lui-mème blessé à mort. 11 mourut deux jours après. Quoique âgé seulement de trentedeux ans, il pouvait déjà disposer de l’Allemagne avec plus d’autorité qu’aucun de ses contemporains. Ainsi , il n’y a pas besoin d’un autre témoignage pour croire à la supériorité de son génie. Ses légitimes et derniers efforts pour la tranquillité générale et son amour pour la paix et l’ordre, scellés de son sang, ont en quelque sorte fait oublier ses premiers pas, et épargné les rigueurs du jugement de l’opinion publique. L’inquiet margrave Albert, chez qui la loi du plus fort revivait dans tout ce qu’elle avait de destructeur, n’en continua pas moins à tourmenter l’Allemagne. Après la perte de cette bataille, réduit à l’extrémité à la fin, il se tourna vers la cour du roi de France, et soutenu par son argent, il rentra dans le pays en 1556 pour y faire de nouveaux enrôlements. Heureusement que la mort, qui le surprit l’année suivante, arrêta le cours de ses dévastations. C’était un homme extraordinaire et puissant; mais la dureté de son caractère et les désordres de cette époque qui ébranlaient tous les principes, avaient donné à son énergie la direction la plus funeste.

Paix de religion à Angsbourg. 1555.

Dans le traité de Passau une diète avait été demandée pour y régler les affaires de religion et les accusations de l’électeur contre l’Empereur. Charles même y poussa avec le plus grand empressement , afin de ne pas paraître avoir peur de l’examen ; mais toutes les affaires d’Allemagne lui étaient devenues indifférentes et même odieuses ( et qui pourrait l’en blâmer ? ) ; il en chargea son frère Ferdinand, et celui-ci s’y livra avec le plus noble et le plus glorieux zèle. Malgré la tiédeur et la lenteur des princes allemands, et non découragé par plusieurs tentatives infructueuses , il réussit enfin à réunir

une diète à Augsbourg. On établit un comité pour examiner et apaiser les querelles de religion, composé des députés de l’Autriche, de Bavière , d’Eichstadt , de Brandebourg , de Strasbourg, deJuliers, d’ Augsbourg , de Wurtemberg et de Weingarten, et ils travaillèrent à ce grand œuvre avec un zèle digne des plus grands éloges. Le roi des Romains leur fut d’un grand secours; il écarta tous les embarras extérieurs pour leur travail; et quand il apprit par exemple, suivant le récit de son chancelier Zasius, « que quantité de princes ecclésiastiques se livraient à des disputes inutiles, qu’ils étaient occupés à semer sur la route toute espèce de raffinements et de difficultés plus propres à tout détruire qu’à reconstruire quelque chose , qu’un parti cherchait uniquement à prouver à l’autre plus d’esprit, il leur envoya Zasius avec son vice-chancelier Jonas et les fit avertir avec dureté d’avoir à quitter cet esprit qu’ils apportaient dans la discussion ; et il eut plein succès.

De même, dans une autre circonstance, il fut si ferme et si pressant pour les protestants, qu’ils lui cédèrent sur un point important. Car ils demandaient qu’il fût libre aux ecclésiastiques d’Allemagne d'adhérer à la confession d’ Augsbourg et de conserver cependant leur place; et le parti catholique s’élevait contre eux de la manière la plus prononcée : « Si celle demande est concédée, disaient-ils, avant peu tous les biens ecclésiastiques seront entre les mains des protestants. Loin de là, il faut au contraire que sitôt qu’un prince ecclésiastique passe personnellement aux nouvelles doctrines, il soit remplacé par un catholique. » Enfin les protestants furent obligés de céder pour le moment; mais se proposant bien de remettre plus lard cette proposition en discussion dans une autre occasion. Telle fut l’importante dispute sur la réserve ecclésiastique.

