RODOLPHE II
réalité une séparation , une scission avec l'Empire entier qui sûrement s’en suivra. # Si la maison palatine ne fut poussée à cette entreprise que par des vues d’ambition et non pures, elles les a bien durement expiées.
Guerre pour l’héritage de Juliers. — Dès l’année suivante, 1609 , survint dans l’Empire un événement auquel la ligue qui venait de se constituer put prendre une part active. Le duc Jean-Guillaume de Juliers qui possédait les beaux pays du bas Rhin, Juliers, Clèves, Berg et Marck , mourut le 25 mars de cette même année, sans enfants. Il avait quatre sœurs qui avaient épousé des princes allemands , et toutes quatre avec plusieurs autres parents éloignés faisaient valoir des droits à l’héritage. Mais deux des prétendants , l’électeur de Brandebourg et le comte palatin de Neubourg, s’en mirent en possession et convinrent ensemble, à Dusseldorf, de gouverner le pays en commun jusqu’à ce que l'affaire fût réglée. L’Empereur cependant, mécontent de la conduite arbitraire de ces deux princes, envoya l’archiduc Léopold , évêque de Passau , pour prendre possession du pays comme d’un fief vacant. Il vint avec quelques troupes ; mais il ne put occuper dans le pays , autre place que la ville de Juliers et la citadelle, où le bailli le reçut. Pendant ce temps-là , il lit lever de nouvelles troupes en Alsace, et songeait à soutenir par la force les droits de l’Empereur. — L’union voyant la maison d’Autriche se mêler de celle affaire, se montra, promit son assistance aux deux princes menacés et fit des préparatifs. De plus, le roi de France Henri IV, entra avec eux dans la ligue, et fortifia l’opposition contre l’Empereur. On connaît les grands projets de ce roi qui s’occupait de tout un bouleversement dans l’Europe; il voulait affaiblir la maison d’Autriche, former ensuite de l’Europe une république fédérative, qui mettrait sur pied une armée commune pourchasser les Turcs. Son alliance avec l’union se rattachait à ces projets; il avait fixé l’année 1610 pour commencer ses entreprises contre la maison d’Autriche. Et en effet, l’armée de l’union entra en Alsace au printemps de cette même année, dispersa quelques milliers d’hommes que l’archiduc Léopold y faisait enrôler ; et, pour justifier cet acte de violence,
elle accusa l’Empereur d’une conduite illégale dans l’affaire de Juliers. « L’Empereur, disaitelle , ne devait pas , dans ce cas , conformément à l’ancien droit de l’Empire, décider lui seul; mais s’adjoindre pour cela un certain nombre d’électeurs et de princes. »
La ligue catholique. 1610. — La subite prise d’armes, et plus encore la conduite hostile de l’union dans tous les pays des princes ecclésiastiques où l’armée arrivait, aigrirent les catholiques; car elle avait en effet parcouru les évêchés du Rhin, Mayence, Trêves, Cologne , Worms, Spire et autres et les avait traités comme des pays conquis, levant des contributions et exerçant toute espèce de violences. Alors les catholiques s’unirent aussi entre eux et conclurent à Wurtzbourg, en 1610, une alliance pour neuf ans contre l’union, et l’appelèrent la ligue. C’étaient surtout des princes ecclésiastiques avec la maison de Bavière. On donna le commandement en chef au duc Maximilien de Bavière , afin que l’unité régnât dans l’alliance. Ainsi la ligue eut bien plus de solidité que l’union , qui n’ayant point de chef déterminé pour la guerre, était obligée d’élire un général; et, comme elle n’était composée que de princes laïques, chacun d’eux briguait pour lui-même cet honneur. Du reste, la ligue était basée à peu près sur les mêmes principes que l’union protestante.
La ligue prit donc les armes aussi clic ; mais Henri IV étant mort sur ces entrefaites, l’union se montra bien plus disposée à terminer à l’amiable; et les deux partis déposèrent les armes.
