‹ Histoire d'Allemagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'année 1838;Chapitre 89 sur 116 · MAISONS KOYALES EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

MAISONS KOYALES EN ALLEMAGNE

lils. Il iil beaucoup d’oflrcs de cessions et entre autres celle de l’importante citadelle de Strasbourg. Mais à peine les conférences furentelles entamées, qu’avec son ancienne adresse il sut séparer les nations unies en concédant de grands avantages à l’Angleterre, à la Hollande, à l’Espagne , qui firent bientôt la paix pour elles-mêmes et laissèrent l’Empereur et l’Empire seuls. Alors ses envoyés reprirent leur ton de maître.

Quand il fut question des compensations pour les épouvantables malheurs de la guerre dont les Français avaient été cause, et quand on demanda pour les pertes faites à Worms et Spire neuf millions de florins ; pour le duché de Bade, huit millions; et, pour le Wurtemberg, dix millions, ils répondirent d’un ton railleur : Que la guerre entraîne nécessairement des pertes avec elle; que si l’on voulait absolument une indemnité, il fallait conduire une armée en France pour piller et faire du butin. Du reste, ils promirent de rendre les places conquises : Fribourg, Brissac et Philipsbourg, et toutes les réunions faites par les quatre chambres, excepté celles qui sont en Alsace.

Quand on croyait tout arrangé, la veille de la signature de la paix, les envoyés français apportèrent une condition dont ils exigeaient l’acceptation, savoir : que, dans les lieux avant réunis à la France et que l’on venait de rendre, la religion catholique restât sur le pied où elle se trouvait; c’est-à-dire qu’il fallait conserverie culte catholique dans 192:2 villes ou villages allemands qui étaient protestants avant l’occupation et dans lesquels le culte catholique avait été introduit par la violence. Les envoyés protestants de l’Allemagne s’opposèrent de toutes leurs forces à cette clause, mais leurs représentations ne furent point écoutées et la paix fut signée. Le pire de tout cela , et c’était le principal but de Louis, c’est que les prôtestants crurent l’Empereur le promoteur secret de celte clause de Riswick, et de la prirent un nouveau sujet de mécontentement contre l’Empire. Et dans le fait, les envoyés impériaux n’avaient pas fait ce qu’il était possible de faire contradictoirement au projet de la France.

Formation des maisons royales en Allemagne.

Une autre cause de division en Allemagne dans ce temps, fut l’érection d’une nouvelle dignité électorale pour la maison de Hanovre ou de Brunswick - Lunebourg. Cette maison avait rendu d’importants services à l’Empereur dans ses guerres contre les Turcs et contre la France; Léopold voulant donc l’en récompenser, n’était pas éloigné de lui donner la dignité électorale, et la plupart des autres électeurs, même catholiques, quoiqu’il dût entrer par là une voix protestante de plus dans le collège électoral, se rapprochèrent peu à peu de cet avis, qui paraissait d’ailleurs d’autant plus juste, que par le changement de religion survenu dans la maison palatine les protestants y avaient perdu une voix. Mais les princes, surtout celui de Brunswick-Wolfenbutlel s’opposèrent avec vigueur à l’élévation d’un de leurs membres, parce qu’elle leur enlevait une voix importante; aussi lorsque l’Empereur voulut donner l’investiture au nouveau prince électeur, Ernest-Auguste de Hanovre, il y eut une telle opposition dans le conseil des princes qu’il parut prudent de ne laisser prendre pour le moment au Hanovre aucune place dans le conseil électoral. Le nouvel électorat était assez considérable, car George-Guillaume de Lunebourg avait cédé à son frère cadet, Ernest- Auguste, son duché, si bien qu’alors Lunebourg, Halenberg et Grubenhagen, avec les comtés de Hoya et de Diepholz , lui faisaient un ensemble qui composait une des plus grandes seigneuries d’Allemagne. Le nouvel électeur fut aussi nommé grand gonfalonier de l’Empire ; mais il fut obligé de promettre sa voix dans toutes les élections à la maison d’Autriche; et de plus la liberté du culte catholique dans ses États. Quand il mourut, en 1698, ceux des électeurs qui n’avaient pas encore donné leur consentement à son érection l’accordèrent à son lils George-Louis; mais le collège des princes protesta de nouveau , et ce ne fut que plus tard, en 1705, que l’on put obtenir sa reconnaissance.

Dans l’an 1696, une maison princièrc d’Allemagne fut aussi élevée sur un trône ; le prince électeur Frédéric - Auguste de Saxe, après la mort du brave Sobieski , fut élu roi de Pologne et reçut le nom d’Auguste 1er. Seulement il lui fallut changer sa croyance et entrer dans l’Église catholique, sans qu’il y eût d’ailleurs aucun changement dans la Saxe relativement à ses institutions religieuses.

C’était un temps d’effervescence parmi les princes, et ces exemples en entraînèrent plusieurs à de nouvelles tentatives; un prince d’Orange était devenu roi d’Angleterre, 1 électeur de Saxe, roi de Pologne, l’électeur de Brandebourg, qui avait un duché en Prusse, voulut aussi, lui, prendre le titre de roi. Son domaine était petit; mais Frédéric aimait pardessus tout l’éclat et une grande représentation. Il se fit publiquement proclamer roi à Kœnigsberg , le 17 janvier 1701 , prit le jour suivant la couronne en toute liberté , la donna à sa femme, et se fit appeler roi sous le nom de Frédéric 1er.