Enfin, le 26 septembre 1555, fut conclue à Augsbourg la paix de religion qui mit fin pour quelque temps à cette longue lutte. Le libre exercice de religion fut établi légalement par toute l’Allemagne pour les protestants, et ils furent maintenus dans la possession de tous les revenus ecclésiastiques qu’ils s’étaient déjà

attribués. Ni les protestants, ni les catholiques ne devaient chercher à se faire des prosélytes aux dépens des autres; mais laisser chacun suivre en liberté sa propre croyance. A la vérité, chaque souverain devait déterminer la religion dominante de son pays, mais non pas forcer qui que ce soit de ses sujets à suivre une Église plutôt qu’une autre ; chaque citoyen, du reste, était libre de passer dans un autre pays par motif de religion. Ainsi de ce côté on n’en était pas encore arrivé à ce degré de tolérance qui accorde à un citoyen d’une autre religion que la religion dominante, égalité de droits avec tous ses compatriotes.

Après la conclusion de la paix de religion , on discuta aussi dans le collège des princesélecteurs sur les accusations du prince Maurice contre l’Empereur ; mais, à la satisfaction de Charles, aucun des autres États de l Empire ne voulut prendre part à cet examen , et il n’eut pas d’autres suites.

Charles abdique. 1550.

La division de l’Allemagne en deux partis religieux fut établie pour toujours par cette paix. Charles, qui avait employé une partie de sa vie et de ses forces à leur réunion , ne pouvait par conséquent être bien satisfait de cet état de choses; et l’Allemagne lui devint d’autant plus indifférente. La guerre avec la France ne prenait point non plus une marche avantageuse. Charles venait d’éprouver par lui-même combien ce peuple étranger aimait à se mêler des affaires d’Allemagne, et son génie voyait à l’avance quelle influence celle puissance qu’il haïssait tant allait prendre sur l’Europe, quand une fois la puissance de la maison d’Autriche serait divisée; puisqu’alors même qu’elle était tout entière dans sa personne, il ne pouvait qu’avec peine retenir ce peuple ambitieux dans ses limites. Ainsi voyait-il d’avance tous les plans de son audacieux génie ou incomplets ou entièrement détruits ; et plus il avait eu à cœur leur exécution , plus il devait sentir son

âme déchirée; d’autant que son corps était continuellement en proie à une douloureuse maladie. D’un autre côté, le pays sur lequel il aimait le plus à reposer ses regards , sur lequel sa vie n’avait laissé que des traces de bienfaisance , l’Espagne avait déjà trouvé dans son üls Philippe , un roi qui possédait généralement sa confiance. Tous ces motifs contribuèrent à changer la pensée qu’il avait eue et qui le préoccupait beaucoup de suivre l’exemple de Dioclétien, de déposer sa couronne et de vivre dans l'isolement de la vie de couvent, en une résolution bien arrêtée. Déjà depuis longtemps il avait manifesté cette intention.

Dans l’automne de 1555, il fit venir à Bruxelles son fils Philippe qu’il avait marié peu auparavant avec la fille du roi d’Angleterre, et il lui fit solennellement l’abandon des Pays-Bas , le 25 octobre. A peine l’Empereur accablé par la maladie put-il se lever de son siège, appuyé sur les épaules du prince d’Orange ; mais il tint un discours si touchant que toute cette nombreuse assemblée en fut émue jusqu’aux larmes. Il déclara « que depuis l’âge de dix-sept ans, il avait toujours occupé toutes ses pensées à chercher la gloire dans le gouvernement de son empire ; que partout il avait voulu voir de ses propres yeux , et qu’à cause de cela tout son règne n’avait été qu’un temps de voyage ; qu’il avait été neuf fois en Allemagne, six fois en Espagne, quatre fois en France, sept fois en Italie, dix fois dans les Pays-Bas, deux fois en Angleterre, deux fois en Afrique, et enfin qu’il avait fait onze voyages par mer. Qu’aujourd’hui son corps, qui défaillait, l’avertissait de s’éloigner du tracas des affaires de la terre et de remettre son fardeau sur des épaules plus jeunes que les siennes. Que, si au milieu de tant d’efforts, il avait négligé ou mal fait quelque chose d’important, il en demandait pardon de tout son cœur à tous ceux qui auraient pu en souffrir; qu’il penserait jusqu’à la fin de sa vie avec amour à ses fidèles Néerlandais, et prierait Dieu pour leur prospérité. » Ensuite il s’adressa à son fils qui était à genoux à ses pieds et lui baisait les mains, et l’exhorta par les plus pressantes paroles à rechercher de tous ses

FERDINAND Ier.

efforts un règne qui le couvrit de gloire; et ensuite il retomba sur son siège accablé de fatigue.

