MAXIMILIEN II
offre à chacun des différents religionnaires et par laquelle il les porte à l’accord entre eux , à la tolérance et à un amour réciproque. » Les Polonais eux- mêmes auraient pu ajouter plus tard que, pour rétablir chez eux le christianisme ébranlé par les révoltes et les divisions, il avait eu beaucoup plus de succès par ses moyens pacifiques qu’un autre n’en aurait pu obtenir par la guerre.
Or c’était à une époque où le mot de tolérance était à peine connu qu’il exerçait cet esprit de paix, celte manière d’agir ; il professait même publiquement « que Dieu seul avait pouvoir sur les consciences. » C’est là la gloire de cet empereur ; aussi l’Allemagne lui dutelle à lui et à son père de jouir d’une parfaite tranquillité, comme elle n’en avait pas eu depuis les divisions religieuses; tandis que dans les Pays-Bas et en France le sang coulait par torrents à cause de la religion.
La chambre impériale qui n’avait été établie primitivement que pour faire entièrement disparaître la loi du plus fort, prit alors tout à fait le dessus sur ce penchant à la violence en Allemagne. On peut regarder comme le dernier effort de la force brute les troubles de Guillaume deGrumbach, chevalier franconien qui répandit dans ce temps la dévastation en Franconie avec les restes des sauvages bataillons du margrave Albert. Ce fut surtout le territoire de l’évêque d’Augsbourg qu’il dévasta; il finit même par le faire fusiller dans sa propre ville. La chambre impériale mit le meurtrier au ban de l’Empire, et il se sauva à Gotha vers le fils du malheureux électeur, Jean-Frédéric. Il avait su étourdir ce jeune prince, d’ailleurs trèsfaible d’esprit , par l’espérance qu’il lui donna de reconquérir son duché pour lui; et il l'entraîna ainsi dans un sort encore plus malheureux que celui de son père. L’électeur Auguste, frère de Maurice1, se mit à la tête de l’armée qui devait exécuter l’arrêt, assiégea le duc avec Grumbach dans Gotha pendant tout un hiver et le réduisit à la nécessité de se rendre. Le jeune prince fut conduit prisonnier à Vienne; et là, placé sur un char découvert, avec un chapeau de paille sur la tète , il fut conduit par les rues de la ville, exposé aux dérisions de la populace. Ensuite il passa vingt-
huit ans prisonnier dans Sleyer en Autriche, et mourut en prison; quant à Grumbach, il fut tiré à quatre chevaux, après avoir souffert de cruelles tortures.
A la place du droit du poignet qui était la dégénération de l’étal de guerre sous la féodalité, d’autres maux occasionnés par des hommes qui regardaient la guerre comme un état lucratif pour eux, vinrent affliger l’Allemagne ; comme pour faire sentir aux peuples les inconvénients de toute institution militaire dans laquelle l’homme libre n’est pas nécessairement guerrier et armé pour la patrie. Ces troupes de soldats mercenaires qui ravageaient partout, une fois qu’ils s’étaient vendus à un drapeau, ces lieux d’enrôlement et de révision, ces aller et venir, les campements, les passages de bandes d’hommes habitués à aucun frein et rasremblés tout d’un coup , étaient pour le pays autant de plaies insupportables. Les mêmes plaintes que sous Maximilien Ier se renouvelèrent. L’empereur Maximilien II dit dans les griefs qu’il présente à la diète : » Les guerriers allemands autrefois les premiers d’entre les nations par leur piété , leur discipline et leur loyauté, prennent aujourd’hui des mœurs presque barbares; et à la longue cette dissolution qui règne parmi eux fera qu’aucun honnête homme ne pourra rester dans sa maison et dans sa cour, et pas un seul propriétaire ou fermier dans sa campagne. »
Sur ces plaintes, on fit de nouvelles lois militaires plus sévères, appelées Reiterbeslalluncjcn. Mais le moyen le plus essentiel que l’Empereur avait proposé , celui de défendre en Allemagne l’enrôlement des princes étrangers, ne fut pas accepté. Les princes prétendirent : « que de tout temps ç’avait été pour les Allemands un usage honorable de leur liberté, de servir pour la gloire et l’honneur par des actions chevaleresques des princes étrangers, pourvu que la patrie n’en souffrit aucun dommage. Que si cet usage était enlevé, l’état militaire serait bientôt anéanti en Allemagne, et qu’au moment du danger on manquerait de guerriers. » Nous devons reconnaître dans ce langage celui du temps de Tacite, où l’on voit les jeunes Allemands, emportés par le désir de combattre, passer flans la peuplade
qui avait la guerre, lorsque la leur était en paix.