Le moment était favorable pour une élévation usurpée, car en tout autre temps de nombreuses oppositions se seraient élevées; mais la guerre de la succession d’Espagne venait de se déclarer, et les puissances engagées s cm pressaient de se faire des alliés. L’empereur Léopold reconnut le nouveau roi de Prusse et reçut en retour, d’abord des secours dans la guerre et de plus la promesse de perpétuer la dignité impériale dans la maison d’Autriche. Bientôt la Suède, l’Angleterre, la Hollande, la Pologne , le Danemarck et la Russie en firent autant. Mais la France et l’Espagne, parce que leurs adversaires l’avaient reconnu pour roi , ainsi que le pape, tardèrent à donner leur reconnaissance jusqu’à la paix d Utrecht.

Guerre de la succession d’Espagne- 1701—1714.

C’est comme une malédiction que dans notre histoire, depuis la guerre de trente ans, il

faille voir toujours notre pays entrer dans toutes les dissensions des autres peuples de l’Europe, y fussions-nous d’ailleurs étrangers, et qu’il ait été le plus souvent le théâtre où les autres peuples vinrent exercer leurs fureurs de guerre. C’est pour cela que les plaines de la Saxe, de la Souabe, de la Bavière, sont marquées d’un si grand nombre de batailles; c’est pour cela que les bords de l Elbe, de la Saale, de l’Elster, comme du Danube, du Lecli, de l’Inn et du Necker, ont eu tant à souffrir des oppressions et des dévastations de la guerre.

11 fallut encore que l’ébranlement donné à la moitié sud de l’Europe, au commencement du dix-huitième siècle , se communiquât à notre pays, et que la querelle se vidât dans les champs de l’Allemagne ; ce fut la mort de Charles II qui en donna l’occasion.

Deux maisons royales se partageaient alors la plus grande partie de l’Europe : la maison d’Autriche et celle de Bourbon. La première se subdivisait en deux branches, celle d’Autriche proprement dite et la branche d Espagne, et le moment était venu où les deux branches allaient de nouveau se confondre sur un seul trône. Cependant Louis XIV avait épousé la fille aînée du défunt roi d’Espagne; mais la jeune princesse en contractant cette alliance, avait publiquement renoncé à ses droits sur l’Espagne. La deuxième fille était mariée à l’empereur Léopold, et celle-ci n’avait fait aucune renonciation ; par conséquent ses enfants étaient les héritiers les plus proches ; car leur sœur , qui avait épousé l’électeur de Bavière, Maximilien- Emmanuel, avait dû, avant le mariage, renoncer à la succession d’Espagne, quel que fût le cas qui se présentât. Mais la France et la Bavière soutenaient que les renonciations étaient sans valeur, parce que si les princesses pouvaient renoncer pour elles-mêmes, elles ne le pouvaient pas faire pour leurs descendants. Toutes ces puissances s’efforçaient donc d’engager le roi à faire son testament chacune en sa faveur; mais Charles, voulant conserver a l’Espagne son indépendance, nomma pour son héritier le prince électeur de Bavière, Joseph- j

Ferdinand. Malheureusement ce jeune homme j

mourut avant le roi, en 1699. Les contestations s’élevèrent donc de nouveau cntic

GUERRE DE LA SUCCESSION D’ESPAGNE

les deux maisons d’Autriche et de Bourbon.

Léopold l’eût facilement emporté s’il avait eu à Madrid un envoyé plus adroit ou s’il avait eu lui-même plus de fermeté; car la reine et l’homme le plus influent de la cour, le cardinal Portocarero , archevêque de Tolède, penchaient pour l’Autriche. Mais l’envoyé de Léopold , le comte de Harrach , homme plein d’orgueil et de causticité, et peu courtisan, ne pouvait tenir devant l’habileté de l’ambassadeur de France, le marquis d’Harcourt. Celuici parvint à gagner les grands d’Espagne les uns après les autres, et même le cardinal; puis par le cardinal , le roi. Il fit un testament secret; de sorte qu’à sa mort, le 1er novembre 1700, on trouva qu’il avait nommé le petit-fils de Louis XIY, le duc Philippe d’Anjou , comme héritier de la couronne d’Espagne.

L’Empereur fut irrité de ce coup inattendu au delà de toute expression , d’autant plus qu’il avait une grosse faute à se reprocher; car longtemps avant il avait été pressé avec instance par la cour d’Espagne d’y envoyer son fils l’archiduc Charles avec une petite armée ; et, comme la guerre avec la France durait encore, il avait différé par irrésolution.