Ce fut au mois de janvier qu’il fit solennellement abdication à Bruxelles des royaumes d’Espagne et de Naples, en faveur de son fils; et, au mois d’août, de l’empire d’Allemagne , en faveur de son frère Ferdinand.

Le 17 septembre, Charles s’embarqua pour l’Espagne avec ses deux sœurs , et il les retint près de lui jusqu’à ce qu’il fût arrivé à Valladolid ; là , il les quitta aussi elles-mêmes et se rendit tout seul dans une petite demeure qu’il avait fait bâtir exprès pour lui dans une contrée délicieuse de l’Estramadure , près du couvent de Saint-Just, de l’ordre de saint Jérôme. Il y vécut deux ans sans voir personne, pas même ses sœurs. Ses moments étaient partagés entre la méditation et le travail des mains qu’il aimait beaucoup. Il cultivait son jardin et confectionnait des montres et d’autres ouvrages. Une fois, dit-on, ayant placé à côté l’une de l’autre deux montres qu’il avait faites avec le plus grand art et le plus grand soin, il chercha à les faire marcher tout à fait ensemble. Souvent il croyait avoir obtenu son but ; mais toujours l’une allait plus vite et l’autre plus lentement. Enfin , il s’écria : « Quoi , je ne peux pas mettre parfaitement d’accord deux montres qui sont l’ouvrage de mes mains, et fou que j’étais, je pensais pouvoir régler comme une horloge tant de peuples vivant sous différents ciels et parlant différents langages ! »

Enfin, peu de temps avant sa mort, pour célébrer parle plus terrible tableau le renoncement à la vie et à la mort de tout ce qui tient aux sens, il fit faire ses propres funérailles. Les moines du couvent le portèrent processionnellement dans un cercueil ouvert à l’église et firent pour lui un service funèbre. Il mourut en effet peu après, peut-être trop profondément ému par ce terrible spectacle , le 21 septembre 1558 , à l’âge de cinquantesix ans.

Charles était, dans sa jeunesse, avant que la maladie vînt courber son corps, bien fait et même remarquable, avec beaucoup de di-

gnité et de majesté dans les traits de son visage. Il parlait peu , et rarement on vit le teint pâle de son visage égayé par les ris. Sa chevelure était blonde , ses yeux bleus et la taille de son corps un peu voûtée par la force de ses membres : on retrouvait dans toute sa constitution un mélange de flamand avec l’espagnol.

Ferdinand I«. 1556—1564.

Ferdinand , qui pendant le règne de Charles avait déjà montré un esprit plein de droiture et penché pour la paix et la justice, le conserva encore pendant qu’il régna lui-même en Allemagne. Toutes ses actions et tout son être portaient une empreinte de bonté particulière et de la douce disposition de ses inclinations. De nombreuses expériences étaient encore venues perfectionner son caractère calme et réfléchi; il avait une fidélité immuable pour sa parole; et le travail et l’activité lui étaient devenus si nécessaires que son vice-chancelier Waldersdorft écrivait de lui : » On arracherait plutôt à Hercule la massue de ses mains que les affaires à notre empereur. » Il avait lu avec zèle dans sa jeunesse l’écrit du célèbre Érasme sur l’éducation des princes , et il savait presque par cœur le traité de Cicéron sur les devoirs.

Cet excellent prince, qui était catholique de toute son âme , qui dans son testament , donna les plus pressantes exhortations à son fils de se maintenir fortement, constamment et avec persévérance dans la vraie et ancienne religion chrétienne, comme l’avaient fait ses ancêtres, les rois et empereurs romains, et les glorieux princes d'Autriche et les rois d’Espagne, afin d’attirer sur lui la bénédiction du Tout-Puissant ; ce prince, dis-je, portait profondément dans son âme cette bienveillance qui convient à tous les cœurs bien nés, même à l’égard de ceux d’une autre croyance que la sienne, et donna ainsi un exemple qui montre comment on peut unir la tolérance et l’indulgence avec

le plus fidèle allachemcnl à sa propre Église. L’amour des nouvelles doctrines se répandait dans ses Etats héréditaires de plus en plus ; parce que principalement quantité de gens qui voulaient faire donner à leurs enfants une bonne éducation, et surtout parmi la noblesse, manquant de moyens convenables, les envoyaient hors du pays et choisissaient la plupart l’université de Wittenberg qui jouissait de la plus belle réputation de science. Cependant il ne vint jamais à la pensée de l’Empereur que ce fût un devoir d’empêcher cet usage par la force et d’en rechercher les moyens; mais il songea bien plus aux moyens de conciliation et chercha particulièrement à tirer parti de la réouverture du concile de Trente.

