‹ Histoire d'Allemagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'année 1838;Chapitre 74 sur 116 · MATHIAS · texte numérisé non relu

MATHIAS

tèmc loul entier de l’Empire en lut ébranlé , et ces secousses se firent longtemps sentir. Le prince en colère partit aussitôt de Berlin ; et , en haine de la maison de Brandebourg, il s’unit intimement avec celle de Bavière, y prit une femme et même la religion catholique. L’électeur de Brandebourg, au contraire, qui craignait pour ses États de Juliers, si Wolfgang Guillaume les attaquait secondé par la ligue et par les Espagnols, demanda l’assistance des Hollandais qui étaient toujours en guerre avec les Espagnols ; et, afin de leur être plus agréable , il quitta l’Église luthérienne pour passer dans celle des calvinistes. Les États de Juliers furent donc envahis par des étrangers de deux côtés : les Hollandais occupèrent Juliers, les Espagnols, commandés par Spinola, occupèrent Wesel ; et ces deux armées firent exécuter la sentence de l’Empereur contre Mullieira. Ainsi déjà dans l’Empire les troubles devenaient des hostilités, et les États allemands commençaient à faire des alliances avec l’étranger.

L’inquiétude des protestants fut encore excitée davantage par le choix de l’héritier de l’Empereur. Car, comme Mathias lui -même ainsi que ses frères Maximilien et Albert n’avaient point d’enfants, et que les affaires de l’État n’avaient pas un grand attrait pour ces deux derniers princes, ceux-ci renoncèrent à la succession des États autrichiens à laquelle ils avaient droit et proposèrent pour successeur leur cousin , le jeune archiduc Ferdinand, déjà possesseur de la Slyrie, de la Carinthie et de la Carniole. Toute cette atl'aire fut fort désagréable à l’Empereur : il dut sentir la main de la Providence qui lui faisait expier l’injustice commise à l’égard de son frère Rodolphe; mais ses frères y mirent tant d’instance qu’il fut enfin obligé de céder. Ferdinand fut reconnu pour futur roi de Bohème dans une diète, en 1617, et trois semaines plus tard il fut couronné avec pompe dans Vienne. Les États n’exigèrent rien autre chose que la confirmation des droits dont ils avaient joui jusqu’alors, et l’absence du nouveau roi dans les affaires du gouvernement tant que l’ancien roi vivrait.

Ce Ferdinand a été la principale cause de ce violent ébranlement de son époque , et mé-

rite d’autant plus d’être sévèrement et équitablement apprécié que, dans tous les temps, il a été plutôt injurié ou traité avec passion que soumis à un jugement calme. 11 fut élevé dans l’université de Ingolstadt, en Bavière, particulièrement par des jésuites et sous les yeux du duc Guillaume de Bavière, catholique zélé, et nourri depuis son enfance dans les principes les plus sévères en matière de religion. Il croyait fermement à une seule Église , et il regardaitcommeson premier devoird’y maintenir tous les hommes ou de les y faire eutrer par tous les moyens qui sont en la puissance humaine : par la bonté et la sévérité, par la force de la parole et par celle de l’épée ; a car le salut de l’âme, lui avait-on dit, va devant toute considération humaine. » Aussi a-t-il suivi ces principes toute sa vie avec la plus grande fidélité; il se croyait destiné par Dieu à être le champion de l’Église catholique et le restaurateur de l’ancienne croyance. Mais de cette croyance, il n’en a point fait un mystère; il est entré franchement et loyalement dans l’arène, et c’est là son côté glorieux dans l’histoire : car loul homme qui suit avec opiniâtreté et sans arrière-pensée de toutes les forces de son être ce qu’il a une fois reconnu comme juste et sacré, est certainement un homme honorable.

Le jeune prince, à peine devenu maître dans ses États, se mil à réformer, c’est-à-dire qu’il ramena l’ancien usage dans le service divin ; il mit en avant le principe qu’un souverain ne doit souffrir qu’une seule religion dans ses Etats, afin qu’il y ait une parfaite unité d’esprit et de volonté; et comme la paix de religion d’Augsbourg ne donnait dans ce cas aux non croyants que le droit de s’expatrier, il força ceux qui ne voulaient pas se rallier à l’ancienne Église de sortir du pays. Ces mesures étaient dures, car il n’est rien de plus dur pour un homme qui s’attache et qui sent vivement que d’être obligé de quitter pour toujours les lieux où ont demeuré ses ancêtres, et où il a luimême passé les premières années de son enfance. Il devait donc nécessairement s’élever de grands mouvements dans les États de Ferdinand.

La nombreuse population des montagnes se

leva la première; parce que ces hommes qui ne quittent jamais leurs montagnes, vivent éloignés du tracas de toutes les relations sociales, et qui sont habitués à considérer les grands et éternellement immuables tableaux de la nature sans s’occuper de l’inconstance des affaires humaines, tiennent plus fortement que tous les autres à leurs opinions et au sol de la patrie. Cependant il y avait dans les mesures du jeune prince tant de fermeté et de calme, il se montrait si résolument sévère, qu’il avait prévenu les éclats du mécontentement avant qu’ils eussent paru, et que malgré toutes les maisons de justice qu’il avait érigées de tous côtés, pas une seule goutte de sang ne coula. Aussi, ce fut comme un prodige exposé aux yeux de tout le monde, que dans l’espace de quelques années, on ne vit plus aucune église protestante dans le pays où la plus grande partie des habitants s’étaient attachés à la nouvelle doctrine, et qu’on n’y entendit plus un seul prédicateur protestant. Une pareille énergie dans un jeune prince devait soulever de grandes espérances pour l’un des deux partis et de grandes craintes pour l’autre. Les États de l’union en Allemagne, et surtout l’électeur palatin, voyaient donc, dans l’élévation de Ferdinand comme chef de la maison d’Autriche, de nouveaux motifs pour affermir leur alliance. Ils travaillaient toujours à gagner l’électeur de Saxe, mais en vain. Son indisposition contre l’Église calviniste faisait sans doute au fond de son cœur une opposition forte; mais aussi le désir de conserver la paix dans l’Empire avait une grande influence sur sa résolution , et ce désir était bien marqué parmi la plupart des princes luthériens, surtout depuis la mort de Maurice. Une lettre de l’électeur de Saxe à l’archiduc Ferdinand prouve que du moins chez lui ce sentiment était réel ; il lui disait : « Puisqu’on en est venu à un tel point, qu’on ne peul qu’à peine trouver quelques traces de bonne intelligence et de confiance parmi les Étals d’Allemagne, il faut au moins s’efforcer de ranimer en quelque sorte le peu qui s’y trouve. Car , si cet état actuel et dangereux doit durer, si l’on doit recourir plutôt à la plus extrême sévérité pour guérir, qu’aux moyens plus simples, il est évident que cette tentative de guérison ou entraî-

nera la ruine totale de l’un ou de l’autre des deux partis, ou conduira, après beaucoup de sang répandu , après avoir causé la ruine du pays et de ses habitants, à des moyens mitoyens que l’on peut dès à présent employer sans violence ni danger. » Ces paroles étaient comme une annonce de l’avenir et auraient pu frapper Ferdinand de quelques rayons de lumière, s’il n’avait tenu ses yeux fortement fixés sur un seul point. Un autre témoignage plus expressif encore se manifesta peu de temps après et lui présagea la proximité du danger qui menaçait sa maison.

Mouvements en Bohême. Commencement de la guerre de trente ans.

Depuis la nomination de Ferdinand pour futur roi de Bohème, les protestants crurent remarquer dans le pays plus d’activité et plus d’assurance parmi les catholiques. La renommée, qui dans les temps extraordinaires est toujours plus agitée et plus effrayante que jamais, portait avec elle mille détails qui leur annonçaient de grands dangers. « La lettre de majesté qui garantissait leur sécurité et leur liberté était sans force, parce qu’elle avait été extorquée au roi Rodolphe; » ainsi parlaient les catholiques, disait-on : « A l’arrivée du roi Ferdinand, il y aura un nouveau roi et une nouvelle loi ; il y aura plus d’une tète qui tombera. » « Les biens passeront en d’autres mains, et plus d’un pauvre se trouvera riche du bien de ses parents. » De plus, quand Ferdinand prèla hommage, on fit colporter par toute la Moravie des tableaux, où le lion de Bohème et l’aigle de Moravie étaient représentés enchaînés et près d’eux un lièvre endormi les yeux ouverts, pour signifier que les étals avaient beau ouvrir les yeux, ils ne comprenaient pas quel sort leur était réservé. Ces démonstrations hostiles et bien d’autres, grossies encore en passant de bouche en bouche, jetaient l’effroi dans tous les esprits.

Enfin on ne manquait pas non plus de rai-

GUERRE DU TRENTE ANS

sons bien plausibles pour susciter des querelles. Ainsi, la lettre de majesté assurait aux protestants de Bohème la liberté de construire de nouvelles églises, mais le gouvernement restreignait le sens de cet article aux provinces protestantes du royaume et refusait son application dans les provinces catholiques. En 161 7, les protestants qui se trouvaient dans la juridiction de l’archevêché de Prague, bâtirent une église dans la petite ville de Cdostergrab, et ceux de la juridiction de l’abbé de Braunau en bâtirent aussi une dans leur village. L’archevèque et l’abbé ne voulurent pas les tolérer, et ils en portèrent plainte à l’Empereur. Puis, quand les églises furent terminées, l’archevêque fit valoir un ordre impérial; l’église de Clostergrab fut démolie jusqu’aux fondements, et celle de Braunau fut fermée ; ensuite, comme il s’éleva une révolte à ce sujet , les citoyens les plus mutins furent jetés en prison.

Alors les protestants crièrent à la violation delà lettre de majesté, et ils trouvèrent un chef résolu dans le comte Mathias de Thurn. Ce comte, né à Gratz sur les frontières de l’Italie, mais alors devenu citoyen de Bohème, soutenait avec toute la chaleur du sang italien ses croyances et ses libertés; et il fut choisi pour défenseur des évangélistes en Bohème. Ce fut sous ce titre qu’il convoqua les étals protestants à Prague. On lit parvenir à l'Empereur plusieurs suppliques, pour le prier de faire cesser les motifs de leurs plaintes et de rendre à la liberté les citoyens de Braunau , toujours retenus prisonniers.

La réponse de l’Empereur fut très-dure. La résistance des habitants de Braunau et de Clostergrab y est appelée une révolte; les états y sont fort blâmés de s’ètre occupés de citoyens étrangers pour eux, d’avoir tenu des assemblées illicites et d’avoir cherché par de faux bruits sur les dangers de la lettre de majesté, d’arracher à l’Empereur l’amour et la fidélité de ses sujets , etc. La menace qui venait ensuite : « On examinera l’affaire et on rendra à chacun suivant ses mérites, » acheva de donner aux esprits déjà excités les plus grandes craintes sur l’avenir. De plus, le bruit se répandit que cet écrit n’avait pas été fait à Vienne, mais bien à Prague même, dans la

maison du gouverneur, et même particulièrement par deux conseillers catholiques, Martinez et Slavata. La colèrequiéclata seporladonc sur eux, comme sur l’objet le plus immédiat. Déjà depuis longtemps ils étaient haïs, parce qu’ils n’avaient pas voulu prendre part à la confection de la lettre de majesté, il y a neuf ans; on racontait encore maintes circonstances très-irritantes de leur zèle pour l’Église catholique. On disait que Martinez avait fait chasser par des chiens à l’Église catholique les protestants qui étaient sous sa juridiction, et que Slavata avait forcé ceux de la sienne à se faire catholiques en leur refusant le baptême et l’enterrement en terre sainte.

Les députés des étals, exaspérés par ces bruits, se présentèrent , le 25 mai 1618, armés et accompagnés de leurs gens, au château royal de Prague devant les gouverneurs, et leur demandèrent s’ils avaient fait partie du conseil, quand on y avait délibéré l’écrit impérial , si dur et si hostile pour eux , enfin s’ils avaient opiné pour lui ; et sur leur réponse qu’il fallait auparavant appeler les membres du conseil absents, pour aviser sur une affaire aussi importante, quelques hommes de la foule s’avancèrent et dirent : « Nous savons qu’Adam de Sterneberg, le premier burgrave, et Dipold de Lobkovvitz, ont en effet assisté à la délibération sur l’écrit; mais qu’ils n’ont pas voulu consentir à sa confection. » Alors on les conduisit tous deux dans une autre chambre; mais d’autres s’étant jetés sur Martinez, le traînèrent à la fenêtre et le jetèrent en bas. Ils restèrent tous ensuite dans une espèce de stupeur, jusqu’à ce que le comte de Thurn s’écriât en leur montrant Slavata : « Nobles amis, voici le deuxième, » et aussitôt on le saisit et on le précipita en bas. Restait encore le secrétaire Fabricius, qui subit le même traitement comme complice des deux autres. La hauteur était de cinquante-six pieds; cependant pas un des trois ne perdit la vie, parce qu’ils tombèrent sur un tas de débris de papiers et d’autres objets de rebut; ils échappèrent même à une décharge qui fut faite sur eux, et ils furent sauvés comme par miracle.