Louis XIV savait bien que malgré le testament de Charles II, son petit-fils ne prendrait point possession de l’Espagne sans qu’il y eût des guerres; car l’Autriche était trop durement blessée et les autres États d’Europe voyaient avec trop de peine la prépondérance de la maison de Bourbon. Guillaume III, roi d’Angleterre et stathouder des Pays-Bas, qui s’arrogeait le droit d’être le conservateur de l’équilibre européen , et à cause de cela était depuis longtemps l’ennemi de Louis XIV, prince d’ailleurs plein de prudence et. d’activité, fit alliance avec l’Autriche au nom de ses deux États ; et cette alliance était d’autant plus terrible que l’Angleterre et la Hollande étaient les deux plus riches États et les deux plus puissants sur mer. C’est pourquoi Louis hésita quelque temps à recevoir le testament du roi d’Espagne. Il assembla son conseil d’Élat, et ce ne fut qu’après avoir reçu son approbation qu’il prit enfin son parti. Il fit proclamer son petit-fils roi d’Espagne et des deux Indes, au milieu d’une brillante assemblée de sa cour.

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Quand il sortit de son cabinet, amenant son petit-fils parla main, il dit, suivant l’expression d’un écrivain français, avec l’autorité d’un roi de l’univers : « Messieurs, voilà le roi d’Espagne. La nature l’a créé pour l’être; le défunt roi l’a nommé , le peuple le désire et moi j’y consens. »

Ce fut en Europe le signal d’une nouvelle et sanglante lutte.

Malheureusement l’Allemagne était divisée ; la Prusse, le Hanovre, le Palatinat et bien d’autres se déclarèrent dès le principe pour l’Empereur; tandis que l’électeur de Bavière, Maximilien-Emmanuel, en même temps gouverneur des Pays-Bas espagnols, était pour la France. Louis, en considération de ses prétentions à la succession d’Espagne , lui avait promis en secret les Pays-Bas, s’il voulait se déclarer bien positivement pour lui. Son frère, l’électeur de Cologne, suivit son exemple et reçut les troupes françaises dans son pays, « pour le bien et la conservation de la tranquillité de l’empire d’Allemagne , » comme il le publiait dans ses proclamations.

Commencement de la guerre. 1 701 . Le prince Eugène. — L’empereur Léopold se hâta d’envoyer en Italie une armée pour prendre possession des lieux appartenant à l’Espagne, le Milanais et le royaume de Naples, et il en donna le commandement au prince français Eugène de Savoie, un des premiers généraux et des premiers hommes d’État de son temps et même de toute l’histoire. Il tenait à la maison de Savoie par une ligne collatérale et fut d’abord destiné à l’état ecclésiastique. Mais son génie qui le portait à l’étude de l’histoire et de ses grandes leçons, le lança dans les affaires, dans un genre de vie où l’homme peut éprouver ses forces et , s’il est avide de gloire , apercevoir les lauriers qui l’attendent. A peine âgé de vingt ans , il offrit ses services à Louis XIV; mais ce monarque, qui n’en fit pas grand cas à cause de sa petite taille, le renvoya, en lui conseillant de rester dans l’état ecclésiastique. Eugène alors se tourna vers l’Autriche où la guerre des Turcs lui offrait une voie toute frayée ; et il s’y distingua si bien que l’Empereur, après la délivrance devienne, 1683, où il avait vaillamment combattu, lui donna un régiment de

cavalerie à commander. Le duc Charles de Lorraine reconnut dès lors en lui un héros et annonça à l’avance ce qu’il serait un jour pour la maison d’Autriche. Léopold le nomma feklmaréchal en 1693. Le roi de France alors aurait bien voulu l’atlirer à son service. Il lui lit proposer le gouvernement de Champagne et le bâton de maréchal de France. Eugène répondit aux envoyés ; « Dites à votre roi que je suis feld-maréchal de l’Empire et que j’estime autant cette dignité que le bâton de maréchal de France. i> — * Eugène était grand comme général ; puisque son esprit embrassait à la fois les plus grandes affaires avec tous leurs détails , s’occupait d’un plan de bataille et des plus minutieux besoins de son armée, et que son œil d’aigle savait avec la plus grand epromplitude saisir le moment favorable ou les fautes de son adversaire. Mais il n’était pas moins grand comme citoyen, puisqu il préférait de beaucoup les arts de la paix à une brillante réputation que la guerre seule peut donner, et qu’il était si modeste qu’il se faisait 1 égal de tout le monde; volontiers même il se mettait au-dessous s’il le fallait. — Eugène était petit, et si vous l’eussiez rencontré enveloppé dans son manteau , se promenant dans les rues du camp, vous auriez eu bien de la peine à reconnaître en lui le héros qu’admirait le monde: à moins que sou œil de feu n eût brillé à travers l’obscurité.

Au mois de mars 1701 , Eugène passa en Italie avec une armée impériale et dix mille hommes auxiliaires, tant Prussiens que Hanovriens. Les troupes se réunirent à Rovérédo pour gravir les montagnes. Mais de l autre coté tous les passages étaient occupés par les Français, et il semblait impossible de descendre. Cependant le général sut entraîner ses soldats enthousiasmés pour lui, leur fit parcourir la distance de six milles (environ dix lieues) à travers les rochers et les précipices ; et avant cjuc l’ennemi l’eût pressenti il avait fait passeï son armée par-dessus des montagnes effroyables et se trouvait le long de l’Adige, dans la pleine de Vérone. Par deux victoires , à Carpi et à Chiari , Eugène chassa les Français d’une partie delà haule Italie, et il y prit ses quartiers d’hiver.