La paix de religion avait à la vérité rétabli la tranquillité extérieure de l’Allemagne; mais le calme intérieur ne suivait que lentement et difficilement après de si grandes tempêtes. Les partis s’observaient toujours avec crainte et jalousie; les bruits les plus absurdes sur les intentions hostiles des adversaires trouvaient facilement croyance parmi ces esprits toujours inquiets, s Si un prince prend un général, un capitaine de cavalerie dont il a besoin, on en conçoit de la défiance, dit Zasius, chancelier de l’Empereur; une feuille qui fait du bruit donne lieu aux soupçons. »

La division des partis protestants vint encore augmenter celle qui existait déjà en Allemagne. Les calvinistes, qui de la Suisse et de la France s’étaient répandus dans l’Empire, y trouvaient toujours de plus nombreux adhérents et étaient un objet de haine pour les luthériens, de même que ceux-ci pour les calvinistes. L’électeur palatin fut le premier parmi les princes qui se déclara pour eux. Mais les luthériens se divisèrent eux-mêmes en deux partis, celui des modérés et celui des puritains. Les premiers suivaient l’esprit de Mélanchton et ses principes, les autres s’attachaient à la lettre même de Luther, et ils furent vivement combattus; parce qu’ils n’honoraient que la lettre pure et croyaient que le principal se trouvait dans les mots et dans les formes. Tant de voix diverses qui s’élevaient si haut dans l’Église protestante donnèrent une nouvelle

preuve de la difficulté qu’il y a pour l’esprit humain de se tenir dans de justes bornes et de redevenir calme, quand une fois il a été mis en mouvement. Au lieu de pacifiques recherches pour éclairer l’intelligence, au lieu de discussions chrétiennes dans lesquelles il faut avant tout rendre hommage à la vérité, on rendait le christianisme passionné afin de défendre une proposition , souvent même un seul mot. Les passions montèrent au plus haut degré; au lieu de raisons on employa les injures les plus odieuses et le résultat habituel était que chaque parti maudissait ceux de l’opinion contraire. L’empereur Ferdinand avait donc bien raison de dire à son fils, dans son testament dont nous avons déjà parlé, au sujet de beaucoup de protestants de son temps : « Quand au lieu d’être d’accord entre eux, ils sont si désunis, si pointilleux, si obscurs, comment ce qu’ils croient pourrait -il être juste et bon? 11 ne peut pas y avoir plusieurs croyances bonnes, mais une seule. Puisqu’ils ne peuvent pas nier eux-mêmes qu’il n’y ait parmi eux plusieurs croyances, le Dieu de vérité ne peut pas être avec eux. »

Souvent on s’est étonné que les doctrines protestantes ne se soient pas rapidement répandues sur toute l’Allemagne , eu égard aux dispositions favorables du peuple en sa faveur et de la puissance que les nouvelles institutions ont coutume d’exercer sur tout un siècle; l’énigme s’explique en grande partie par la prompte dégénération intrinsèque du protestantisme. Comment en effet une doctrine qui se perd bientôt dans une frivole dispute de mots, et dont les sectateurs se couvrent les uns les autres de malédictions , aurait - elle pu gagner des cœurs? Dans beaucoup d’endroits même on vit des gens qui s’étaient déjà rendus à elle, revenir de nouveau à l’ancienne Église.