Les Bohémiens voulurent ensuite excuser cette action par plusieurs exemples tirés de

sixième époque. 1520 — 1048.

l’histoire ancienne : tant des Romains qui précipitaient les traîtres de la roche Tarpéienne, que de l’histoire sainte où l’on voit que la reine Jézabel fut précipitée du haut d’une fenêtre en bas , pour avoir persécuté le peuple de Dieu. Cependant ils sentirent bien que de pareilles excuses ne les garantiraient pas contre la punition, s’ils ne faisaient en même temps de sérieux préparatifs pour l’écarter. En conséquence le château fut aussitôt occupé par leurs troupes, tous les hommes en charge prêtèrent serment d’obéissance aux états, tous les jésuites, que l’on regardait comme les artisans des projets hostiles aux protestants, furent chassés du pays, et enfin on établit un comité de trente gentilshommes pour gouverner. Tout annonçait l’intention où l’on était de se défendre par la force, et le comte de Thurn était l’âme de toutes ces menées.

L’empereur Mathias fut fort déconcerté quand il reçut cette nouvelle. Car où trouver des secours pour ramener à l’ordre ces révoltés de Bohême? Le mécontentement n’était pas moins grand dans les pays autrichiens qu’en Bohême; en Hongrie, c’étaient les mêmes dispositions. L’indulgence lui parut donc l’unique moyen de conserver cet important pays à la maison d’Autriche; et le confesseur même de l’Empereur, le cardinal Clesel , son conseiller habituel et le plus grand ennemi des protestants, était de même avis. Mais le jeune Ferdinand s opposa de toutes ses forces à de pareilles pensées.

« Avant tout, écrivait-il à l’Empereur, il faut que vous sachiez que Dieu même a soufflé les troubles de ce pays ; car il est visible qu’il a frappé d’aveuglement les Bohémiens, afin que par cette effroyable action qui doit paraître à tout homme raisonnable de quelque religion qu’il soit, horrible, indigne d’un chrétien et digne de punition, il arrachât aux rebelles et fit tomber dans l’eau leur plus spécieux prétexte, celui de travailler pour leur religion. Car sous ce prétexte, ils avaient pu jusqu’à présent enlever à leurs seigneurs leurs droits, leurs revenus et leurs sujets. Mais autant l’autorité vient de Dieu , autant une pareille conduite vient du démon ; et Dieu ne peut pas approuver l’indulgence de l’autorité, telle quelle a été jusqu a ce moment; peut-être même ne les a-t-il laissés

venir jusqu’à cet excès qu’afin que les maîtres se délivrassent de la servitude où les tenaient leurs sujets. Qu’enfin il pensait qu’il n’y avait pas autre chose à faire que de prendre les armes. »

Cette lettre de Ferdinand nous fait connaître toute la sévérité de ses principes. Aux paroles il joignit en même temps les actions; il leva des troupes de tous côtés et se montra si bien résolu qu’il était visible que toutes les incertitudes de l’Empereur ne pourraient pas l’arrêter.

Les Bohémiens firent aussi leurs préparatifs de leur côté et ils s’emparèrent de toutes les villes du pays, excepté de Budweis et Pilsen, qui restèrent fidèles à l’Empereur. Ils trouvèrent un secours d’autant plus grand qu’il était inattendu dans un guerrier qu’on peut regarder comme un des plus grands héros de son siècle, et qui montra le premier, par son exemple, comment un homme seul, sans propriété, sans aucune dépendance, peut rassembler autour de lui des troupes de vaillants soldats par le seul bruit de son nom et, comme faisaient autrefois les princes germains du temps des Romains, marcher avec toute sa suite partout où l’on a besoin de son bras, moyennant une rétribution et pour le butin. De pareils hommes ne se rencontrent que de temps à autre et annoncent une époque extraordinaire où tout est sorti des voies habituelles. Leurs troupes se forment et se grossissent par la guerre; il faut même de la guerre pour les entretenir, et c’est ce qui explique comment elle a pu exercer ses fureurs sur le sol allemand pendant trente ans sans discontinuer. Cet homme, c’était le comte Ernest deMansfeld, guerrier depuis son enfance, génie téméraire et entreprenant, qui déjà avait maintes fois bravé les dangers et venait d’enrôler des troupes pour le duc de Savoie cl faire la guerre contre l’Espagne. Le duc, qui n’en avait pas encore besoin, lui permit de servir en Allemagne le parti de l’union; et ce fut elle qui l’envoya en Bohème avec trois mille hommes, comme si les appointements qu’il avait touchés étaient venus de ce pays. Il parut tout d’un coup sans être attendu, et prit, chemin faisant, l’importante place de Pilsen sur les Impériaux.

GUERRE DE TRENTE ANS

Dans l’intervalle l’empereur Mathias mourut, le 10 mars 1619, et les Bohémiens qui l’avaient reconnu pour leur roi tant qu’il vécut, résolurent alors de renier son successeur, Ferdinand, qui montrait des intentions si hostiles.

Ferdinand II. 1619 à 1637.

Ce fut au milieu de ces circonstances si difficiles que Ferdinand prit les rênes du gouvernement : la Bohême en armes et menaçant Vienne même d’une invasion, la Silésie et la Moravie fraternisant de cœur avec les révoltés, l’Autriche trcs-portée à s’unir avec eux, la Hongrie retenue par un faible fil, les Turcs qui effrayaient au dehors, enfin de tous côtés lahainedes protestants excitée contre lui parce qu’il affichait ses sentiments contre eux. « Malgré tous ces dangers , dit de lui Khevenhuller, ce glorieux souverain n’a jamais perdu courage et est constamment resté fort dans sa religion , dans sa confiance en Dieu qui l’a pris sous sa protection et l’a conduit sur cette mer orageuse malgré tous les efforts des hommes. »

Le comte de Thurn s’avança sur Vienne «à la tète des Bohémiens, et quand on lui demandait le but de son expédition , il répondait : « Là où se trouve le rassemblement, c’est là que je vais pour le disperser. Entre catholiques et protestants il y aura désormais une parfaite égalité, et l’on ne verra plus, comme avant, les catholiques s’élever au-dessus des autres, comme l’huile au-dessus de l’eau. »

•Il vint jusque devant Vienne et ses soldats tirèrent même sur le château impérial où Ferdinand se tenait renfermé, entouré d’ennemis déclarés et secrets. Mais l’abandon de sa capitale aurait entraîné la perte de l’Autriche et même celle de l’Empire. Déjà ses adversaires le regardaient comme perdu; déjà ils parlaient de l’enfermer dans un couvent et d’élever ses en-

(1) Depuis celte époque, en mémoire de cet événement , ce régiment de cavalerie a la permission , quand

fants dans les doctrines protestantes. Au moment du plus grand danger, seize membres des états autrichiens parurent devant Ferdinand et exigèrent avec violence son consentement à leur armement et à une alliance qu'ils voulaient faire avec la Bohème. Un d’eux alla même jusqu’à tirer le roi par le bouton de son habit, exigeant de la manière la plus instante qu’il signât tout ce qu’on lui demandait. Mais dans ce même moment, par une concordance merveilleuse d’événements, cinq cents cavaliers de Dampierre, arrivant de Krems, entrèrent dans Vienne pour y attendre d’autres ordres ; et sans savoir ce qui se passait dans le château, pénétrèrent jusque dans la cour, au son de la trompette. Les députés se hâtèrent de se sauver dans le plus grand désordre, pensant que l’arrivée de ces cavaliers était commandée , et Ferdinand fut ainsi délivré de la fâcheuse position où il se trouvait (î).

Bientôt le comte de Thurn fut obligé de rentrer en Bohème, parce que Prague était, menacée parles troupes autrichiennes; et Ferdinand profita de ce moment pour l’exécution d’un autre et audacieux projet. Bien que la cérémonie de l’hommage n’eût pas encore eu lieu dans les pays autrichiens et qu’il pût s’y passer pendant son absence des événements fort contraires, il résolut de partir pour Francfort, assister à l’élection de l’Empereur. Les électeurs ecclésiastiques étaient pour lui, la Saxe tenait à la maison d’Autriche , le Brandebourg n’en était pas éloigné , et ainsi l'opposition du palalinat seule ne fut pas assez puissante. — Ferdinand fut élu empereur le 28 août 1619 et couronné le 9 septembre.

Frédéric V, électeur palatin , élu roi de Bohême. 1619 à 1650.

Cependant les Bohémiens dans une assemblée générale des états avaient déposé Ferdinand de

il passe dans Vienne, d’entrer dans la cour du château; ce qu’aucun autre régiment ne peut faire.

la royauté; « parce que, contradictoirement au pacte fondamental convenu entre eux, il s’élail mêlé de l’administration avant la mort de l’Empereur; parce qu’il avait apporté la guerre en Bohème et qu’il avait fait une alliance avec l’Espagne contre la liberté du pays. » Us procédèrent donc à un nouveau choix. On mit en avant le duc de Savoie elle duc de Bavière pour le parti catholique, et l’électeur de Saxe avec celui du Palatinat, Frédéric V, pour le parti protestant. Ce fut ce dernier qui obtint les suffrages, parce que, comme il était beau-fils du roi Jacques Ier d’Angleterre, on espérait des secours de la part du beau-père; d’ailleurs, il était lui-même regardé comme un homme de résolution, avec une grande âme et un cœur généreux. Les électeurs de Saxe et de Bavière et Jacques Ier même tentèrent de dissuader Frédéric d’accepter une couronne si dangereuse; mais son aumônier Scultetus et sa femme, qui étant fille d’un roi désirait beaucoup porter aussi elle une couronne royale, mirent d’autant plus de zèle pour l’y décider. Frédéric leur obéit, accepta la dignité royale en Bohème et fut couronné le 23 octobre 1619. 11 se fit un devoir, comme il le dit lui-mème, de ne pas abandonner ses frères dans la foi qui avaient recours à lui.

S’il avait eu assez de génie pour achever heureusement son œuvre, il aurait été rangé dans l’histoire au nombre de ces hommes audacieux qui , par le sentiment de la force qu’ils sentent en eux-mèmes, osent s’engager dans les grandes entreprises, mais le sort lui a été contraire, et lui-mème n’a pas montré dans les revers cette force et cette présence d’esprit qui conviennent à celui qui se décide à accepter une couronne environnée de tant de dangers.

Ferdinand, au retour de Francfort, se rendit à Munich près du duc de Bavière et conclut avec lui cette importante alliance qui lui a valu le recouvrement de la Bohème. Ils étaient tous les deux amis de jeunesse, et l’union avait irrité le duc par un grand nombre d’imprévoyantes provocations. Maximilien accepta le commandement en chef du parti catholique et stipula avec la maison d’Autriche qu’il serait dédommagé de tous les frais et pertes, même

par l’abandon des pays autrichiens s’il le fallait. L’Empereur réussit également à faire une alliance avec l’Espagne, et le général espagnol Spinola reçut l’ordre de faire une invasion, des Pays-Bas dans le Palatinat.

Plus tard, l’électeur de Mayence ayant amené l’électeur Jean-George de Saxe à une conférence à Mulhausen, le décida, de même que les électeurs de Cologne et de Trêves, à prêter secours autant que possible à l’Empereur pour reconquérir son royaume et sa dignité impériale. 11 ne restait donc plus d’autre ressource au nouveau roi de Bohême outre ses propres sujets que l’union ; elle fit ses préparatifs , tandis que la ligue les fit aussi de son côté. Toute l’Allemagne ressemblait à une grande place de recrutement. Tous les yeux étaient fixés sur la Souabe où les deux armées devaient se rencontrer. Mais tout à coup, lorsque personne n’y songeait, eut lieu à Ulm, le 3 juillet 1620, un traité par lequel les unionistes s’engageaient à déposer les armes; et les deux partis se promirent la paix et la tranquillité. Les unionistes se sentirent trop faibles lorsque, menacés déjà du côté des Pays-Bas par Spinola, ils durent encore avoir à combattre les Saxons. Mais un grand avantage pour l’Empereur, c’est que la Bohème ne fut pas comprise dans ce traité et qu’il put ainsi se servir de l’armée des ligués contre son adversaire. Maximilien de Bavière se mit en effet aussitôt en route, força, chemin faisant, les États de la haute Autriche à l’obéissance qu’ils devaient à l’Empereur, se réunit à l’armée impériale et envahit aussitôt la Bohème. D’un autre côté, l’électeur de Saxe s’empara de la Lusace au nom de l’Empereur.

Frédéric se trouva donc vivement pressé. Cependant il aurait pu encore rester victorieux avec le secours d’un peuple fidèle et valeureux, qui déjà deux cents ans auparavant avait défendu son territoire dans la guerre des hussiles contre toutes les forces de l’Allemagne. Mais il ne sut point gagner toute la confiance de la nation. Sa vie était sans soucis et dépensée à des affaires futiles; il ne savait point garder cette gravité, cet air de réflexion qui conviennent dans des temps aussi difficiles que ceuxlà ; il avait même des distinctions qui plaçaient

GUERRE DE TRENTE ANS

toujours les conseillers allemands et ses généraux au-dessous des Bohémiens, et cette faiblesse fut ce qui précipita sa ruine.