L’Angleterre , la Hollande et l’empire d’Allemagne prennent part à la guerre. 1702. — Marlborough.

Dès l’automne de 1701 fut signée l’alliance entre l’Angleterre , les États généraux et l’Empereur. Les puissances maritimes stipulèrent que leurs conquêtes dans les Indes espagnoles deviendraient leur propriété, et promirent à l’Empereur, par compensation, de l’aider à conquérir les Pays-Bas espagnols, Milan, Naples et la Sicile. Le peuple anglais n aurait pas pris une part si active à la guerre, si Louis n’avait eu la folle impudence de le molester. L’Angleterre venait de chasser du trône la maison des Stuarts , à cause de son zèle pour la religion catholique, et 1 avait donné à Guillaume d’Orange. Louis reçut les Stuarts exilés, les protégea et, en 1701, à la mort de Jacques II (qui mourut à Saint-Germain ), il reconnut son fils Jacques III comme roi de la Grande-Bretagne ; le bruit se répandit même que le prince devait effectuer un débarquement en Angleterre à la tète d’une armée française. Une pareille prétention de la part d un ennemi, de vouloir disposer de son trône, irrita tellement l’Angleterre que le parlement accorda au roi Guillaume quarante mille hommes au lieu de dix mille qu h avait demandés.

Guillaume mit à la tète de son armée le comte qui devint plus tard le duc de Marlborough. Il ne s’était point trompé dans son choix; Marlborough qui s’était instruit à l’école deTurenne, ne le cédait à aucun général de son temps. La nature l’avait fait pour commander; grand, beau , vigouréux. Il avait une contenance si imposante et un esprit si supérieur, que les plus superbes s’humiliaient malgré eux devant lui. Quant aux qualités personnelles il était bien au-dessous d’Eugène ; il n’avait pas sa bonne foi, son âme noble qui prisait plus les grandes pensées et les grands projets que son propre intérêt ; aussi a-t-il été accusé davoii trop cherché à faire du lucre.

Marlborough passa dans les Pays-Bas, en 1702 , pour prendre le commandement de 1 ai-

GUERRE RE EA SUCCESSION r’eSPACNE.

mée hollandaise et anglaise, dont le but immédiat était de forcer les Français d’évacuer le duché de Cologne. Ce fut dans ce même mois que mourut le roi Guillaume; mais comme la reine Anne, qui lui succéda, suivit fidèlement les mêmes plans, la guerre continua sans aucun changement.

L’empire germanique crut qu’il ne pouvait différer à prendre part à celte guerre de vengeance contre son ennemi acharné, quand un étranger était si prononcé. Sa déclaration de guerre suivit donc, le 6 octobre 1702, et à la fin de cette déclaration on lisait : « La France n’a rien négligé de tous les moyens propres à humilier et accabler entièrement la nation allemande, afin d’obtenir d’autant plus facilement la souveraineté universelle qu’ele poursuit depuis longtemps avec tant de zèle. * La conduite de l’électeur de Bavière exigeait d’ailleurs une détermination de la part des autres membres de l’Empire; car, comme il tenait fortement pour la France, il avait réuni une force militaire imposante, et le 3 septembre il était tombé tout d’un coup sur Ulm, ville libre de l’Empire et en avait pris possession. Cet acte dut mécontenter les autres Étals.

Les ducs de Brunswick eux-mêmes, toujours en mauvaises dispositions pour l’électeur de Hanovre, étaient allés jusqu’à faire des levées d’hommes pour la France ; et n’ayant pas voulu profiter des avertissements de toute espèce qui leur furent donnés, ils furent désarmés par force, en 1702, par l’électeur de Hanovre, et contraints de se soumettre à la volonté de l’Empire et de l’Empereur.

Du reste, il n’y eut cette année aucune entreprise remarquable , soit sur le Bhin par le général de l’Empire, Louis de Bade, soit en Italie par Eugène : il était trop faible pour entreprendre quoi que ce fût, et des deux côtés on l ne chercha qu’à s’éprouver les uns les autres par des escarmouches.

Les Bavarois dans le Tyrol. 1703. — L’année suivante fut riche en faits militaires; Marlborough l’employa à conquérir les places fortes des frontières des Pays-Bas et prit Bonn , Tongern , Huy, Limbourg et Gueldres.

La fortune ne fut pas aussi favorable dans le sud de l’Allemagne; là, les Français, comman-

dés par Villars , avaient réussi à passer le Rhin et à faire leur jonction avec le duc de Bavière. Alors ce prince forma le plan d’entrer en Tyrol et de faire la conquête de ce pays si bien situé pour lui. Il s’y porta donc avec seize mille hommes de ses meilleures troupes; tandis que Villars gardait son propre royaume. A la faveur d’un incendie qui eut lieu dans Kufstein, l’électeur s’empara de cette importante forteresse et de plusieurs autres places, entre autres Inspruck, profitant du premier moment d’épouvante. Ensuite les Bavarois voulurent escalader le Brenner pour s’ouvrir un chemin en Italie ; mais là les attendaient les braves Tyroliens, de tout temps si dévoués, corps et biens, pour leur patrie; ils étaient alors renforcés d’un bon nombre de soldats autrichiens, commandés par le vaillant Martin Sterzing. Postés sur les rochers escarpés qui bordent les deux côtés du passage, ils lançaient des arbres et des rochers sur les ennemis qui défilaient en bas. Les Bavarois ne purent donc continuer, il fallut reculer. G’est alors qu'un arquebusier tyrolien se mit en embuscade dans une fondrière et attendit l’électeur ; mais il tua à sa place le comte d’Arco, trompé par son riche habillement. Dans sa retraite l’armée bavaroise eut beaucoup à souffrir, et ce ne fut qu’avec la moitié de ceux qui s’y étaient engagés que l’électeur put après deux mois rentrer dans ses États.