Un autre obstacle plus fort encore qui s’opposa au torrent, à partir de ce moment, fui l’institution de l’ordre des jésuites, fondé en 1540 par Ignace de Loyola , Espagnol plein de zèle et du génie le plus profond. Cet ordre établi proprement pour être le soutien de la chaire pontificale se répandit bientôt par toute la terre. Il était basé sur l’unité et les puissants

FERDINAND Ier.

effets d’une coopération nombreuse, aussi l’obéissance la plus sévère en était la loi. Le chef de l’ordre était à Rome; à lui arrivaient avec les plus scrupuleux détails tous les rapports des chefs établis dans les provinces ( les provinciaux). Ceux-ci avaient eux-mèmes d’autres degrés au-dessous d’eux et ainsi jusqu’au dernier membre- C’est ainsi que toute la communauté pouvait être régie par un seul génie. Les supérieurs éprouvaient chaque membre de la société assez longtemps et assez bien sur sa capacité, pour lui donner ensuite la place dans laquelle il pouvait le mieux remplir les desseins de l’ordre.

Ce fut une vaste trame, tissue de finesse et d’adresse, qui s’étendit bientôt sur tous les pays de l’Europe. Quand Loyola reçut l’approbation du pape, en 1540, il avait dix disciples ; en l’an 1608 on comptait plus de dix mille jésuites, et en 1700 plus de vingt mille. D’ailleurs, comme les membres de l’ordre étaient exempts de toutes les fonctions ecclésiastiques, de toutes les charges, ils pouvaient consacrer tout leur temps à la science. De sorte que l’ordre compta bientôt un nombre considérable d’excellents professeurs et d’écrivains, de prédicateurs distingués, de missionnaires enthousiastes et de savants dans toutes les sciences. Ce furent eux qui purent entrer dans la lice contre les protestants, soutenir le système catholique et rivaliser avec eux dans l’éloquence de la chaire. Tous leurs efforts se dirigèrent contre les nouvelles doctrines ; ils agissaient contre elles, soit comme confesseurs des princes, soit comme instituteurs de leurs enfants; et la grande habileté de cet ordre rendait leurs efforts très-efficaces. En outre il a été une des causes principales du développement des derniers siècles. Il ne faut pas oublier que cet ordre a rendu d’essentiels services dans son temps pour l’éducation de la jeunesse ; et si la civilisation du monde catholique l’a emporté dans les siècles modernes sur celle de la lin du moyen âge, c’est surtout à la société de Jésus

(1) Faut-il s’étonner qu’il y ait eu des plaintes, des réclamations ; la France et tous les autres pays avaient aussi les leurs. Tant il est difficile que différents peu-

qu’il en est redevable. Si donc la direction de cette société se fut moins étendue aux choses extérieures ; si elle se fût tenue renfermée dans le domaine de l’esprit; si sa morale eût été aussi simple et aussi droite que son savoir était vaste; si elle n’eût pas voulu saisir la direction des États et gouverner par son bras invisible, toutle monde catholique devrait unanimement bénir sa mémoire. Nous aurons plus d’une fois occasion de les voir entrer dans l’histoire comme principaux acteurs dans les plus grandes circonstances.

L’empereur Ferdinand apprit à connaître leur influence d’une manière bien positive au concile de Trente, après son retour de Bologne. Mais ce ne fut pas à son avantage. Afin de calmer les esprits dans ses États et dans l’espoir peut-être d’empêcher tout éclat, il y fit discuter au concile avec beaucoup de force par ses envoyés certains points pour lesquels il se promettait le résultat le plus heureux : c’était la communion sous les deux espèces et le mariage des prêtres qui, comme il le disait, dépendaient de la bienveillance de l’Église en faveur des partis. Les envoyés de Bavière et de France parlèrent dans le même sens, et voici comment s’exprimèrent ces derniers : <i Nous pouvons assurer avec une pleine confiance et même suivant nos convictions, que rien ne peut être plus utile dans ce temps, pour réconcilier les esprits des chrétiens entre eux , faire taire les querelles de religion, maintenir nos fidèles dans la foi et relever ceux qui sont près de tomber, que d’accorder les demandes légitimes et chrétiennes des envoyés de l’Empereur. » Mais un jugement équitable et prévoyant dans notre situation était peu à attendre d’une assemblée composée, pour la plus grande partie, d'étrangers et d’hommes tout à fait ignorants de ce qui convenait à l’Allemagne dans ces circonstances; c’est ce que prouvaient aussi les rapports des envoyés de l’Empereur, parmi lesquels étaient quatre évêques, à leur souverain (i). « Nous le voyons bien

pies, assemblés de fonte la terre, avec (an! de différents motifs de rivalité, d’intérêt , de passion , puissent s’accorder pour se réformer tous les uns les autres!