Bataille de la montagne Blanche, près de Prague, 8 novembre 1620. — À l’approche de l’ennemi , les troupes bohémiennes se retirèrent sur Prague et se retranchèrent sur la montagne Blanche auprès de la ville. Mais avant que les retranchements fussent terminés , les Autrichiens et les Bavarois l’escaladèrent et la bataille s’engagea; car Maximilien, dans son impatience , ne voulut pas souffrir que la décision fût différée d’un seul instant , et en moins d’une heure le sort de la Bohème était décidé. L’armée de Frédéric avait été taillée en pièces, et toute l’artillerie avec cent drapeaux était au pouvoir de l’ennemi. Frédéric lui-même qui n’avait vu la bataille que de loin, des remparts de la ville, perdit en même temps toute sa fermeté; il s’enfuit de Prague la nuit suivante avec le comte de Thurn et plusieurs autres de ses généraux, contre l’avis des plus audacieux de ses amis, et se rendit en Silésie. Bientôt, craignant même de s’y laisser renfermer et de rallier ses partisans autour de lui, il s’enfuit plus loin , jusqu’en Hollande, ou il vécut sans domination et sans couronne aux frais de son beau-père le roi d’Angleterre. L’Empereur fit prononcer contre lui le ban de l’Empire, et toutes ses propriétés furent confisquées.

Prague se rendit aussitôt et toute la Bohème suivit son exemple, excepté Pilsen qu’Ernest de Mansfeld défendit audacieusement. Les pays palatins furent occupés par les Espagnols commandés par Spinola, et l’union rompit ses engagements par peur à son approche, en 1022. Ainsi, sa fin fut aussi peu glorieuse que celle de la ligue de Schmalkalde, et toutes les deux furent dissipées par les Flamands; car ce fut encore avec eux, commandés par le comte de Van Buren,que Charles V fut vainqueur de cette première ligue.

La punition que l’Empereur tira de la Bohême lui fut extrêmement sensible. Pendant trois mois on n’entendit parler de rien ; puis tout à coup, quand les fugitifs furent rentrés, le même jour et à la même heure, quarante-huit chefs du parti protestant furent arrêtés; et, après l’interrogatoire, vingt-sept furent eon-

damnés à mort, dont trois seigneurs, sept chevaliers et les autres des bourgeois. Les biens des condamnés furent confisqués aussi bien que ceux des absents déclarés coupables , entre autres ceux du comte de Thurn ; en outre, il chassa tous les ministres protestants du pays, gardant encore quelques mesures par crainte des Bohémiens, des Allemands et de l’électeur de Saxe ; mais plus tard , en 1627, on signifia aux seigneurs, aux chevaliers et aux bourgeois qu’on ne souffrirait plus en Bohême un seul homme qui ne reconnût pas l’Église catholique. On estime à trente mille le nombre des familles qui sortirent du pays en cette occasion ; elles se rendirent en grande partie en Saxe et dans le Brandebourg.

Différentes guerres en Allemagne. 1021—1024.

Suivant les calculs humains, la guerre semblait désormais terminée : la Bohème était soumise, l’union détruite, la maison palatine renversée, et son chef fugitif; d’où serait venu la résistance? — Cependant elle vint, et même très-prochainement, suscitée par cet infatigable et actif Ernest de Mansfeld, qui ne voulut pas abandonner la victoire à si bon marché, et qui connaissait trop bien son époque pour ne pas compter sur des moyens inattendus que la fortune ne manquerait pas d’envoyer au secours de l’audace et de l’opiniâtreté ; il savait que l’esprit de la population était toujours irrité et qu’elle n’attendait que des chefs pour recommencer cette lutte opiniâtre en faveur de ses croyances, et que celui qui possédait sa confiance pouvait tout oser.

Ainsi tout d’un coup, lorsqu’on n’y songeait plus, après avoir enfin abandonné Pilsen , il rassembla de nouvelles troupes, et déclara qu’il voulait encore soutenir les intérêts de Frédéric palatin contre l’Empereur. Il se vit bientôt à la tète de vingt mille hommes, et força l’armée de la ligue, commandée par le général bavarois, comte de Tilly, à quitter la campagne devant lui. Dans l’année 1621, il déconcerta son ad-

versaire par des marches rapides et adroites et ravagea ainsi les évêchés catholiques de Franeonie, deWurzbourg, de Bamberg et d’Eichstadt; puis ceux de Spire, de Worms et de Mayence sur le Rhin, et enfin les belles provinces de l’Alsace.

Son exemple suscita des imitateurs. Le margrave George-Frédéric de Bade-Durlarch parut le premier sur le champ de bataille pour la maison palatine; il rassembla une superbe armée et se réunit à Mansfeld. Cependant ne voulant pas combattre comme prince de l’Empire, dans la crainte que son pays ne dût payer sa révolte, mais seulement comme chevalier, en qualité de champion de la cause qui lui semblait juste, il abandonna à son fils l’administration de son pays avant d’entrer en campagne. Tant qu’il fut réuni à Mansfeld, Tilly ne put tenir devant eux; mais à peine furent-ils séparés, que Tilly battit le margrave près de Wimpfen , le 8 mai 1622.

Alors, Mansfeld trouva un nouvel appui dans le duc Christian de Brunswick, frère du duc régnant et encore dans le feu de la jeunesse, qui se porta pour défenseur de l'électeur banni. Après quelques avantages, il se joignit à Mansfeld avec un corps assez considérable ; et tous les deux réunis, ils passèrent deux fois en Alsace ; puis courant tantôt à droite, tantôt à gauche, ils tombèrent sur la Lorraine , firent même un moment trembler Paris, menacé par les Huguenots, qui parlaient de les appeler à leur secours, et promenèrent par tous les pays voisins le fléau de la guerre. Enfin, ils se rendirent en Hollande, au secours des habitants contre les Espagnols.

Cependant, Tilly tenait tout le Palatinat entre ses mains; et ce fut dans ce même temps qu’il s’empara de la magnifique bibliothèque d’Heidelberg, dont le duc de Bavière fit cadeau au pape Grégoire XV. Elle fut transportée à Rome et réunie à celle du Vatican (1).

Il me semble que nous sommes ramenés à une époque à laquelle il eût été possible un moment d’avoir la paix, s’il y avait eu un peu

(1) Celte bibliothèque fut rendue et rapportée à Heidelberg , en 1815, par l’entremise de l’empereur d’Autriche et du roi de Prusse.

de modération parmi les vainqueurs. Mais Ferdinand ne songeait pas à s’arrêter au milieu de tous ces bouleversements. Il se regardait , ainsi l’écrivit-il de sa propre main en Espagne, comme étant appelé par la Providence « à extirper les factions séditieuses , qui étaient particulièrement entretenues par l’hérésie du calvinisme; » et il voyait, dans les circonstances actuelles , le doigt de Dieu qui l’avertissait de continuer dans la voie où il était entré.

Un grand pas pour ses desseins, aurait été d’investir son ami le duc de Bavière en récompense de ses fidèles services de l’électorat palatin; et ils en étaient déjà convenus tous les deux en secret. Dans cette même lettre envoyée en Espagne, dont nous avons parlé plus haut, Ferdinand disait : « Si nous avions une voix de plus dans le collège électoral , nous serions assurés pour toujours de voir l’Empire entre les mains des catholiques et se perpétuer dans la maison d’Autriche. »

Mais le pas était dangereux; parce que c’était soulever tous les protestants à une révolte ouverte et surtout parce qu’on allait se faire un ennemi de la maison électorale de Saxe, jusqu’alors restée fidèle. Cependant Ferdinand accomplit sa volonté; il se hâta d’assembler les électeurs à Ratisbonne, en 4623, défaire donner l’investiture du duché à Maximilien, et emporta l’acquiescement de la Saxe par la concession de la Lusace, après quelques négociations.

Dans celte même année, Tilly tailla en pièces le duc Christian de Brunswick, près de Stadtloo , dans le Munster, au moment où il voulait recommencer ses campagnes ; et ainsi la confiance de l’Empereur semblait devoir être toujours couronnée du succès. Mais bien d’autres événements devaient encore venir s’ajouter à la chaîne du passé , et varier les chances.

Guerre avec le Danemarck. 1024 — 1629.

Les protestants pensaient qu’ils ne pouvaient plus désormais attendre tranquillement le sort

GUERRE DE TRENTE ANS

qu’on leur destinait, pour peu qu’il y eût encore en eux quelque énergie et quelque peu de bon sens. Les premiers mouvements eurent lieu dans les États du cercle de la basse Saxe, sur les frontières duquel se trouvait le terrible Tilly. Après avoir fait de vaines réclamations pour obtenir son rappel, ils prirent les armes et choisirent le roi de Danemarck, Christian IV, pour général en chef du cercle. Il promit des secours importants, et de son côté l’Angleterre avait aussi fait de semblables promesses. Christian de Brunswick et Mansfeld reparurent et firent des enrôlements avec l’argent anglais. Jusqu’alors la guerre avait été faite en Allemagne presque uniquement par l’armée de la ligue, du côté des catholiques; mais les préparatifs de l’ennemi devenant plus considérables, l'Empereur avait besoin d’une plus grande force. D’ailleurs, l’Empereur désirait mettre lui-même à son compte en campagne , une armée imposante, afin que tout ne fût pas fait uniquement par la maison de Bavière ; mais il manquait des moyens les plus nécessaires pour lever des troupes. Dans ces circonstances s’offrit un homme qui imagina de faire la guerre comme simple particulier , à l’imitation de Mansfeld, et de tirer l’Empereur de son embarras, par ses propres forces.

Albert de Wallenslein , proprement Waldstein , sorti d’une famille noble de Bohème, naquit en 1583, à Prague, d’une famille luthérienne; mais ayant perdu ses parents de bonne heure, il fut placé par son oncle dans un établissement des jésuites pour la noblesse, à Olmutz, et par conséquent élevé dans la religion catholique. Plus tard, il sortit de la Moravie avec un gentilhomme extrêmement riche, parcourut avec lui une grande partie de l’Europe , l’Allemagne , la Hollande, l’Angleterre , la France et l’Italie. Un savant mathématicien et astrologue qui les accompagnait, Pierre Verdungus, qui fut plus tard l’ami de Keppler, encouragea les inclinations de Wallenstein pour l’astrologie. A Padoue, il fut initié par le professeur Argoli à la cabala et autres sciences secrètes des étoiles. Un entrainement secret de sa nature le conduisit à l’étude de cette science dangereuse, qui alors occupait tout le monde et même les grands hommes , tels que Keppler ;

II aimait à se perdre dans ses obscurs sentiers. Cependant , il put lire avec d’autant plus de certitude dans les astres, qu’il avait au fond de son cœur le témoignage qu’il était destiné à quelque chose d’extraordinaire. Son âme était en proie à une ambition sans bornes , et il se sentait, la force d’entraîner avec lui tout un siècle. Aussi rien ne lui paraissait impossible.

Ce fut à l’archiduc Ferdinand qu’il s’attacha, parce qu’il reconnut en lui un caractère ferme et résolu ; et il vint à son secours dans une guerre contre Venise, en 1617, avec deux cents cavaliers qu’il avait enrôlés à ses propres frais. En récompense, Ferdinand lui donna le commandement d’une province militaire en Moravie. Pendant les troubles de Bohème, il aida à couvrir Vienne contre les révoltés, combattit Belhlen - Gabor de Siebenburgen ( les sept villes ) , qui élevait des prétentions sur la couronne de Hongrie; et il commandait un corps particulier à la bataille que Maximilien de Bavière gagna à Weissenberg, près Prague. Après celte victoire, il alla combattre Belhlen, devant qui les vaillants généraux de l’Empire, Dampierre et Boucquoi , avaient succombé ; il le força de se replier et puis de faire la paix , en renonçant à la couronne de Hongrie. Pour de si grands services et en même temps comme dédommagement pour le ravage de ses biens pendant la guerre, Wallenstein reçut la seigneurie de Friedland en Bohème, avec le titre de prince et plus tard celui de duc. En outre , il employa une somme d’argent considérable à acheter jusqu’à soixante propriétés de gentilshommes bohémiens , confisquées après la bataille de Prague ; de sorte qu’il se fit un domaine beaucoup plus vaste que celui d’un prince ordinaire. Le seul duché de Friedland contenait neuf villes et cinquante-sept châteaux ou villages. Tant que Tilly eut le commandement de l’armée des ligués au nom de l’Empire, il se tint tranquille sur ses terres, mécontent d’être témoin d’une guerre qu’il ne faisait pas; mais quand l’Empereur voulut avoir une armée à lui , il offrit d’en lever une presque sans frais. Il stipula seulement qu’il aurait une autorité illimitée avec le plein pouvoir de nommer tous les généraux , et de lever non pas une armée de

vingt mille hommes, mais de cinquante mille ; une pareille armée , disait-il , saurait bien s’entretenir elle-même.