En compensation , il prit pendant l’hiver de cette même année les riches villes d’Augsbourg et de Passau, la principale forteresse d’Autriche, et les Français de leur côté avaient pris sur le Rhin les importantes places de Brissac et de Landau.

Bataille de Hochstet. 1704. — Pour réparer de pareilles pertes, les puissances coalisées voulurent remporter des succès plus grands encore, l’année suivante, avec toutes leurs forces réunies, et décidèrent que les trois généraux Marlborough, Eugène et Louis de Bade feraient ensemble la guerre dans le sud de l’Allemagne. Le général Slahrenberg devait rester en Italie pour la continuer sur le pied de défensive. Les trois généraux se réunirent à Heilbronn, sur le Necker ; Marlborough et le margrave de Bade se replièrent vers le Danuhe, tandis que Eugène poussait vers le Rhin. Les

Bavarois avaient posté une partie de leur armée dans les montagnes de Schellen, près de Donawerlh, dans une position avantageuse d’où ils gênaient beaucoup le passage sur le Danube ; mais ils y furent attaqués et malgré une vigoureuse résistance mis en fuite : leur camp tomba au pouvoir de l’ennemi.

Après ce combat , les puissances alliées firent faire des propositions de paix à l’électeur, lui offrant de grands avantages, s’il voulait abandonner l’alliance des Français. Il chancelait déjà et était sur le point de signer le traité de réconciliation, quand un courrier lui annonça que le maréchal de Tallard était en route avec une nouvelle armée pour venir à son secours. Le maréchal arriva, mais à sa suite le prince Eugène qui se réunit à Marlborough. Ces deux grands généraux se débarrassèrent du vieux et intraitable prince de Bade, en l’occupant au siège d’Ingolstadl , pour qu’il ne dérangeât point leurs projets pour la bataille; et le général anglais s’accorda facilement avec le modeste Eugène qui n’hésita pas à sacrifier sa propre gloire au succès de l’entreprise.

Le 12 août, les deux généraux, français et bavarois, se trouvèrent en face du village de Hochstet, et le 13 eut lieu la bataille. Les ennemis avaient l’avantage du nombre et de la position , car ils étaient très-bien couverts par un marais. Marlborough, à la tète de l’aile droite, composée d’Anglais et de Hessois, fut opposée aux Français, et Eugène avec l’aile gauche aux Bavarois. La bataille fut des plus acharnées, et plusieurs fois les assaillants furent repoussés par le terrible feu de l’artillerie. Enfin le duc profita d’un moment de désordre pour se jeter sur les Français et les mettre en fuite. Alors l’électeur fut obligé de se retirer aussi lui avec ses troupes. Vingt-huit bataillons et douze escadrons français essayèrent cependant de se défendre dans le village de Blenheim ; mais ils furent enfermés et forcés de se rendre prisonniers. C’était une grande victoire, vingt mille hommes, Français et Bavarois, étaient restés sur le champ de bataille, quinze mille prisonniers, parmi lesquels le maréchal lui-même avec ses fils et huit cent dix-huit de ses officiers. Le butin du vainqueur était aussi

immense : la cassette de guerre toute pleine, cent dix-sept canons , vingt-quatre obus et trois cents drapeaux, cinq mille voitures, trois mille six cents tentes et deux ponts de bateaux. Depuis ce temps le nom de Marlborough fut célébré dans toutes les chansons d’Allemagne, et l’Empereur le nomma prince de l’Empire.

L’électeur de Bavière se vit forcé de passer le Rhin avec les Français; ses États furent occupés par les troupes impériales, et sa femme n’eut pour son entretien que la ville de Munich et son revenu. Telle fut pour ce prince la triste fin de la campagne de 1704.

L’année suivante, 1705, l’empereur Léopold mourut d’une hydropisie de poitrine , peu regretté par ses sujets, parce qu’il n’avait point cette affabilité par laquelle les princes gagnent si facilement les cœurs de ceux qui les entourent. Mais ce qui le rendait surtout insupportable, c’était sa religion étroite, à tel point qu’elle le plaçait tout à fait sous la dépendance de la volonté des ecclésiastiques , et qu’elle dégénérait en intolérance envers ceux qui ne pensaient pas comme lui. Du reste, il était très-consciencieux et très-compatissant pour les pauvres; il poussa même jusqu’à la faiblesse cette dernière qualité et tomba souvent dans de grossiers abus. Léopold n’aurait pas dû naître dans des temps aussi difficiles et surtout antagoniste d’un Louis XIV. Il eut pour succès seur son fils Joseph.

Joseph I«r. 1705-1711.