Déposition de l’empereur Rodolphe en Bohême et sa mort. 1612. — De nouvelles querelles avec sa famille vinrent encore jeter de l’amertume sur les dernières années du vieil empereur. Il était fort mécontent de son frère Mathias, et il n’aimait aucun des autres membres, si ce n’est Léopold, évêque de Passau, dont nous avons déjà parlé. Il désirait donc lui donner la Bohême; et, dans l’année 1611, d’après un plan mal calculé pour ce projet, il le fit entrer dans ce royaume à la tète d’une armée. Les étals de Bohème, qui crurent voir dans celte démarche des intentions hostiles, prirent les armes, renfermèrent l’Empereur
dans le château de Prague et appelèrent Mathias qui déjà depuis longtemps comptait sur la couronne de Bohème. Il entra dans la ville au milieu des acclamations , et Rodolphe fut encore obligé de céder la couronne à son frère, après d’amères et mortifiantes négociations. On dit que pendant . ces jours de troubles et dans un moment d’irritation , il ouvrit la croisée de sa chambre et s’écria, avec ces paroles qui peuvent être regardées comme un malheureux oracle : « Prague, ingrate Prague, tu as été élevée par moi , et aujourd’hui tu repousses ton bienfaiteur! Que la vengeance divine le poursuive, et que sa malédiction tombe sur toi et sur toute la Bohème! »
De toutes scs couronnes, il ne lui restait plus que la couronne impériale ; mais la mort qui vint bientôt l’enlever, dans sa soixantième année, le 20 janvier 1612, prévint la douleur de cette nouvelle perle que sans cela il aurait vraisemblablement éprouvée; il vit la mort venir avec calme et même avec joie, parce qu elle le délivrait de mille soucis.
Mathias. 1612—1619.
Le choix du nouvel empereur tomba sur le plus âgé de la maison d’Autriche; il fut élu le 13 juin à Francfort, et couronné le 24, avec une pompe comme on n’en avait presque jamais vue. Tous les électeurs, excepté celui de Brandebourg, et une quantité de princes y étaient présents. « 11 semblait, dit un historien, que les princes voulaient prendre congé ; car ils ne se sont plus ainsi rassemblés depuis. » Le roi Mathias seul avait dans sa suite trois mille hommes, quatre mille chevaux et cent voitures à six chevaux; et les autres princes paraissaient, suivant leur fortune, avec un luxe presque semblable. Les fêtes se succédaient, et un étranger, témoin de ce grand et brillant rassemblement, où régnait la joie, aurait pu prendre l’Allemagne pour le premier pays du monde, y trouvant un si beau cortège de princes qu’il voyait réunis dans une telle familia-
rité. Mais derrière ce rideau brillant, veillait l’esprit de dissension ; l’observateur profond aurait découvert dans la joie des catholiques l’espérance de grands avantages pour leur parti , basée sur l’activité et la fermeté de l’Empereur; et dans celle des protestants des espérances fondées sur l’apparence de sa mauvaise santé. Le prince Christian d’Anhalt, un des plus entreprenants parmi ces derniers, fit sentir avec finesse le double sens de cette fête : « Si l’on en vient à danser, dit-il , Mathias désormais ne peut plus faire de grands sauts. »
Le nouvel empereur, en elfet, ne montra pas toute l’activité qu’on avait lieu d’espérer ; il sembla qu’il n’avait forcé son frère de lui céder le trône que pour continuer dans son indolence et son irrésolution : mais les passions n’en travaillaient que plus activement les esprits, et préparèrent ce fâcheux éclat qui arriva dès le règne de Mathias. Dans les provinces autrichiennes l’esprit de parti , excité par les prêtres dans les chaires, reparut avec une nouvelle force ; les hommes de différentes religions perdirent pour ainsi dire entre eux les rapports d’hommes; car la haine qui tient à ce que l’homme a de plus sacré est la plus implacable.
Il se passait aussi dans le reste derAllcmagne quelques événements importants : des différends avaient éclaté dans Àix; d’autres dans Cologne avec les deux possesseurs de Juliers, parce qu’au détriment des habitants de Cologne ils avaient donné le titre de ville à Mulheim sur le Rhin. Dans ces deux différends, l’Empereur décida en faveur du parti catholique et souleva ainsi chez les protestants de nouvelles inquiétudes. Sa lenteur au sujet de Mulheim aurait eu peu d’effet si les deux maisons princières qui avaient pris possession de l’héritage de Juliers ne s’étaient divisées entre elles; mais le prince palatin Wolfgang Guillaume , qui devait épouser une fille de la maison de Brandebourg , étant venu pour celte affaire même à Berlin, se prit de querelle avec l’électeur pendant le repas; tous les deux étaient excités par le vin, ils s’oublièrent , et celui-ci donna au prince palatin un soufllet. Jamais, peut-être, une circonstance aussi insignifiante, n’eut de suites si graves dans l’histoire : le sys-