Il reçut plein pouvoir; et au bout de quelques mois il eut rassemblé une armée considérable, tant la réputation de son nom avait de puissance. Wallenstein était né pour le commandement; son œil pénétrant distinguait du premier regard l’homme capable au milieu de la foule et savait assigner à chacun la place qu’il méritait. Quand il louait, comme c’était rare, il excitait aux plus grands efforts; il parlait peu , mais par son ton toujours grave il obtenait la plus exacte obéissance. Sa vue seule commandait le respect ; il avait une ligure longue et fière, des cheveux noirs et courts, des yeux étincelants et renfoncés avec un regard sombre et mystérieux.

Il se mit en marche avec sa nouvelle armée pour les Pays-Bas à travers la Souabe et la Franconie, dans l’automne de 4625. Tilly eut garde de se joindre à un rival qui voulait être au-dessus de lui, et ils firent la guerre chacun de son côté. Wallenstein , après avoir culbuté une troupe de paysans qui voulurent s’opposer à lui près de Gœtlingue, entra dans les provinces de Halberstadt et de Magdebourg; parce qu’elles n’avaient point encore été épuisées par la guerre. La campagne de 1626 fut plus importante; le comte de Mansfeld, qui s’avança sur l’Elbe contre Wallenstein, ayant été refoulé au pont de Dessau , prit tout d’un coup une audacieuse résolution ; il se porta sur la Silésie pour aller se réunir au comte de Bethlen-Gabor et porter la guerre au milieu des pays autrichiens. Wallenstein fut alors forcé de le suivre avec son armée, à son grand regret. Mansfeld arriva en Hongrie après une marche difficile ; mais ne fut pas bien accueilli, parce qu’il n’apportait pas les grosses sommes sur lesquelles le prince avait compté. Poursuivi par Wallenstein qui lui coupait le retour, sans moyens de se soutenir dans un pays éloigné, il vendit son artillerie et ses provisions, licencia ses soldats et prit la route de Venise avec une petite suite, à travers la Bosnie et la Dalmatie. Il voulait de là passer en Angleterre pour en rapporter d’autre argent. Mais pendant la route, la nature déjà accablée par des efforts

surhumains, succomba enfin; il tomba malade à Urakowilz , près de Zara. Quand il sentit l’approche de la mort, il revêtit son habit de guerre, ceignit son ceinturon et attendit ainsi sa fin, debout, appuyé sur deux de ses compagnons de guerre. 1 1 mouru t le 20 novembre 1 626, à l’àge de quarante-six ans, et fut enterré à Spalatro.

Dans celte même année mourut aussi son ami, le ducChristian de Brunswick, qui n’était âgé que de vingt- neuf ans; de sorte que les protestants perdirent leurs deux meilleurs généraux. Le roi de Danemarck , Christian , ne pouvait les remplacer, il manquait pour cela de cet esprit de guerre et de résolution nécessaire. De plus, il n’y avait point d’accord parmi les princes du cercle de la basse Saxe; si bien même que l’un d’eux , le duc George de Celles, qui commandait l’armée saxonne, passa du côté de l’Empereur. Ainsi, bien que la basse Saxe se trouvât fort débarrassée par le départ de Wallenstein, il ne put cependant la défendre contre Tilly; il fut complètement battu et taillé en pièces , le 27 août , à Lutter, près de Barenberg dans le Hanovre, et il perdit toute son artillerie et soixante drapeaux.

En 1627, Wallenstein revint dans le nord de l’Allemagne par la Silésie, d’où il chassa tous ses ennemis, traversa le Brandebourg et le Mecklembourg et entra avec Tilly dans le Holstein pour forcer le roi de Danemarck à quitter tout à fait l’Allemagne. Tout ce pays fut bientôt conquis jusqu’à la dernière place forte; ensuite il envahit le Schleswig et le Jntland, qu’il dévasta d’une manière effroyable. Le roi fut obligé de fuir hors de ses iles, et même des lettres de Wallenstein prouvent que Ferdinand songeait à se faire nommer roi de Danemarck; parce que son général l’avertissait que les états du royaume étaient mécontents de leur souverain. Celte même année, Wallenstein ajouta encore à ses immenses possessions le duché de Sagan et la principauté de Priebus en Silésie, qu’il avait achetés de l’Empereur pour cent cinquante mille florins.

Wallenstein, duc de Mecklembourg. 1628.

— Cependant l’armée de Wallenstein était montée jusqu’à cent mille hommes ; et cet homme incompréhensible poussait ses enrôle-

GUERRE RE TRENTE ANS

menls avec d’autant plus de zèle que les ennemis disparaissaient. On ne savait pas si c’était à lui-même ou à son maître qu’il voulait aplanir la voie pour une domination sans bornes. Les princes catholiques eux-mémes étaient mécontents contre lui , parce qu’il était visible qu’il ne visait qu’à annuler la puissance de la ligue; et Tilly particulièrement devait maudire sa puissance, parce qu’il s’attribuait à lui seul tous les fruits de la victoire. Les princes de Mecklenbourg, de Poméranie et de Brandebourg supplièrent Ferdinand d’écarter de leur pays le fardeau de la guerre, qui l’accablait (1) ; mais la volonté du général était plus puissante que celle de l’Empereur; tout le nord de l’Allemagne obéissait à son moindre signe et tremblait devant sa colère. Il vivait au milieu d’une magnificence plus grande que celle de l’Empereur, et ses officiers l’imitaient dans une proportion graduée; tandis qu’autour de lui des milliers d’hommes languissaient dans une misère inexprimable et, sans exagération, mouraient de faim. Cependant le général fit à l’Empereur un gros compte des sommes prises sur ses biens pour les frais de la guerre, qui montaient à plus de trois millions de florins. Ferdinand, qui ne pouvait acquitter une somme si considérable, imaginade dépouiller les ducs de Mecklenbourg, Adolphe -Frédéric et Jean- Albert, de leur duché pour en gratifier son général. Ainsi Wallenstein devenait prince de l’Empire, et il s’empressa aussitôt, pendant son séjour au château de Brandeis en Bohème, d’exercer son droit de paraître la tète couverte devant l’Empereur.

En vain les habitants supplièrent-ils pour leurs anciens ducs dont la famille régnait sur eux depuis près de mille ans, disant qu’ils ne s’étaient pas rendus plus coupables que les autres provinces du cercle de la basse Saxe. Ferdinand oublia encore cette fois les lois de la modération dans sa victoire, en chassant les princes de Mecklenbourg de leur pays, et viola en outre la constitution de l’Empire en les bannissant sans les faire comparaître devant l’as-

(î) On a calculé que dans la Marche électorale seule, les impositions pour l’armée impériale montaient à 20 millions de florins ( 41 .800.000 fr. ).

semblée des électeurs, sans les entendre et sans aucun jugement. Mais il lui parut trèsutile d’avoir sur les côtes de la mer Baltique un prince catholique de l’Empire qui pût tenir en bride le nord de l’Allemagne, et être là comme un poste avancé pour surveiller les princes protestants de Danemarck et de Suède. Il espérait, d’ailleurs, de ce point, répandre la religion catholique dans tout le Nord. Il semble aussi qu’il ait eu la pensée de s’emparer de tout le commerce maritime de cette côte, car Wallenstein prit en même temps le titre d’amiral des mers du Nord et de l’Est (la mer Baltique), et l’on voit môme par des lettres qu’il écrivait à d’Arnlieim, général en chef de l’armée du Nord pendant son absence, qu’il n’avait aucune pensée plus à cœur que celle de brûler autant que possible tous les vaisseaux danois et suédois, et de créer en même temps une flotte lui-même.

Du Mecklenbourg Wallenstein tourna ses yeux sur la Poméranie, qui le touchait. Le vieux duc Bogislas n’avait pas d’enfants, et après sa mort son duché pouvait fort convenablement être réuni au Mecklenbourg; il lui était donc extrêmement important d’occuper Stralsund, qui relevait à la vérité de la seigneurie des ducs de Poméranie, mais qui, comme membre de la Hanse, jouissait de beaucoup de privilèges et d’une espèce d’indépendance dans son administration intérieure.

Cette ville avait, comme tout le pays, fourni de grosses sommes pour l’entretien des armées impériales; et alors on voulait lui donner une garnison. Elle s’y refusa , et Walienstein la fit assiéger par le feld maréchal d’Arnheim. Mais les bourgeois défendirent admirablement leurs murailles, et les rois de Danemarck et de Suède leur envoyèrent quelques secours d’hommes et des provisions de guerre en abondance. Leur opiniâtreté enflamma de colère l’orgueilleux général. « Quand Stralsund serait attaché au ciel par des chaînes, s’écria-t-il, il faudra qu’il tombe, d Alors il marcha lui-même contre la ville et fit donner l’assaut; mais il apprit à connaître ce que peut le courage héroïque des citoyens, quand ils sont conduits avec prudence ; car après avoir passé plusieurs semaines devant ses murs, et avoir perdu au moins

r.oo

13,000 guerriers dans les sanglants assauts qu’il fit donner, il fut obligé de se retirer.

Cependant le roi de Danemarck avait demandé la paix, et Wallenstein lui-même, contre toute attente, conseilla à l’Empereur de la conclure; car depuis qu’il était devenu prince de l’Empire il ne voyait plus d’utilité à l’anéantissement de la puissance des princes allemands. Ferdinand lit donc par son entremise une paix très-avantageuse à Lubeck, le 13 mai 163 ); il recouvra toutes ses provinces sans payer aucuns frais de guerre; mais cette paix ne fut pas glorieuse, parce que le roi y sacrifia, pour son propre salut, deux fidèles alliés dans les ducs de Mecklenbourg. 11 promit , à la vérité, de ne pas se mêler des affaires d’Allemagne autrement que comme membre de l'Empire , et donna ainsi secrètement le droit de protéger les ducs déchus. Mais il délivra en même temps à Wallenstein, en bonne forme, sa lettre d’investiture pour le Mecklenbourg.

L’Édit de restitution. 1029.

Combien les pacifiques habitants de l’Allemagne, si durement persécutés, durent tressaillir de joie à cette nouvelle de la paix ! Cette fâcheuse lutte ne pouvait en effet durer plus longtemps; puisque l’Empereur n’avait plus aucun ennemi qui lui tînt tête ; puisque le duc de Bavière jouissait sans trouble de la dignité électorale et de cette partie des Etats palatins qui lui avait été promise comme indemnité pour ses frais; puisque les protestants paraissaient tellement accablés que certainement on ne pouvait craindre de leur part aucune hostilité nouvelle. La guerre avait déjà duré douze ans et chaque année avait été marquée par nombre de cruautés. Facilement elle eût trouvé ici un terme, si le parti victorieux avait su se tenir dans de justes bornes; si l’Empereur, après avoir purgé entièrement ses États des nouvelles doctrines et y avoir rétabli son autorité dans toute sa force, avait assuré la paix

de religion dans toute sa plénitude pour les autres États indépendants de lui, licencié son armée, et ainsi libéré de ce lourd fardeau son pays épuisé et malheureux. Mais rien n’est plus difficile pour l’esprit humain que de pouvoir s’arrêter au milieu de la prospérité. Le parti catholique crut que c’était le moment favorable de tirer des circonstances de plus grands avantages encore; il exigea que les protestants lui rendissent tous les biens ecclésiastiques dont ils étaient en possession depuis le traité de Passau, en 1553 ; c’est-à-dire rien moins que deux archevêchés, Brème et Magdebourg, douze évêchés et une foule de petits bénéfices et de couvents. Jamais avant ce temps-là on n’avait pensé exiger une restitution d’un bien depuis si longtemps aliéné ; mais alors, sur les pressantes instances des catholiques, l’Empereur lança un édit solennel, connu sous le nom d’Édit de restitution , du 6 mars 1639. Ce fut, dit l’historien allemand Schmidt, un coup de foudre pour les protestants, et pour leurs adversaires les moins réfléchis la cause d’une allégresse extraordinaire, allégresse qui devait couler à l’Allemagne des maux inouïs.

On ne pouvait donc plus songer au licenciement des deux grandes armées qui accablaient l’Allemagne; elles furent destinées à l’exécution de l’édit de restitution, et elles reçurent ordre de prêter main- forte aux délégués impériaux envoyés par tout l’Empire à la première réquisition. On procéda aussitôt à l’exécution, et l’on commença par le sud de l’Allemagne. La ville d’Augsbourg, entre autres, où la paix de religion avait été signée, fut donc obligée de reconnaître la juridiction ecclésiastique de l’évêque et de renoncer au culte protestant; et le duc de Wurtemberg se vit forcé de rendre ses couvents. En outre, la ligue, dans une assemblée tenue à Heidelberg, prit la résolution « de ne rendre aucun des pays conquis par ses armes, soit ecclésiastiques, soit laïques, à moins qu elle n’obtint la certitude d’être indemnisée de ses frais. » De façon que les protestants semblaient menacés d’un plus grand danger encore par la ligue que par l’Empereur.

GUEKKE DE THEISTE ANS.