On douta un moment si Joseph poursuivrait avec autant de zèle cette guerre en faveur de son frère ( il était passé en Espagne dès l’an 1704 et avait été reconnu pour roi en Aragon , Catalogne et dans le royaume de Valence ). Cependant le nouvel empereur ne tarda pas à déclarer sa résolution de continuer la guerre avec zèle et il tint parole.

Du reste, pendant cette année 1705, il n’y

GUERRE DE LA SUCCESSION D’ESPAGNE

eut rien de bien important dans toute la campagne. Eugène fut envoyé en Italie pour réorganiser l’armée qui était dans le plus grand désordre, et il ne put rien faire de plus celle année. Marlborough était aussi retourné dans les Pays-Bas , et il fut lui-même occupé tout le temps à rassembler des troupes fraîches. Cependant l’oppression qu’imposaient en Bavière les employés autrichiens et l’occupation du pays y excitèrent une terrible révolte. On voulait forcer la jeunesse à prendre du service pour l’Autriche, et une pareille violence souleva ce peuple fort et indépendant. Il courut aux armes , délivra celle jeunesse enrôlée, surprit les troupes autrichiennes isolées, et bientôt plus de vingt mille hommes enthousiasmés par les premiers succès se trouvèrent sous les ordres d’un jeune étudiant, Mainl. Alors ils purent entreprendre le siège de Braunau et de Schærding et forcer tous les petits châteaux à se rendre. Les Autrichiens furent donc obligés de traiter avec eux et de signer une suspension d’armes, non comme avec des révoltés, mais comme avec un ennemi qui défend son indépendance. Du reste, ils profitèrent de cette trêve pour faire venir des cercles voisins une petite armée impériale, avec l’aide de laquelle ils parvinrent à mettre en fuite cette foule de paysans, reprirent leurs villes les unes après les autres, et rétablirent l’ordre. Suivirent de nombreuses actions de sévérité qui excitèrent encore davantage l’animosité des deux peuples voisins. L’électeur lui-même, qui était considéré comme un ennemi de l’Empire et comme le moteur de celle révolte, fut déclaré proscrit en toute forme et son État un fief dévolu à l’Empire. L’Empereur rendit à l’électeur palatin , sur ses instantes demandes , le haut Palatinat que sa maison avait perdu pendant la guerre de trente ans , et qui était passé à la Bavière ; et en outre son ancienne place au conseil des électeurs.

Les princes qui avaient toujours refusé leur consentement à l’érection de l’électorat de Hanovre, y accédèrent alors enfin; il fut généralement reconnu , et l’électeur palatin résigna sa fonction de grand trésorier au nouvel électeur.

Batailles près deRamillies et de Turin. 1706.

— La France avait résolu, pour la campagne suivante, de tourner ses forces principales contre les Pays-Bas; afin de trouver, s’il était possible, dans la riche Hollande les moyens de continuer la guerre. L’armée qu’elle mit en campagne fut donc la plus belle qu’elle eût encore mise sur pied dans cette guerre ; mais son général , le maréchal de Villeroi , n’était pas un homme à opposer à l’audacieux Marlborough. Poussé par une aveugle confiance, il quitta ses positions près de Louvain pour aller attaquer l’ennemi dans la plaine de Ramillies ; le 22 mai. C’était ce que désirait Marlborough. Il s’était mis à couvert derrière un marais et des fossés pleins d’eau ; de sorte que, quand l’ennemi voulait approcher en nombre, il ne pouvait conserver son ordre de bataille, resserré qu’il était par des fossés; tandis que Marlborough, protégé par la nature du terrain, pouvait porter toutes ses forces sur un seul point et l’enfoncer. Avant la bataille un officier français avait dit : « Si l’armée qui est devant nous est assez vaillante pour nous résister, nous n’avons plus à paraître devant l’ennemi. » Cependant ils furent battus; car aucune valeur ne peut réparer les fautes d’un général. Ils perdirent vingt mille hommes, quatre-vingts drapeaux, les timballes et les étendards de la garde royale , et l’armée fut plus de deux mois avant de pouvoir se reformer. Le vainqueur parcourut le Brabant et la Flandre, prit toutes les villes du pays et leur fit prêter serment à Charles III, comme à leur maître légitime; à Bruxelles on tint un conseil d’État au nom du nouveau roi.

Le prince Eugène, en Italie, ne voulut pas non plus laisser passer celte année sans action d’éclat. 11 osa une expédition des plus audacieuses que l’on trouve dans les annales de la guerre. A la tête de vingt-quatre mille Allemands au plus, il se mit en marche, gravissant les montagnes, traversant les fleuves, au milieu d’un cercle de villes occupées par l’ennemi, pour arriver au secours du duc de Savoie, qui se trouvait très-vivement pressé et dont la capitale était assiégée. L’expédition réussit au grand étonnement de tout le monde; Èugène se joignit au duc et se hâta avec lui de venir délivrer Turin. Quoique son armée fût