En 1575, l’empereur Maximilien réussit à faire choisir son fils Rodolphe pour roi des Romains (i), et il mourut un an plus tard à Ratisbonne , le même jour et à la même heure que la clôture de la diète y fut publiée.
Rodolphe II. 1576-1612.
Le long règne de cet empereur qui a açcumulé sur l’Allemagne de nouvelles tempêtes de violence et de désordre, est une triste preuve que, dans les temps difficiles , l’irrésolution et l’indolence peuvent avoir un effet plus funeste que la mauvaise volonté. Car on ne pouvait pas reprocher à Rodolphe une mauvaise intention, pas plus que l’ignorance ou un défaut d’intelligence; mais il était beaucoup plus occupé d’autres devoirs que de ceux qu’il aurait dû remplir comme empereur, et par conséquent tous les événements qui survinrent , arrivèrent à son insu et sans sa volonté, souvent même contre sa volonté. Il était d’ailleurs soumis à l’influence de mauvais conseillers.
Les esprits qui s’étaient un peu calmés au sujet de la différence de religion, prirent une nouvelle excitation quand les princes catholiques, sur le conseil des jésuites, commencèrent à réformer leur pays, c’est-à-dire à forcer les protestants de revenir à l’ancienne croyance ou de quitter le pays s’ils ne voulaient pas y consentir. D’après le traité de religion d’Augsbourg, les autres princes ne pouvaient à la vérité leur faire aucun reproche à ce sujet; cependant ils ne pouvaient non plus s’empêcher de voir dans ces procédés une violente attaque
(1) On appelle roi des Romains , généralement parlant , le prince élu empereur dans l’intervalle de son élection au couronnement, mais plus particulièrement celui qui est élu du vivant de l’Empereur pour lui succéder. Courtalon , Ab. du droit pub. de l’Emp.
(2) Le duc d’Albe se vantait , à son retour en Espa-
à la liberté de conscience et comme une marque de leurs intentions hostiles contre tout leur parti. La France et les Pays-Bas donnèrent, à cette époque, un bien triste exemple du résultat auquel pouvaient conduire ces inimitiés. La lutte que ce dernier pays eut à soutenir pour la liberté de religion contre Philippe et l’impitoyable duc d’Albe (2) , non-seulement excita vivement les esprits en Allemagne, où l’on était témoin des hostilités commises sur sa frontière, mais elle vint encore de temps en temps jeter la guerre et l’effroi sur notre territoire , lorsque l’armée espagnole , forcée par la disette et la nécessité, sortait des Pays- Bas, entrait en Westphalie et dévastait tout le pays.
En outre, de graves événements se passaient dans les contrées allemandes de la frontière. A Aix, des émigrés des Pays-Bas, ayant avec eux un ministre protestant , avaient tellement augmenté le nombre de leurs adhérents, qu’ils se crurent bientôt assez nombreux pour prétendre partager les droits des catholiques. Dès l’année 1581 , ils proposèrent deux bourgmestres pris parmi eux; et comme les adversaires s’y refusèrent, ils prirent les armes, s’emparèrent de l’arsenal et obtinrent par la force ce qu’ils demandaient. — Dans le pays voisin, à Cologne, il y avait encore de plus grands troubles. L’électeur Gebhard aimait la belle comtesse Agnès de Mansfeld , chanoinesse de Gerresheim, et afin de l’épouser, il passa dans la nouvelle Église, comme l’exigeait le frère de la jeune comtesse. Mais aussitôt le chapitre et le conseil de Cologne s’adressèrent à Rome et à l’Empereur, et obtinrent contre l’archevêque l’excommunication de l’Église et le ban de l’Empire. Le chapitre choisit le prince Ernest de Bavière pour son successeur, et le mit en possession du pays avec le secours de troupes bavaroises et espagnoles. Gebhard s’enfuit
gne , d’avoir fait mourir par l’épée, dans les Pays-Bas, plus de dix-huit mille hommes, et il assurait que, quelque vieux qu’il fût , il voulait perdre un de ses membres si son roi , qui pourtant n’était pas très-indulgent, était encore plus avide que lui de guerre et de violence.