Disgrâce de Wallenslein. 1030.

Cependant l'insoutenable tyranniede l’armée de Wallenstein avait excité au plus haut degré les plaintes des deux partis, et elles parvinrent enfin aux oreilles de Ferdinand avec tant de force qu’il était impossible d’y résister. Aucun pays n’était épargné, soit ami, soit ennemi, soit protestant, soit catholique. Le propre frère de l’Empereur, Léopold, lui fit dans une lettre le plus ailreux tableau des exactions de son général, des incendies, des meurtres et de toutes les actions honteuses que ses troupes exerçaient contre les pacifiques sujets de l’Empire. De pareils témoignages l’emportèrent enfin sur les moyens de défense que les amis de Wallenstein avaient jusque-là fait valoir avec succès; d’autant plus qu’à l’assemblée des électeurs à Ratisbonne, en février 1630, l’Empereur se vit en bulle à une quantité de plaintes encore plus graves qui lui venaient de tous côtés. Les soldats impériaux , disaient les envoyés poméraniens, sont entrés en Poméranie comme amis, et cependant la principauté de Stettin à elle seule a été imposée à dix millions, sept villes ont été réduites en cendres pour leur avoir déplu , et tout le pays est dévasté.

Il n’y a pas de capitaine dans l’armée qui ne lasse plus d’étalage que le duc Bogislas luimème. En outre, les hôtes qui reçoivent ces soldats sont maltraités tous les jours; les hommes sont massacrés , leurs corps jetés aux chiens; et il n’est pas de cruauté qu’ils n’aient exercée. Quantité de bourgeois réduits à l’excès de la misère se sont suicidés pour échapper au malheur et à la nécessité de se voir mourir de faim.

Ces tableaux nous font connaître le genre de guerre de ces troupes enrôlées à prix d’argent et les maux inouïs de celte époque; et cependant ils n’étaient point exagérés. Ernest de Mansfeld , celui qui inventa cette tactique pour la guerre, nous en fournit lui-même un témoignage ; obligé de se défendre au sujet de semblables accusations sur la licence de son ar-

mée. « Quand les soldats n’ont pas reçu leur solde, dit-il, il est impossible d’observer aucune discipline. Ils ne peuvent pas, non plus que leurs chevaux , vivre de l’air du temps , et ils ne peuvent non plus porter des armes et des habits déchirés ou brisés. Ils prennent donc où ils trouvent, et cela, à la vérité , sans aucune proportion avec ce qui leur est dû ; parce que ne payant rien ils ne pèsent rien. Si on leur ouvre une fois une porte, ils s’y jettent avec fureur, et alors plus de frein , plus de barrière pour les arrêter. Ils s’emparent de tout, escaladent tout , brisent et écrasent tout ce qui leur fait résistance. En un mot, il est impossible d’imaginer un plus grand désordre, une plus grande confusion ; car ils se livrent à toutes les actions les plus hideuses qui soient connues parmi toutes ces nations qui composent l’armée. L’Allemand, le Français, l’Italien, le Hongrois, chacun apporte quelque chose de son pays ; aussi n’y a-t-il aucune ruse, aucune fourberie qui leur soit inconnue. Je connais tout cela, j’ai même, puisqu’il faut l’avouer, été témoin de toutes ces infamies et mon cœur en a été déchiré dans de nombreuses circonstances ; mais que faire? Il ne suffit pas de les connaître et de les déplorer. Si l’on veut éviter ces malheurs, il faut prendre de justes mesures, et il n’y a pas de meilleur moyen qu’une bonne discipline militaire. Mais, quand la paye et la solde manquent, il n’y a plus de discipline possible. »

Ferdinand ne put résister à celte unanimité de plaintes, et comme les princes insistaient pour que Wallenstein, qu’ils haïssaient tous d’une haine sans borne, fût éloigné du commandement, et comme surtout Maximilien de Bavière s’exprimait avec beaucoup de fermeté, l’Empereur, après quelques hésitations, donna enfin son consentement. Il restait cependant à savoir si cet homme puissant et fier obéirait de lui-même ; mais contre toute attente il se résigna aussitôt. Ses calculs d’astrologie semblaient l’adoucir. « 11 ne reprochait rien à l’Empereur, disait-il, caries étoiles lui avaient montré que l’esprit de l’électeur de Bavière dominait le sien ; que du reste il rejetait la plus belle pierre de sa couronne en renvoyant scs troupes. » Il se retira dans son duché de Friedland, dont il

avait pris pour capitale Gitschin qu’il agrandit et embellit considérablement. — Les troupes impériales qui ne lurent pas licenciées furent réunies à celles de la ligue , et le commandement de celte armée fut donné à Tilly.

Gustave-Adolphe en Allemagne. 1650— 1655.

La puissance des princes protestants était brisée et l’édit de restitution avait reçu en quantité d’endroits une exécution presque complète. Pour qui connaissait le caractère de l’Empereur, il était facile de deviner ce qu’il préparait à la nouvelle Église; mais surtout il n’était rien moins que certain que plus lard il y aurait une Église protestante en Allemagne.

Dans ce danger, le secours nous vint d un peuple jusque-là presque inconnu, qui n’avait pas quitté ses demeures du Nord; des Suédois, peuple vaillant et craignant Dieu , sorti de la race des Goths , une des plus nobles de celles qui se vantent d’une origine germaine. Jusque alors ils avaient vécu d’après les anciennes mœurs de nos ancêtres dans leur pays, qui n’était pas sans beauté, mais pourtant sauvage et composé de mers et de côtes, de collines et de forêts; et depuis les temps où ils prirent part aux entreprises maritimes des Normands, ils ne s’étaient pas encore engagés dans des expéditions extérieures. Malheureusement ils avaient dépensé dans une foule de guerres intestines leurs forces qu’ils auraient pu employer à de plus grandes choses. — Dans l’année 1611 , Gustave^Adolphe monta sur le trône de son père Charles IX, et c’était lui qui était destiné à conduire son peuple sur le grand théâtre de l’histoire du monde. C’est dans le pressentiment d’une pareille destination que Gustave- Adolphe entreprit cette lutte prodigieuse contre la puissance de la maison d’Autriche.

Desjugements tout à fait contradictoires ont été portés sur ce grand roi, parce qu’il a vécu à une époque à laquelle l’esprit de parti était

trop violent pour permettre de jeter un regard impartial sur les circonstances et sur les hommes. Les uns ne l’ont considéré que comme un conquérant que les agitations d’un esprit dévoré d’une brûlante ambition ont poussé sur la mer pour aller soumettre des pays étrangers, et auquel la religion a servi de manteau pour cacher sa passion de guerres; d’autres n’ont vu en lui qu’un guerrier enthousiasmé pour sa croyance et ont refusé de reconnaître dans son âme aucune des impulsions ambitieuses que ses adversaires lui ont attribuées. Il y a des deux côtés un mélange de vrai et de faux. Gustave ne fut point entraîné par un sentiment d’ambition, comme on l’entend ordinairement, c’est-à-dire par une vaine passion de gloire pour lui seul, quoique certainement l’amour d’une réputation quidonne une vie immortelle parmi les peuples ait bien occupé une place dans son cœur; ce ne fut point non plus uniquement pour sauver ses frères de religion en -Allemagne qu’il prit les armes, bien que la foi et la piété régnassent assez fortement dans son âme pour exercer toujours leur influence. Mais ces deux grands motifs agirent ensemble sur lui, unis par une autre loi de sa nature, celle que lui imposait le sentiment de sa destination à faire partie de l’histoire du monde. Il sentait qu’il était appelé à produire au dehors et à placer à son rang parmi les autres nations de l’Europe son noble peuple; petit en nombre, mais inférieur à nul autre par son courage et par ses vertus. Jusqu’alors la Suède avait été aux États importants de l’Europe ce qu’était la Macédoine à l’ancien monde avant Philippe et Alexandre, et dernièrement encore ce qu’était la Russie avant Pierre le Grand , et de même que la vie de ces grands hommes que nous venons de nommer ne peut être bien comprise que quand on a bien saisi ce point historique que nous venons de signaler, ainsi en est-il de la vie de Gustave- Adolphe de Suède; car si ce roi a laissé derrière lui moins de résultats que les autres souverains avec lesquels nous l’avons comparé; il faut aussi penser qu’il fut enlevé tout d’un coup par la mort à l'âge de trente-huit ans, au moment où il commençait à fonder son œuvre.

GUERRE DE TRENTE ANS

Son grand plan sc montra dès son premier pas sur la scène. Déjà avant la guerre d’Allemagne il avait conquis, en quelques campagnes, sur les Russes et les Polonais, les provinces de la côte, l’Ingrie, la Carélie et la Livonie, et une partie de la Prusse. Car pour que son peuple pût obtenir quelque importance en Europe, il fallait en effet qu’il lui donnât plein pied sur la côte de la mer Baltique, en face de la Suède. Plusieurs motifs graves l’appelaient alors à prendre part aux affaires d’Allemagne. Il avait été provoqué et blessé par l’empereur Ferdinand; ses paroles en faveur des protestants d’Allemagne et de ses cousins les ducs de Mecklenbourg, aussi bien que sa médiation pour la paix avec le Danemarck , avaient été dédaigneusement rejetées, et Wallenstein avait même envoyé dix mille impériaux au secours des Polonais contre lui. Mais bien plus encore que par tous ces griefs qui pouvaient facilement s’arranger avec des paroles, il était appelé par le grand danger de l’Église protestante et par la crainte qu’il ne s’élevât sur la côte de la mer Baltique, dans la personne de Wallenstein, une nouvelle puissance qui favorisât la maison d’Autriche et le parti catholique.

Déjà le siège de Stralsund l’avait amené à prendre part à la lutte, comme nous l’avons déjà vu. La ville lui ayant demandé du secours, il lui en promit, fil avec elle une alliance par laquelle il la recevait sous sa protection, et ce fut particulièrement par son aide qu’elle fut sauvée du danger que lui fit courir Wallenslein. Mais alors, quand il vit que le protestantisme était menacé de l’oppression , il fit un plus grand pas; il déclara formellement la guerre à l’empereur Ferdinand et vint aborder, le 4 juillet 1(>30, dans l’ile de Rugen, avec quinze mille Suédois. Aussitôt qu’il fut descendu sur le rivage, il se jeta à genoux devant tout le monde pour prier Dieu, et toute l’armée se mit à prier avec lui; il venait avec un petit nombre de soldats pour une grande 1 entreprise!

Quand l’Empereur apprit son débarquement, il fit peu de cas de son nouvel ennemi , dans la confiance que lui avaient inspirée ses succès antérieurs ; on se riait dans l’Empire du pe-

tit roi du Nord; ou l’appelait le roi de neige qui venait se fondre en face du soleil impérial. Mais ses quinze mille hommes étaient une armée de héros et des guerriers qui semblaient venus d’un autre monde.

Il y avait parmi eux une sévère discipline et de la piété; tandis que leurs adversaires ne connaissaient de la guerre que sa barbarie et cette licence qui lâche la bride à toutes les passions , à tous les désirs. C’était un mélange de différents peuples avec une même religion , qu’aucune pensée élevée n’unissait ensemble, mais seulement le plaisir des armes et le désir de faire du butin. Les autres au contraire avaient la confiance que Dieu combattait avec eux; deux fois le jour ils lui adressaient de pieuses prières, et chaque compagnie avait ses ministres. En outre , le grand génie du roi avait créé une nouvelle tactique de guerre; c’est même par là qu’il est comparable aux grands hommes de l’antiquité; parce qu’il surprenait ses ennemis par la nouveauté et l’audace de ses positions, de son ordre de bataille, de ses attaques , et jetait le désordre au milieu de leurs rangs toujours établis d’après l’ancien mode. Jusqu’alors on avait mis une grande profondeur dans les rangs accumulés les uns derrières les autres, Gustave n’en plaça que six pour l’infanterie et quatre pour la cavalerie. Aussi sa petite armée prenait-elle plus de développement et était bien plus facile à mouvoir pendant la bataille; tandis que d’un autre côté les boulets de la grosse artillerie ne faisaient plus les mêmes ravages que dans les rangs serrés des troupes ennemies.

Cependant il n’eut pas besoin de recourir à ces grands moyens; dès l’entrée de la campagne, les impériaux qui n’étaient point en force sur les côtes de la mer Baltique, furent promptement chassés de Rugen et des autres petites îles, à l’embouchure de l’Oder, et Gustave s’avança en liberté jusqu’à Stettin, capitale du duc de Poméranie. Ce vieillard timide n’osait pas se décider à faire alliance avec lui, et cependant il ne pouvait lui résister. Après un long délai, tandis que Gustave employait auprès de lui des voies de douceur et cherchait à le consoler tout en parlant avec fermeté, la ville se rendit; et ce fut pour

la guerre une place d’armes importante.