bien plus faible et composée de différentes espèces de troupes, il osa, le 7 septembre à quatre heures du matin, attaquer les lignes françaises. Ils furent reçus par une effroyable décharge d’artillerie, qui pourtant n’empêcha pas ses troupes de marcher en avant. Le prince de Dessau, connu plus tard sous le nom du vieux Dessau, conduisit ses Prussiens sur l’aile gauche, droit aux retranchements; alors il fut imité par les Wurtembergcois et les Palatins qui attaquèrent le centre, et ceux de Gotha à l’aile droite , en même temps que le comte de Daun faisait une sortie avec les troupes de la citadelle. Le combat fut acharné, deux attaques des Allemands furent repoussées. Enfin après deux heures de tentatives les Prussiens les premiers arrivèrent sur le rempart et furent bientôt suivis de tous les autres; la confusion fut d’autant plus grande parmi les ennemis qu’ils furent pris à dos par la garnison sortie de Turin et que leurs deux généraux, le duc d’Orléans et le comte Marsin , furent emportés blessés du champ de bataille. Marsin fut pris et mourut le jour suivant à Turin. Cinq mille morts et un plus grand nombre de blessés couvrirent le champ de bataille. Le reste s’enfuit vers la France par-dessus les montagnes, dans un tel désordre que de cette armée de quatrevingt mille hommes il ne resta pas de corps qui eût avec lui seize mille hommes; les grandes provisions rassemblées pour le siège, cent treize pièces d’artillerie, quatre-vingts barils de poudre , et une quantité de boulets , tout tomba entre les mains du vainqueur. Les suites de la bataille offrirent encore plus d’avantages que toute cette capture. Les Français perdirent bientôt leurs places en Italie les unes après les autres, et furent réduits à conclure une capitulation générale d’après laquelle ils évacuaient l’Italie et promettaient de n’y envoyer aucune armée de toute la guerre. La conduite d’Eugène fut si glorieuse dans cette campagne que son nom en brilla d’un nouvel éclat par toute l’Europe. L’Empereur lui fit présent d’une épée précieuse et le nomma gouverneur général du Milanais.

Dans l’année 1707, la France perdit encore une troisième portion de la succession d’Espagne, le royaume de Naples, qui tomba au pou-{

voir de l’Empereur. Les deux grandes batailles de l’année précédente lui avaient déjà conquis la Lombardie et les Pays-Bas. Naples, où il n’y avait que quelques troupes, fut bientôt prise, et la France perdit ainsi son dernier pied-àterre en Italie; et, dans les Pays-Bas, il ne restait plus à Marlborough une seule place à prendre. La seule compensation qu’eut Louis NlV, fut dans le hautBhin, où il profita de l’engourdissement de l’armée impériale. Le vieux feld -maréchal, Louis de Bade, qui mourut en 1707, fut remplacé par le margrave de Baireuth , qui n’était guère plus actif et qui , par son irrésolution, laissa les Français passer le Rhin auprès de Strasbourg et exercer les plus cruelles dévastations dans la Franconie et la Souabe. On a calculé que, dans l’espace de deux mois, ils avaient par leurs incendies causé des pertes pour plus de 9 millions de florins. Le margrave de Baireuth ne tarda pas ensuite à donner sa démission du commandement en chef, à la grande satisfaction de tous, et il fut remplacé par un homme plus actif, l’électeur George-Louis de Hanovre; mais le mauvais état de l’armée impériale l’empêcha encore de rien entreprendre de remarquable; il lui fallut se contenter de forcer les Français à repasser le Rhin par le manque de ressources pour leur entretien, et de les empêcher de passer sur la rive droite l’année suivante.

Une expédition que le prince Eugène, dans la même année 1707, à la demande des puissances maritimes, eut à conduire d’Italie sur le sud de la France pour prendre Toulon, ne réussit pas mieux que les tentatives qu’avait faites Charles-Quint cent quatre-vingts ans avant; et dans le même temps aussi, le roi Louis eut la joie de voir son petit-fils, Philippe V, de nouveau maître de presque toute l’Espagne. L’archiduc Gharles avait eu l’année précédente un heureux moment en Espagne : son armée , composée principalement de Portugais auxiliaires, avait réussi à prendre la capitale, Madrid, et l’y avait proclamé roi de toute l’Espagne; mais sa propre indolence, la division de ses généraux, la haine des Castillans contre lui et les Aragonais, de même que contre les Anglais et les Portugais, et bien d’autres raisons, lui firent perdre peu à peu ses conquêtes ;

GUERRE DE LA SUCCESSION D’ESPAGNE

de sorte que dans l’année 1707 il ne lui restait plus que la Catalogne.

Cependant Louis XIV avait déjà fait de si grandes pertes dans cette guerre, et son pays était si épuisé qu’il était visible qu’il désirait la paix et qu’il faisait taire son vieil orgueil pour essayer de l’acheter même au prix de grands sacrifices ; mais ses adversaires songèrent cette fois à le punir de ses anciennes fiertés. C’étaient surtout Eugène et Marlborough qui en détournaient l’Angleterre et l’Autriche; ils ne songeaient qu’à préparer de plus grandes humiliations au roi Louis XIV qu’ils haïssaient du fond du cœur, et ils y réussirent.

Bataillesd’Oudenardeet deMalplaquet. 1708- 1709. — Ces deux généraux se réunirent encore une fois dans les Pays-Bas pour livrer bataille, après qu’Eugène eut tout réglé en Italie ; et ainsi réunis ils firent essuyer, près d’Oudenarde, une grande défaite aux ducs de Bourgogne et de Vendôme, 11 juin 1708. La division des deux chefs fut la cause de leur malheur. Après cette victoire Eugène attaqua audacieusement la citadelle de Lille, qui passait pour imprenable, et s’en empara.