UObOLt'HE 11.
d'abord dans les Pays-Bas, et plus tard il se rendit à Strasbourg, où il était doyen du chapitre. Il y mourut en 1601. Or les princes protestants souffrirent sa déposition et son expulsion sans remuer, et cependant une nouvelle voix dans le conseil électoral aurait été pour eux de la plus grande importance. Peut-être que le respect pour la paix de religion fut cause de leur neutralité, et ce principe était noble et honorable; mais la voix publique les accusa d’avoir refusé leur secours à Gebhard , parce que étant luthériens eux -mêmes, l’électeur avait pris les doctrines de Calvin, et qu’ils haïssaient presque autant les calvinistes que les catholiques. Toujours est-il certain qu’il n’y eut que le comte palatin , prince calviniste , Jean Casimir, qui fit une tentative pour Gebhard; il s’avança avec quelques troupes devant Cologne et bloqua la ville un moment, mais le retour des Bavarois et le manque de solde ramenèrent son armée.
Ce prince, Jean Casimir, palatin, était un zélé partisan pour son Église. Il ne voulait pas entendre parler de la croyance de Luther, et chassa de son pays tous ceux qui enseignaient sa doctrine. Aussi aucun pays en Allemagne n’a resssenti les tristes effets de la haine des partis protestants, comme le Palatinat. L’électeur Frédéric III était entré dans l’Église des calvinistes ; or, de ses deux fils , le plus jeune qui fut appelé le comte palatin Jean Casimir, fut aussi calviniste ; mais l’aîné , l’électeur Louis, fut si attaché à la confession d’Augsbourg, qu’il ne voulut pas même permettre que l’aumônier calviniste de son père, prononçât son oraison funèbre. Alors de tout côté on enleva aux calvinistes leurs églises, et les prédicants aussi bien que les professeurs furent chassés du pays ; il y en eut plus de deux cents. Mais à la mort de Louis, qui fut prématurée, Jean Casimir eut la tutelle de son fils, Frédéric IV, et changea tout; les luthériens furent à leur tour traités comme l’avaient été les calvinistes, et le jeune Frédéric, âgé de neuf ans, fut éloigné soigneusement du luthéranisme et instruit avec la plus grande sévérité dans le catéchisme de Calvin. C’est ce qu’on appelait un zélé chrétien pour la foi ! et grâce à ce zèle , le Palatinat changea trois fois
d’Église dans le laps de soixante ans ; de sorte qu’il fut d’abord luthérien , puis calviniste, redevint luthérien, et enfin calviniste.
Peut-on s’étonner de voir que l’ancienne Église crut avoir le droit d’en agir de la sorte avec la nouvelle, quand celle-ci était si exaltée contre ses propres enfants. En effet, celte dissension à Cologne fut bientôt après l’occasion d’une semblable dans Strasbourg, où Gebhard s’était retiré avec trois chanoines de son chapitre , protestants comme lui ; et la ville de Donawerth , qui jusqu’alors était demeurée ville libre et impériale et dont le plus grand nombre des habitants s’étaient faits protestants, fut mise aussi elle -même au ban de l’Empire par suite de division en matière de religion , et tomba ainsi au pouvoir du duc de Bavière, qui fut chargé d’exécuter la sentence contre elle (1607).
L’Autriche elle-même fut, au temps de l’empereur Rodolphe, le pays d’Allemagne le plus agité et le plus déchiré. Maximilien II avait accordé la liberté de religion aux protestants, et même il leur avait fait disposer une liturgie par un théologien deRostock, David Chytræus. Cependant, comme il voulait écarter leurs offices de la capitale, il leur avait donné quelques églises dans la campagne aux environs de la ville. Bientôt leur nombre s’accrut extraordinairement ; plusieurs de leurs docteurs, particulièrement un certain Opicius, s’attachèrent injustement et avec le plus grand zèle à gagner tous ceux d’une autre croyance ; les plaintes devinrent déplus en plus fortes, et Rodolphe, qui suivit en cela les conseils de gens de parti , alla jusqu’à fermer les églises qu’il leur avait auparavant données et à leur enlever le droit de citoyen dans toutes les villes d’Autriche. Mais ces mesures excitèrent bientôt de si grands troubles, tandis que d’un autre côté la guerre des Turcs et les troubles de Hongrie lui rendaient l’assistance de ses États nécessaire, qu’il fut obligé de revenir à des procédés plus pacifiques.