De même que le duc de Poméranie , les princes protestants de l’Empire étaient fort embarrassés pour savoir comment recevoir le nouvel allié. Le roi les avait tous appelés à une grande alliance, mais ils étaient la plupart découragés et craignaient la vengeance de l’Empereur; les autres redoutaient une domination étrangère en cas de succès , et ceux qui avaient les meilleurs sentiments voulaient rester constamment fidèles à l’Empereur et à l’Empire. Gustave n’était pas content de cette disposition des princes. « Nous, évangélistes, disait-il dans une allocation aux habitants d’Erfurt, nous sommes dans une position semblable à celle d’un vaisseau au moment d’une grande tempête. Alors il ne convient pas que quelques-uns travaillent avec le plus grand zèle, tandis que les autres sont à considérer l’orage les bras croisés; tout le monde doit mettre la main à l’œuvre, et chacun doit aider de son mieux dans l’endroit où il est placé. » Mais les protestants n’avaient point un pareil esprit de communauté, ni le sentiment aussi clair du but où ils tendaient. Ils étaient divisés entre eux par jalousie et par préjugés. L’électeur palatin avait été renversé. Celui de Saxe avait fait scission tout le temps que. le palatin eut le commandement, souvent même avait été autrichien; et aujourd’hui il était encore chancelant, craignant également et l’Autriche et un prince étranger. L’électeur de Brandebourg était un prince faible et se laissait conduire par son ministre Schwarzenberg , qui était contraire à l’alliance suédoise. Parmi les petits princes , dont un grand nombre à la vérité élaient plus prononcés mais dépendants de la puissance de l’Autriche, il n’y en avait que deux qui eussent fait une étroite alliance avec le roi ; c’était le landgrave de Hesse-Cassel et la maison de Saxe-Weimar. Les autres tinrent une assemblée à Leipzig avec les électeurs de Saxe et de Brandebourg, et résolurent de mettre une armée sur pied pour se défendre aussi bien contre les attaques des Suédois que contre celles del’Autriche. L’Empereur cependant qui vit que c’était par les armes qu’il fallait décider cette grande querelle et qui n’était point d’avis de soumettre sa volonté à une diète,

demanda la dissolution de l’alliance de Leipzig, et commença par désarmer de vive force les princes du sud de l’Allemagne qui en faisaient partie.

Le roi de Suède, renforcé d’un assez grand nombre de nouvelles recrues, marcha droit en Poméranie et chassa devant lui ou battit les garnisons impériales. Mais avant de se retirer elles dévastèrent le pays, pillèrent les villes, en incendièrent plusieurs, maltraitèrent et massacrèrent les habitants. Celle lerrible guerre reprit avec toutes ses horreurs. Les Suédois, si scrupuleux, si exacts dans leur discipline, semblaient des anges protecteurs, et la croyance se répandit dans le pays que le roi était envoyé du ciel comme un libérateur.

11 voulait ne marcher que pas à pas, avec certitude et ne laisser derrière lui aucun lieu fortifié. En conséquence, après avoir emporté d’assaut Francfort-sur-l’Oder , qui avait une garnison de huit mille impériaux, il demanda à l’électeur de Brandebourg de lui remettre les citadelles de Custrin et de Spandau. L’élecLeur hésitait, mais le roi marcha sur Berlin, et vint tenir une conférence avec lui dans la plaine, entre Berlin etCœpenik, le 15 mai 1631 ; ensuite ils partirent ensemble pour Berlin. Cependant l’électeur hésitait toujours. Alors le roi s’écria en colère : « Je veux aller délivrer Magdebourg (elle était fortement pressée par Tilly) ; ce n’est cependant pas mon avantage, mais uniquement celui des évangélistes. Si personne ne veut m’aider, je me mets à l’abri de tout reproche et je rentre à Stockholm ; mais au jugement dernier vous serez accusés de n’avoir rien voulu faire pour la cause de l’Évangile, cl probablement Dieu vous le vaudra dès cette vie. Car si Magdebourg est prise et si je me retire, imaginez ce qui vous arrivera! » Ces paroles eurent leur effet et l’électeur lui remit Spandau le même jour. Le chemin de là à Magdebourg n’était pas long; la ville vivement pressée demandait de prompts secours; cependant le roi trouvait qu’il n’était pas possible d’aller passer l’Elbe en face de l’ennemi et par le droit chemin. 11 demanda donc à l’électeur de Saxe d’entrer sur son territoire, car il voulait aller passer à Wiltenberg; mais l’électeur refusa sa demande. On fit des négociations.

GUERRE RK TRENTE ANS

on parla beaucoup , et déjà le jour terrible de la conquête était arrivé, la malheureuse ville était perdue.

Ruine de Magdebourg. 20 mai 1631.

La ville de Magdebourg, qui depuis longtemps s’était fait remarquer par son zèle pour les doctrines protestantes, fut aussi alors la première qui se jeta dans les bras du sauveur de la liberté religieuse. Elle l’invita avec instance devenir sur l’Elbe, promit de lui ouvrir ses portes, fit même des enrôlements pour lui, et Gustave, qui sentait toute l’importance d’une pareille place d’armes, se félicitait beaucoup de ses offres. Mais Tilly, qui reconnut également combien cette occupation serait avantageuse à son adversaire , se hâta d’aller la conquérir avant la venue du roi. Il en commença le siège au mois de mars de cette année , secondé par le vaillant général Pappenheim. Il n’y avait dans la ville que deux cents Suédois sous les ordres de Melcher de Falkenberg, que Gustave avait envoyé comme commandant de la ville; mais les habitants coururent à la défense avec audace et résolution. Ils avaient même construit des postes retranchés hors de la ville, dont ils appelèrent l’un Trutz-Tilly et l’autre Trutz- Pappenheim (nargue de Tilly, nargue de Pappenheim).

Cependant la disette devenait de plus en plus grande dans la ville, car le vieux général employait tout son talent pour la réduire. L’unique espérance des habitants était dans le secours du roi, qu’ils savaient tout proche; aussi le 19 mai, quand le bruit de l’artillerie ennemie cessa et que même les terribles pièces furent enlevées du retranchement, ils crurent que leur sauveur était arrivé. Mais c’était le signal de leur ruine, les préparatifs d’un assaut prochain que l’implacable général avait i résolu (î). Dans la nuit du 19 au 20 on jeta les

(1) C’était un coup de désespoir; Tilly voulait se retirer s’il ne réussissait pas. Schiller, Guerredc trente ans. ! N. T.

échelles en grand silence et à cinq heures du matin on commença l’attaque. Les sentinelles avaient veillé avec soin jusqu’au milieu de la nuit; mais comme tout était en silence, elles rentrèrent alors dans leurs demeures pour se reposer quelques instants.

Cependant l’heure fatale sonna. Le signal de l’assaut est donné, et les guerriers à la suite de Pappenheim escaladent la muraille du côté de la nouvelle ville; le bruit de l’artillerie retentit de nouveau et la muraille est battue par le canon en plusieurs endroits. Déjà l’ennemi est sur le rempart de plusieurs côtés; Falkenberg accourt à l’endroit le plus périlleux, un boulet le renverse mort; les bourgeois , effrayés et privés de leur général, étourdis par le bruit épouvantable de l’artillerie, abandonnent bientôt la muraille et se retirent dans leurs maisons. La plupart croient pouvoir s’y défendre mieux et tirent des fenêtres sur les ennemis qui se pressent dans la rue, les femmes mêmes lancent des pierres du haut des toits. Mais cette défense ne sert qu’à augmenter la fureur des impériaux, il n’y eut plus de grâce ni de pitié; hommes, femmes, enfants, vieillards, tout fut massacré, les enfants mêmes étaient frappés sur le sein de leurs mères et jetés dans les flammes. Depuis dix heures du matin la ville était la proie des flammes.

Il n’est pas de cruauté, pas de tourments humains, qui n’aient été exercés dans ce jour effroyable. Quelques hommes, poussés par l’humanité, se hâtèrent d’aller trouver Tilly dans son camp et lui demandèrent s’il ne voulait pas mettre une fin au pillage; mais il répondit froidement : « Laissez-Ies faire encore une heure, puis revenez me trouver. Il faut bien que le soldat ait une récompense de sa peine et de ses dangers, x>

Le soir, à dix heures , cette grande et magnifique ville n’était plus qu’un monceau de cendres ; quelques cabanes de pêcheurs sur l’Elbe, la cathédrale et un couvent de femmes avaient seuls échappé; plus de vingt mille hommes avaient péri d’une mort plus ou moins lente, par le fer ou le feu ou par l’effroi; et quand, deux jours après, on ouvrit la cathédrale, on y trouva environ mille malheureux qui en furent retirés presque sans vie, épuisés de faim et de

sixième époque. 1320 — 1648.

suif. Tilly leur fit donner ce dont ils avaient besoin. Sa colère était apaisée, mais sa gloire était souillée ; et même la fortune , qui lui avait toujours jusqu’alors été lidèlc, 1 abandonna depuis ce moment. Aussi, bien qu après avoir fait déblayer les rues avec un grand travail, il ail fait une entrée solennelle, le 23 mai; bien qu’il ait été à travers les immenses monceaux de ruines faire chanter le Te Dcum dans la cathédrale et ensuite tirer le canon; bien que dans son rapport à Vienne il ait dit avec orgueil que depuis la ruine de Troie et de Jérusalem on n’avait pas vu une semblable victoire, il n’a pu cependant en imposer à l’opinion de la postérité, et son nom, à cause de ce crime, n’est prononcé qu’avec malédiction.

Gustave-Adolphe et Tilly. Bataille de Leipzig ou de Breitenfeld. 17 Septembre 1631.

Après la conquête de Magdebourg, Tilly aurait désiré en venir aux mains avec le roi; car il eut bientôt à souffrir de la disette dans ce pays ravagé. Mais Gustave ne se trouvait pas encore assez fort et il se tint retranché dans son camp de Werben, dans l’ancienne Marche. Il avait aussi fort à cœur de rétablir les princes de Meçklembourg dans leur héritage. Il leur donna donc des troupes avec lesquelles ils reconquirent en elTet leur pays, et entrèrent solennellement dans leur résidence de Gustrow, dans laquelle Wallenstein avait lui-même établi sa cour. Le roi rehaussa encore la fête par sa présence, et il ordonna que toutes les mères qui avaient des enfants à la mamelle les apportassent sur la place publique pour leur faire boire du vin qu’on y distribuait à tout le peuple; afin que les enfants de leurs enfants ne pussent oublier le jour de la rentrée de leurs anciens princes. Pendant ce temps-là Tilly tourna ses yeux sur le riche pays de Saxe qui n’avait point encore été exposé aux dévastations de la guerre, et qui se trouvait tout près de lui. C’était certainement une injustice et une ingratitude d’aller imposer tout le fardeau

d’une guerre à l’électorat de Saxe, dont le duc s’était montré si fidèle à la maison d’Autriche; mais Tilly sut bientôt trouver une raison. Il s’appuya sur l’ordre donné par l’Empereur de désarmer tous les princes qui faisaient partie de la ligue de Leipzig ; et comme l’elccteur était toujours en armes, il entra en Saxe sans déclaration de guerre, fit piller les villes de Mersebourg, Zeiz, Naumbourg et Weissenfels , et marcha sur Leipzig. Une telle violence eut plus d’effet que n’avaient pu en obtenir tous les discours de Gustave ; l’électeur se jeta alors sans réserve dans les bras du roi de Suède, fit avec lui une solide alliance offensive et défensive, et vint le rejoindre avec son armée à Duben, le 12 septembre.

Le même jour le général impérial fit tirer le canon sur la ville de Leipzig qui lui avait fermé ses portes et il la prit le jour suivant; mais le roi s’approcha de la ville avec les armées réunies, et un seul jour allait décider entre le vieux général encore jamais vaincu et le jeune héros, roi de Suède. Ce prince, reconnaissant qu’il fallait, par une grande action , conquérir la confiance de l’Allemagne en son génie et en sa bonne fortune, sentait toute l’importance de cette journée, et il tremblait. Il lui semblait toujours trop téméraire d’abandonner à une seule bataille le sort de toute la guerre; car il y avait tout lieu de croire que la perte de cette bataille entraînerait la perte de tout ce qu’il possédait sur cette côte, et celle des électorats de Saxe et de Brandebourg, ainsi que la ruine totale de tout le protestantisme en Allemagne. Mais l’électeur de Saxe, qui ne pouvait souffrir de voir plus longtemps son pays foulé par un ennemi impitoyable, demandait avec instance le combat. Alors le roi , ne pouvant résister, marcha sur Leipzig. Les deux armées se rencontrèrent sur le territoire du village de Breitenfeld, où se livra la bataille décisive, le 17 septembre. Gustave-Adolphe plaça les Saxons à part, à l’aile gauche, parce qu’il se défiait des troupes saxonnes qui étaient nouvellement enrôlées. Le feu commença sur le midi et fut terrible, mais plus funeste sur les bataillons épais des troupes impériales que sur les rangs étendus des Suédois; pour mettre fin à ce fâcheux début, l’aile droite impériale se

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jeta sur les Saxons avec une telle violence qu’ils lurent bientôt mis en désordre et en une déroule si complète qu’ils ne purent se rassembler que fort loin du champ de bataille.