clairement maintenant, écrivaient-ils, nous le touchons meme au doigt, quoique nous ne puissions le dire sans douleur, qu’ici on ne peut rien obtenir sans de grandes intrigues. Les Espagnols ne veulent pas s’écarter d’une ligne de la prescription royale. Les Italiens ont toujours les yeux fixés sur le moindre signe du pape et des cardinaux; les évêques des autres pays, qui peut-être connaissent le mieux la position de l’époque actuelle, sont en minorité et ne peuvent par conséquent rien faire; parce que la pluralité des voix décide pour tout. De l’Allemagne , il n’y a que l’évêque de Louvain qui soit présent au nom de l’archevêque de Salsbourg , et depuis quelques jours le grand vicaire d’Eichstadt est aussi arrivé. Au contraire , les archevêques et évêques italiens viennent par troupe , surtout ceux qui sont sortis de familles riches et distinguées. Mais tous sont dépendants du moindre signe du légat Simonetta , et l’on sait généralement que quelques bons et pieux évêques, qui avaient librement exprimé leur opinion pour une réforme dans l’Église , sont mal notés à Rome. Cependant ces machinations secrètes et ces passions humaines ne devraient pas trouver place ici ; aussi voyons-nous bien clairement ce que nous avons de bon à attendre. »

Du reste, le concile de Trente, outre un grand nombre de décisions dogmatiques, a donné d’excellents principes sur la morale du christianisme qui servent encore aujourd’hui de règles de doctrine dans l’Église catholique. Ce champ du service de Dieu par les œuvres est celui où se confondent tous les partis; il est le même pour tous et montre à chacun également le moyen de prouver qu’il est véritablement chrétien en esprit, en parole et en action.

Le 9 décembre 1563 le concile fut clos, et peu de temps après l’empereur Ferdinand mourut, le 15 juillet 1564, à l’âge de soixante-deux ans. Le témoignage qui parle le plus haut en sa faveur dans l’histoire, c’est que, dans des

Mais il n'en est pas ainsi pour les dogmes essentiels , qui sont immuables et les mêmes pour tous les peuples. L’assemblée était compétente , nombreuse , respectable ,

temps si difficiles où la haine et les passions portaient souvent le jugement sur un souverain, il a pu emporter au tombeau la gloire d’être vanté comme un excellent monarque par tous les partis, par les catholiques aussi bien que par les protestants.

Maximilien II. 1504—1576.

Ferdinand avait proposé son fils Maximilien pour son successeur à l’assemblée des électeurs, et ceux-ci l’avaient reconnu, dès l’année 1560. La recommandation que le père fit de son fils est un témoignage qui mérite vraiment d’être conservé. « Il est doué à un haut degré d’intelligence, d’adresse, de douceur, de bonté, de toutes les autres vertus d’un prince; il a de bonnes mœurs, une âme honnête, équitable et pacifique, un grand amour, une grande inclination pour le saint-empire de la nation allemande et est extrêmement désireux de sa gloire et de son bien - être. Enfin , il possède les six premières et les plus usuelles langues de la chrétienté; de sorte que, dans tout ce qu’il aura à traiter aujourd’hui ou dans l’avenir avec les puissances étrangères , il pourra comprendre par luimême et se faire comprendre, et par conséquent régler ses affaires lui-même. » Un autre témoignage très-honorable en sa faveur, est celui qu’ont rendu ses sujets de Bohème , lorsqu’ils le recommandèrent aux Polonais qui avaient jeté les yeux sur lui pour en faire leur roi. « Notre Bohème, disaient -ils, se trouve mieux sous son gouvernement que si elle était commandée par son propre père; nos droits, nos lois, nos libertés sont protégés par lui; il laisse tout suivre son cours sans rien changer; et ce qu’on pourrait presque appeler prodigieux, c’est la prudence, l’impartialité qu’il

savante : c’était l’Église , c’était la seule autorité qui pût prononcer.

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