En Hongrie , on était généralement mécontent de son gouvernement; parce qu’il ne s’occupait pas des pays, et surtout parce que, non-seulement il n’assistait à aucune des assemblées de la province, mais il n’avait pas
paru une seule fois dans le pays cl y laissait scs soldats allemands se livrer à des actes aussi licencieux qu’impudents. Aussi y eut-il, au commencement de ce nouveau siècle, le dixseptième, une dangereuse révolte en Hongrie, à la tête de laquelle était un gentilhomme, Étienne Botschkai , qui s’unit avec les Turcs et s’empara d’une grande partie du pays. Pardessus tout, l’Empereur devenait de plus en plus indolent dans son gouvernement. Les sciences du ciel et de la nature l’occupaient bien plus que son royaume, et cette inclination le mit bientôt entre les mains d’hommes trompeurs qui se vantaient de lui apprendre l’avenir d’après les astres et l’art de faire de l’or; car de même que de pareils fourbes se trouvaient à la cour , mêlés avec des savants tels que Ticho-Brahé et Keppler, ainsi se confondaient dans l’âme de Rodolphe, d’une manière étonnante, les plus nobles sentiments avec de folles inclinations. Les antiques, les statues, les pierres ciselées, aussi bien que les tableaux, lui faisaient le plus grand plaisir, et il leur consacrait de grosses sommes d'argent. Les ateliers d’alchimie, où l’on devait faire de l’or, n’avaient pas pour lui moins d’attrait; et ceux qui voulaient causer avec lui des alfaires importantes de l’Empire, allaient le trouver dans ses écuries , où il avait coutume de passer une partie de la journée. Cette indolence et cette insouciance , la révolte de Hongrie et les désordres des autres provinces autrichiennes ne pouvaient pas être vus d’un œil indifférent par les frères et cousins de l’Empereur, d’autant plus qu’il n’avait point d’enfant. Il délibérèrent donc ensemble sur ce que demandait le bien de la maison et ils conclurent enfin un traité, en 1606, d’après lequel Mathias, frère de l’Empereur, fut chargé de rétablir l’ordre en Hongrie et en Autriche. Rodolphe en fut dans le principe fort mécontent; cependant, quelques années plus tard, il consentit de bon gré à livrer à Mathias la partie autrichienne au delà et en deçà de l’Ens et le royaume de Hongrie ; « afin que ce pays, qui avait tant soullèrl dans l’absence de l’Empereur pendant seize ans de guerre, put recouvrer la tranquillité et le bienêtre sous le gouvernement de Mathias. » Et en effet ce prince réussit à tranquilliser la
Hongrie et à la soumettre entièrement à sou obéissance, à la mort de Botschkai qui arriva bientôt après.
11 ne restait donc à l’empereur Rodolphe, outre sa dignité impériale, que celle de roi de Bohème. Les États protestants de ce pays voulant tirer parti du moment favorable, où leur maître était sans puissance et même en division avec sa famille, l’accablèrent de leurs instances jusqu’à ce qu’ils aient obtenu le libre exercice de leur religion, un consistoire, le renvoi de l’académie de Prague, et même le droit de bâtir en Bohème de nouvelles églises et écoles outre celles qu’ils avaient déjà. Cet écrit important s’appela la lettre de majesté, et ce fut la première occasion de la guerre de trente ans.
L’union protestante. 1608. — La défiance se réveillait en Allemagne entre les partis religieux. En même temps, la division de l’Autriche qui avait été le soutien des catholiques, ralliait les États protestants plus intimement les uns aux autres et leur inspirait la pensée d’une nouvelle ligue offensive et défensive. C’était la maison palatine qui y poussait le plus activement ; elle y prit un grand rôle, et ce fut pour le malheur de l’alliance; car comme le palatin était un zélé calviniste, les luthériens en conçurent des idées toutes défavorables , et le plus grand nombre d’entre eux refusa d’y entrer. Quand donc l’électeur Frédéric palatin parvint, dans l’année 1608, à constituer après les plus grands efforts une nouvelle ligue qui prit le nom d 'Union, il n’y eut que le margrave de Brandebourg, le comte palatin, Philippe Louis de Neubourg, le duc de Wurtemberg et le margrave de Bade, avec les importantes villes de Strasbourg, Nuremberg et Ulm , qui voulurent en faire partie avec lui. « On devait s’aider mutuellement de conseils et d’actions , surtout protéger la religion ; le palatin devait avoir la direction pendant la paix, et la ligue devait durer dix ans. » On s’efforça d’attirer plusieurs autres membres; l’électeur de Brandebourg ne s’en montrait pas trop éloigné; mais la Saxe était prononcée dans son refus et répondit : « Si on réfléchit sérieusement, on verra d’un côté que la ligue n’est pas nécessaire et de l’autre que c’est en