Au même moment, Pappenheim s’était précipité sur l’aile droite des Suédois avec l’élite de sa cavalerie, afin de rompre leurs rangs. C’était le plus vaillant capitaine de cavalerie de son siècle. Mais il vint se heurter contre un mur impénétrable; sept fois ses assauts furent repoussés par le valeureux Banier (Banner). Alors Tilly, qui avait abandonné la poursuite des Saxons, arriva et se porta sur le flanc dégarni des Suédois ; mais le jeune roi fut assez prompt pour se tourner à temps contre l’ennemi dont le courage vint encore se briser contre l’invincible fermeté de ses guerriers. Tilly ne sut pas se reconnaître dans cet ordre de bataille où tout était nouveau et changé, et contre son attente la confiance dans ses plans l’abandonna pour la première fois ; il reconnut qu’il avait afTaire à un grand génie, mais le roi profitant de ce moment d’hésitation fit tout d’un coup attaquer l’artillerie, qui se trouvait placée sur une colline ; s’en empara et la tourna contre les rangs de Tilly. Ce moment fut décisif; la confusion se mit parmi les impériaux et ils prirent la fuite; sept mille morts restèrent sur le champ de bataille, les autres s’enfuirent dans le plus grand désordre; Tilly luimême fut en danger pour sa vie. Un capitaine de cavalerie suédois du régiment de Rheingraf, appelé le grand Frison , le poursuivit , et plusieurs fois même le frappa sur la tête avec la crosse de son pistolet; mais il fut lui-même tué par un cavalier qui accourut au secours. Ainsi le vieux général sexagénaire revint couvert de blessures, sombre et soucieux de se voir trahi par la fortune; il se vantait encore, le jour de la bataille, de n’avoir pas perdu un seul combat. 11 ne se réunit qu’à Halle avec Pappenheim, qui était resté le dernier sur le champ de bataille, et qui, comme le dit Tilly dans son rapport, tua quarante hommes de sa propre main. Il ne restait plus qu’une petite troupe de ces escadrons, auparavant si redoutables.

Cette victoire fut pour Gustave-Adolphe , le grand fondement sur lequel s’appuya sa répu-

tation par toute l’Allemagne et celle vénération pour sa personne, qui était presque une adoration. Car celle époque, comme tous les moments extraordinaires dans l’histoire, était proprement un de ces moments où l’opinion des peuples est toute-puissante; alors la croyance, la confiance en un homme, en un principe, le respect et l’enthousiasme qu’ils inspiraient, donnaient une force irrésistible, et celui qui savait s’emparer de cette puissance morale était sur du sucés. Toute le monde se tourna donc vers cette nouvelle étoile sortie du Nord; les croyances religieuses et la superstition le servirent. Les prophéties , les apparitions , les rêves se rapportèrent à lui; partout où il passa les protestants le reçurent avec des transports de joie inexprimables, comme leur libérateur ; et depuis que le monde existe il n’y a pas eu de portrait de roi aussi honoré, aussi colporté, aussi multiplié que le sien sous toutes les formes.

Gustave-Adolphe avait l’œil trop connaisseur pour ne pas comprendre toute la force qui maintenant combattait avec lui. Auparavant, précautionneux presque jusqu’à la timidité, il ne marchait que pas à pas et ne laissait derrière lui aucune place forte; depuis il parcourut l’Allemagne avec toute l’audace, toute la célérité possible et presque contre toutes les règles de la guerre; sa marche ressemblait à un triomphe. Il traversa la Thuringe et la forêt thuringienne pour arriver en Franconie et de là s’avança sur le Rhin ; après s’être reposé quelque temps pendant l’hiver, il revint en Franconie pour aller droit en Bavière. Les villes les plus importantes tombèrent en son pouvoir après une courte résistance ou se soumirent d’elles-mèmes, Halle, Erfurt, Wurtzbourg, Francfort, Mayence, Nuremberg et bien d’autres. Tilly même, après avoir si bien réparé ses forces qu’il se trouvait à la tète d’une armée plus forte que celle du roi, n’osait cependant pas sérieusement se mettre sur son passage; et depuis la bataille de Leipzig, il ne pouvait plus recouvrer cette confiance qu’il avait autrefois en lui-même.

L’électeur Maximilien l’avait rappelé en Bavière pour qu’il défendit ses propres Étals héréditaires. Il fallait empêcher le roi de passer

sixième ÉPOQUE. 1520 — it3 48.

le Lech , cl Maximilien se rendit lui-même dans le camp de Tilly, près de Bain. Mais Gustave ne trouvait rien d’impossible et il sut bien surmonter cet obstacle. L'armée des ligués fut obligée de quitter le rivage devant un vigoureux feu d’artillerie. Le roi passa le fleuve et se mit à sa poursuite; mais déjà, au commencement de l’action , Tilly, qui s’était témérairement avancé pour reconnaître l’ennemi, avait clé blessé par un boulet de trois livres qui lui tomba sur le genou droit et le renversa de cheval. Il fut transporté à Ingolstadt dangereusement blessé; l’électeur s’y retira aussi luimême, et Gustave, après avoir pris possession d’Àugsbourg, marcha contre eux. 11 fit aussitôt livrer quelques assauts à la ville, mais la garnison chaque fois les repoussa courageusement ; et le roi y courut même un grand danger, car un boulet tua son cheval sous lui et le jeta par terre. Tilly mourant était dans la ville, et encore au moment de sa mort il excitait ses gens à la défense. Il mourut de sa blessure vingt-cinq jours plus tard, le 50 avril. C'était un homme de fer, qui se vantait même de n’avoir pas aimé une seule fois ; du resled’un caractère ferme et incorruptible, et un excellent général, si l’on ne considère que ses grands moyens militaires. Son corps donnait l’expression de son âme; il ressemblait au duc d’Àlbe; il était d’une moyenne grandeur et maigre; ses yeux étaient grands, mais brillaient avec quelque chose de farouche sous des sourcils gris; et son visage, à angle saillant, avec un gros nez, exprimait loute la rigidité de son àmc.

Un contemporain nous le représente comme il l’a vu lui-même; il était sur un petit cheval gris , avec un habit de satin vert à la façon espagnole; il avait sur son chapeau magnifiquement orné un panache rouge qui lui tombait sur le dos; et c’est d’après cette description qu’il a été le plus souvent représenté. Le roi de Suède leva le siège d’Ingolstadt et marcha sur Munich, la capitale. La ville tremblait devant son arrivée. Le peuple bavarois avait, en haine des Suédois, traité plusieurs d’entre eux avec la plus grande cruauté; il les avait massacrés , avait mutilé leurs corps et avait excité la colère du roi au plus haut degré. Cependant celui-ci reçut avec bienveillance les députés de

la ville qui lui en apportèrent les clefs. « Vous avez bien fait, leur dit-il , et votre soumission me désarme. J’avais le droit de venger sur votre ville le malheur de Magdebourg; mais ne craignez rien, allez en paix et soyez sans inquiétude pour vos biens et votre religion. Ma parole vaut mieux que toutes les capitulations du monde. »

La plus grande partie de la Bavière était entre les mains du roi, et l’électeur avait été obligé de s’enfuir vers ltatisbonne.

Guslave-Adolphe et Wallenslein. Mort de Gustave.

16 Novembre 1652.

Cependant les Saxons, conformément au plan de guerre de Gustave, étaient entrés en Bohème sous les ordres du feld maréchal d’Arnim, qui avait quitté le service de l’Empereur pour passer à celui de l’électeur de Saxe, et s’étaient facilement emparés de Prague, mal gardée; le 11 novembre 1651 , l’électeur y fit son entrée solennelle. Ainsi la seule bataille de Leipzig avait arraché à l’Empereur les fruits de douze ans de guerre; il se voyait menacé dans ses propres États; le danger s’était montré tout d’un coup et contre toute attente. Dans une pareille extrémité, il ne vit plus qu’un seul moyen de salut et son conseil avec lui ; c’était de rappeler Wallenslein, qui avait été déposé, humilié, et vivait fièrement dans sa retraite. Aucun autre adversaire ne pouvait plus entrer en lice avec le grand roi; aucun autre ne pouvait donner une armée à l’Empereur. Mais le gagner semblait une tâche diflicile; il vivait sur ses biens en Bohème avec un luxe presque royal et semblait narguer l’Empereur et les rois. II dépensait ainsi les millions qu’il avait acquis dans la guerre. Son palais à Prague était bâti avec la plus grande magnificence, comme on peut encore en juger d’après les restes. Tandis que ses ennemis se félicitaient de l’avoir réduit à l’état de simple particulier, il se faisait représenter dans la salle de son château comme

CUERRE DE TRENTE ANS

un triomphateur par les artistes les plus habiles venus d’Italie et de toute l’Allemagne, porté sur un char tiré par quatre chevaux blancs, et une étoile était placée au-dessus de sa tète couronnée de lauriers. 11 était servi par soixante pages sortis des premières maisons, en habit de velours bleu-ciel, brodé d’or. Plusieurs de ses maîtres d’hôtel avaient déjà servi avec le même litre dans la maison de l’Empereur. Trois cents chevaux de choix étaient dans ses écuries et mangeaient dans des crèches de marbre. Sa demeure ressemblait à une cour, car les hommes les plus distingués se pressaient autour de lui. Extérieurement il paraissait tranquille, mais son ambition le dévorait au fond de son cœur. Ce ne fut pas sans une joie intérieure qu’il vit les progrès du roi de Suède; parce qu’ils le vengeaient de l’Empereur et de son ennemi l’électeur de Bavière, et que tous les yeux se tournaient sur lui dans le danger comme sur l’unique sauveur. En effet, l’Empereur ne tarda pas à commencer les négociations qui lui rendirent le commandement en chef.

Wallenstein les reçut avec froideur et n’accorda qu’à de nombreuses prières de la part de l’Empereur la promesse de lever en trois mois une armée de 50,000 hommes ; mais sans s’engager à les conduire. Alors il envoya par toutes les provinces ses agents planter sa bannière d’enrôlement. Des milliers accoururent à lui; parce qu’il les avait toujours conduits à la victoire et au butin, et que, dans ces temps orageux , il était plus facile de trouver du bienêtre à la guerre que dans les arts ou à la queue de la charrue. Un soldat de Wallenstein recevait dans la grosse cavalerie neuf florins (i)par mois, six dans la cavalerie légère, le fantassin quatre, et cela outre le prix pour la viande , le pain et le vin. Dès le mois de mars 1652 ces 50,000 hommes étaient réunis ; mais aussi celui-là seul qui les avait enrôlés pouvait les conduire. L’Empereur le sentit bien; aussi eutil l’étonnant courage de s’humilier jusqu’au point de se laisser imposer par Wallenstein la stipulation suivante : « Le duc de Friedland,

(1) Le florin vaut 2 fr. 25 c. N. T.

généralissime de l’Empereur, de toute l’auguste maison d’Autriche et de la couronne d’Espagne, reçoit le commandement suprême sans aucune limitation. L’Empereur ne paraîtra lui-même jamais à l’armée. Pour assurer la récompense que méritent ses services, le duc reçoit en garantie une portion des pays héréditaires autrichiens; de plus, le droit de disposer à son gré des conquêtes qu’il fera dans l'Empire et de donner seul les grâces qu’il lui plairait d’accorder. Le Mecklembourg , ou tout autre dédommagement équivalent, lui est assuré à la paix , et pendant la guerre tous les Etats héréditaires d’Autriche lui seront ouverts en cas de besoin. »

Wallenstein reparut donc de nouveau sur la scène, revêtu de celte puissance presque impériale; il porta son armée jusqu’à quarante mille hommes, reprit Prague dès le mois d’avril de cette même année, 1652, et chassa sans peine les Saxons de la Bohème.

Le camp de Nuremberg. — L’électeur de Bavière, vivement pressé dans son pays, demanda du secours à Wallenstein avec d’instantes prières, et celui-ci, qui semblait se repaître de sa misère, de son humiliation, différait toujours jusqu’à ce que l’électeur lui promit de lui abandonner le commandement de toute la guerre; alors Wallenstein l’invita à venir se joindre à lui sur l’Éger pour marcher ensemble de là sur Nuremberg, une des places d’armes du roi les plus importantes. Mais Gustave , qui devina son dessein , s’avança luimême au-devant , parut à l’improviste avec toute son armée aux portes de la ville, la fortifia avec le secours que lui donnèrent les habitants dans leur enthousiasme pour lui, tandis que les jeunes gens vinrent grossir son armée, et il y attendit l’ennemi. Celui-ci arriva bientôt et vint se retrancher sur les hauteurs de Zirndorf et d’AItenberg , en vue du camp suédois. Les deux adversaires avaient fait entrer dans leurs plans réciproquement de chasser l’ennemi de sa position retranchée par la disette et la nécessité. Ils restèrent onze semaines en présence , sans qu’aucun d’eux voulût céder. Mais la disette dans tout le pays fut extrême, tout avait été détruit dans un grand rayon; c’était presque un désert. Dans

le camp <lo Wallenstein, il y avait, outre une grosse armée, quinze mille goujats et serviteurs, presque autant de femmes ( il permettait qu’elles suivissent leurs maris), et trente mille chevaux employés en grande partie à transporter les innombrables bagages. Cette multitude devenait chaque jour de plus en plus barbare. Ils ne vivaient plus que de pillage et de rapines. Dans le camp même de Gustave, l’ordre n’était plus aussi bien tenu qu’au commencement; parce que son armée était désormais en grande partie composée de recrues et de troupes allemandes auxiliaires.

Malgré toute sa sévérité, il ne pouvait pas les tenir en bride comme il le voulait ; car leurs chefs n’exigeaient pas sérieusement la stricte discipline. Aussi le bon roi fut-il emporté de colère quand il apprit les brutalités exercées par ses soldats sur les malheureux habitants. Il assembla tous ses officiers , leur lit de sévères reproches et finit en disant : a Qu’il trouvait leur conduite si indigne, qu’il était fâché d’avoir des rapports avec un peuple si pervers. » Malheureusement il ne pouvait pas avoir l’œil partout, et le mal avait déjà poussé de profondes racines. Alors il résolut de mettre une fin à celte position indécise et ruineuse , par un coup d’audace. Le 4 septembre , il donna l’assaut aux montagnes où était Wallenstein ; mais l’entreprise était trop forte, le courage le plus résolu ne pouvait rien contre ces retranchements garnis d’énormes bouches à feu , et le roi fut obligé sur le soir de se désister de l’attaque après avoir beaucoup souffert. Il attendit encore quinze jours dans son camp, et commeWallenslein ne remuait pas, le 18 septembre il se retira au son de la trompette, en face de l’ennemi qui n’osa le poursuivre , et il revint en Bavière.

Alors Wallenstein abandonna lui-mème son camp, y mit le feu et prit ensuite une résolution à laquelle on ne s’attendait pas , celle de transporter le théâtre de la guerre dans les pays protestants du nord de l’Allemagne; il tourna tout d’un coup vers la Saxe, et marqua partout son passage par le sang et la flamme. Le roi se hâta d’arriver au secours, et entra le II novembre dans Naumbourg, sur la Saale. Le peuple le reçut comme un ange gardien, la

foule se pressait autour de lui à son entréeetlui baisait les pieds. Un triste pressentiment pénétra son âme à ces démonstrations excessives de vénération : « Nos Saxons sont dans les meilleures dispositions, dit-il àFabricius, son prédicateur ordinaire; mais je crains que Dieu ne me punisse à cause de la folie de ce peuple. Ne dirait-on pas qu’il veut faire de moi' son idole? Ne se pourrait-il pas que Dieu, qui humilie les superbes, ne leur fasse sentir à eux comme à moi que je ne suis qu’une faible et mortelle créature? »

Bataille de Lutzen , 16 novembre 1632. — Il faisait alors un froid extrême , et Wallenstein , qui crut que le roi s’était retranché près de Naumbourg, pensant qu’il n’entreprendrait rien avant l’hiver, renvoya le comte de Pappenheim vers le Rhin , avec l’ordre toutefois de chasser sur sa route les Suédois de Halle et de Moritzbourg. Mais tout d’un coup Gustave se met en marche , s’avance sur Weissenfelds et arrive, le 15 novembre au soir, en présence de l’armée de Wallenstein , près de Lutzen. Tous les deux se préparèrent à une bataille , et le général impérial rappela en toute hâte Pappenheim qui n’était pas encore éloigné étant arrêté au siège de Moritzbourg; il pouvait arriver dans le courant du jour suivant. — Le roi passa cette froide nuit d’automne dans sa voiture et concerta la bataille avec ses généraux. Déjà le jour était arrivé ; un épais brouillard couvrait la plaine; les deux armées en présence étaient dans l’attente, et les Suédois chantaient, au son des cimbales et des trompettes, le cantique de Luther : « Notre Dieu vaut bien un château fort, » ainsi qu’un autre composé par le roi lui-même, qui commençai I par ces mots : « Ne crains rien , petite troupe. » Vers onze heures, quand le soleil commençait à percer, le roi monta à cheval après une courte prière, et alla se placer à la tète dcl’aile droite ; Bernard de Weimar conduisait l’aile gauche, et il s’écria : « En avant, à la garde de Dieu! Jésus aide-moi , je combats pour la gloire do ton nom. » 11 refusa sa cuirasse en disant : « Dieu est ma cuirasse. » Il conduisit ses troupes contre le front des impériaux qui se tenaient bien retranchés dans le chemin de pierre qui conduit de Lutzen à Leipzig, et ca-

GUERRE DE TRENTE ANS

chés dans do profonds fosses des deux côtés de la route. Les Suédois furent reçus par un feu meurtrier qui jeta un grand nombre d’entre eux par terre. Cependant ceux qui suivaient gagnèrent du terrain, vinrent s’établir sur le fossé et repoussèrent les impériaux. Pendant ce temps-là Pappenheim était arrivé de Halle avec sa cavalerie , et la bataille recommença avec une nouvelle fureur. L’aile droite des Suédois chancela, le roi se hâta de courir de ce côté avec une troupe de cavalerie et s’avança trop loin pour examiner le point faible de l’ennemi; il n’était accompagné que de quelques cavaliers et du duc François de Saxe Lauenbourg. Comme il avait la vue courte il s’approcha trop d’un escadron impérial; il reçut un coup de feu au bras qui pensa le renverser sans connaissance, et au moment où il se tournait pour se retirer du tumulte, il reçut un deuxième coup dans le dos et il tomba de cheval en disant : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » (i) Les chevaux lancés au galop passèrent sur lui, le foulèrent aux pieds ; on le retrouva tout défiguré. Son cheval, qui revint tout en sang, apporta ainsi lui-même le triste message à ses soldats. Ceux-ci, emportés par la colère et par la soif de la vengeance , conduits par le duc Bernard de Weimar qui rétablit l’ordre par sa fermeté héroïque, se jetèrent de nouveau sur les fossés et forcèrent les ennemis de reculer. Ils ne purent pas résister plus longtemps; déjà le lieutenant général Piccolomini était blessé, et avait perdu quatre chevaux ; déjà Pappenheim était tombé mort , frappé par un boulet de canon en combattant vaillamment. La fuite et le désordre se mirent dans les rangs. « La bataille est perdue, Pappenheim est mort, les Suédois arrivent sur nous, s cria-t-on de tous côtés. Wallenstein lit sonner la retraite. Un brouillard et la nuit qui survint, aussi bien que la fatigue, empêchèrent les Suédois de poursuivre ; ils passèrent la nuit sur le champ de bataille , et l’artillerie impériale tomba en leur pouvoir. Wallenstein se retira en Bohême avec les restes de l’armée, quoiqu’il eût anté-

(1) Schiller, dans son Histoire de la Guerre de trente ans, semble accuser le duc de Saxe Lauenbourg de ce meurtre. Il paraît que ce duc , qui avait reçu une in-

| rieuremcnt résolu de prendre ses quartiers d’hiver en Saxe. Ainsi le résultat montra bien que la victoire était certainement restée aux Suédois, quoique Wallenstein la dit indécise, et que l’Empereur la célébrât comme appartenant à son parti. Le jour suivant, les Suédois cherchèrent le corps de leur roi parmi des milliers de morts qui couvraient le champ de bataille. Ils le trouvèrent nu , sous une foule d’autres, couvert de sang et des meurtrissures des pieds des chevaux et presque méconnaissable : il avait onze blessures. Il fut porté à Weissenfels , et de là transporté par la reine Marie- Éléonore, qui avait suivi son mari en Allemagne, à Stockholm, où il fut enterré et pleuré par tout le monde.

Le collet que le roi portait fut envoyé tout sanglant à Vienne à l’empereur Ferdinand qui, dit-on, versa des larmes à cette vue, et se fil ainsi honneur à lui-même autant qu’à son adversaire. Ferdinand avait l’âme assez grande pour admirer la vertu d’un héros même dans un ennemi.

Si Gustave-Adolphe n’avait pas été arraché à la vie à l’âge de trente-huit ans, au moment le plus glorieux de sa carrière, peut-être que son grand génie aurait changé toute la constitution de l’Allemagne et hâté la marche de son développement. Déjà même il avait conçu la pensée de se faire nommer roi de Rome; et son œil, dont personne n’a pu scruter la profondeur, avait peut-être d’avance embrassé toute l’Europe. Il témoignait souvent son étonnement de ce que les temps d’alors ne produisaient plus de généraux comme ceux de l’antiquité; et quand on lui répondait que le changement apporté dans les armes, dans la tactique militaire et le système des places fortes ne le permettaient plus, il répondait :

« La différence n’est pas tant dans les armes que dans les esprits; si on retrouvait le cœur d’Alexandre, la volonté d’Annibal, et l’esprit entreprenant de César, on reverrait encore les actions d’Alexandre, les victoires d’Annibal et les conquêtes de César. » Tel était le point de

sulle de Gustave, ne le quitta pas pendant toute la bataille, et que, dès le lendemain de sa mort, il passa du côté des impériaux. N. T.

vue sous lequel il considérait l’histoire du monde et ses forces actives; et qui oserait fixer le point où s’arrêtait un pareil génie? Un de ses contemporains, dont le jugement ne peut être suspect, le comte Galéazzo Gualdo, un Vénitien et un catholique, qui avait passé plusieurs années dans les armées impériales et suédoises, nous fait ainsi le tableau de ses grandes qualités, « Gustave était grand, fort et d’un extérieur vraiment royal, et sa vue seule remplissait les cœurs de respect , d’admiration, d’amour et de crainte. Il avait les cheveux et la barbe blonde; il avait de grands yeux quoiqu’il ne pût voir que de près. La guerre avait eu pour lui beaucoup d’attraits depuis son enfance, et la gloire et la réputation étaient sa passion. Sa parole était éloquente, et sa conversation pleine d’agrément et de gaieté. Aucun général n’a été servi plus volontiers et avec plus de dévouement. Il était affable, aimait à donner des éloges et n’oubliait jamais les actions de courage; mais il haïssait les manières de cour et la flatterie, et celui qui prenait ces façons auprès de lui était sûr de ne jamais gagner sa confiance. Il était très-sévère pour réprimer la licence des soldats, et très-soigneux pour la sécurité des bourgeois et du paysan. Une fois qu’après la conquête d’une ville catholique on lui conseillait de traiter les citoyens avec rigueur et de leur donner de nouvelles lois, il répondit : « Celte ville est maintenant à moi et n’appartient plus à l’ennemi; je suis venu briser les chaînes de la liberté et non pas en imposer de nouvelles. Laissons-les vivre comme ils ont vécu jusqu’à présent. Je n’ai point de lois à donner à ceux qui savent vivre comme leur enseigne leur religion. »

» Il ne faisait aucune différence entre catholiques et protestants. Son principe était que quiconque se conformait aux lois, était un bon croyant, et que la vocation des princes n’était pas de garantir les hommes de l’enfer; que c’était celle des ecclésiastiques. »

Il eut plus d’une fois l’occasion de consacrer ses principes par ses actions ; par exemple , pendant son séjour à Munich, le jourdel’Ascension, 1G32, il se rendit à l’église de Notre- Dame, pour assister à une messe célébrée dans

toute la solennité du culte catholique; ensuite il alla visiter le collège des jésuites, répondit à une allocution latine du Père recteur dans la même langue, et s’entretint presque une heure avec lui sur le dogme de l’Eucharistie. Ainsi voyait-on se refléter dans toutes ses actions, l’éclat de son génie universel, qui l’élevait audessus de son siècle, tant parce qu’il savait respecter, malgré un cœur brûlant de piété, la foi qui se trouvait dans son prochain , quelle qu’elle fût, que parce qu’il put souffrir autour de lui l’éclat du mérite et de la vérité, sans en être offusqué, et qu’il fut véritablement un ami de la liberté.

Le monument de Gustave- Adolphe en Allemagne fut pendant longtemps une pierre placée sur le champ dç bataille de Lutzen , à l’endroit même où il était tombé; de nos jours, un de ses admirateurs a fait élever un autre monument, mais très-simple.

Continuation de la guerre. 1632—1635.

On pouvait se demander si les Suédois continueraient la guerre après la mort de leur roi. S’ils se désistaient, leurs alliés, les protestants, étaient menacés d’une sévère punition de la part de Wallenstein. Mais le conseil d’Etat suédois gouvernant pendant la minorité de Christine, fille de Gustave, résolut de continuer cette guerre, parce qu’elle pouvait donner à la Suède des droits sur le territoire allemand ; et pour remplacer le roi, il choisit son ami , son grand chancelier, Axel Oxenstiern, homme habile et capable, qui sut réunir les forces de son parti. Cependant il ne possédait point la douce et affable dignité de son maître; les princes de l’Empire et surtout les Saxons supportaient avec peine d’être obligés de suivre un simple délégué d’un gentilhomme suédois; et quoiqu’il ail réussi à rassembler à Heilbronn au printemps, fG33, les états protestants des quatre grands cercles, de Souabe, de Franconie, du haut et bas Rhin, cependant il

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