Les malheurs de celte campagne furent d’autant plus durs pour la France qu’elle fut suivie d’un hiver extraordinairement froid, de 1708 à 1709, et de bien d’autres maux causés par la rigueur de cet hiver, dont on ne trouve pas d’autres exemples dans l’histoire. Le froid fut si grand que les bêtes sauvages gelaient au milieu des forêts et les oiseaux dans l’air; les arbres fruitiers, les ceps de vigne, tout fut gelé; et le peuple, déjà accablé par la guerre, fut jeté dans un profond désespoir par ce fléau de la nature : les cris des malheureux déchiraient les cœurs, et l’on ne voyait aucune ressource pour la prochaine campagne. Alors le roi découragé fut obligé de se résigner à faire de nouvelles propositions de paix : il déclara donc qu’il renonçait à l’Espagne, à l’Inde, au Milanais et aux Pays-Bas, si seulement on voulait laisser à Philippe V Naples et la Sicile. Mais les deux généraux qui parurent dans ces conférences de paix à La Haye, répondirent fort brièvement que la maison d’Autriche ne devait pas perdre un seul village de toute la succession d’Espagne; et quand celte dure exigence

fut accordée, on demanda encore des concessions d’une partie du territoire français : i que l’Alsace fût rendue et qu’une ligne de places fortes sur les Pays-Bas et la Savoie fût abandonnée pour la sécurité de ce pays contre les artifices de la France. » Les envoyés français accordèrent tout successivement, ils ne refusèrent qu’une seule des prétentions de l’ennemi , et qui , dans le fait , était déshonorante : c’était que Louis, au cas où son petit-fils ne voudrait pas évacuer de bon gré l’Espagne, aidât lui-même à l’en chasser par la force des armes. 11 ne voulut jamais se couvrir d’une telle honte et la guerre recommença.

Déjà une partie de l’été s’était passée dans les conférences. Eugène et Marlborough se hâtèrent de profiter du reste du temps ; ils prirent Tournay et marchèrent sur Mons. Le maréchal de Villars voulait couvrir cette ville, et avait pris une bonne position en avant de Mons, à Malplaquet. Mais les deux généraux victorieux l’y attaquèrent sans balancer, le 11 septembre, et le chassèrent après un sanglant combat, le plus sanglant de toute la guerre. Eugène luimême, au commencement de l’action, fut effleuré à la tête d’un coup de feu, mais il se contenta d’attacher son mouchoir autour de sa tète , et conduisit son aile en avant. Après cette bataille, Mons fut emporté.

Une nouvelle campagne était perdue , et Louis XIV fut obligé de demander de nouveau la paix. Il accordait tout ce qu’on demandait; seulement, afin de ne pas être obligé d’envoyer une armée qui aidât à chasser d’Espagne Philippe, son petit-fils, il promettait de l’argent aux puissances alliées pour qu’elles pussent arriver à ce but. Mais alors Louis put apprendre par lui-même ce qu’il avait si bien fait sentir aux autres, combien il est dur, quand on est dans le malheur , d’être traité avec insolence par son vainqueur. Il put voir encore, combien sa duplicité dans les traités antérieurs avait aliéné la confiance des autres peuples de l’Europe : on lui répondit que tant que Philippe V serait en Espagne, on ne pourrait croire aux promesses de son cabinet; et que s’il voulait penser sérieusement à un traité de paix, il fallait commencer par satisfaire à toutes les exigences des puissances alliées, et remplir

toutes les conditions dans l’intervalle de deux mois. Après une réponse si dure, la guerre recommença et Eugène et Marlborough prirent encore plusieurs places sur la frontière de France. On reçut aussi de l’Espagne la nouvelle que le comte de Stahrenberg, général de Charles, avait battu complètement l’armée de Philippe, et que, le 28 septembre 1710, Charles avait fait son entrée en grande pompe dans Madrid.

Louis XIY, déjà vieux et malade, était réduit à la dernière extrémité et semblait n’avoir plus aucune ressource. 11 lui fallait donc après tant de guerres, tant de sacrifices d’hommes et d’argent, voir tomber tout d’un coup tout cet échafaudage élevé pour la grandeur de son nom et de son empire, et même retrancher sur le territoire qu’il avait reçu. La mauvaise fortune ne parait à personne plus dure qu’à celui qui croyait avoir saisi le faîte de la grandeur. — Mais les adversaires avaient eux-mêmes perdu cette modération qui seule peut arrêter juste à temps; leur bonne fortune les rendit insolents, et leur fit perdre une bonne partie des fruits de leurs victoires. Trois événements favorables tirèrent tout d’un coup la France de cette grande extrémité et lui procurèrent une paix plus supportable. Le discrédit du duc de Marlborough , les victoires des partisans français en Espagne, et la mort de l’empereur Joseph (î).

En Angleterre, où les amis de Marlborough avaient jusque-là gouverné le pays , il se forma secrètement pendant son absence un parti contraire qui , pour donner une plus grande force à son opposition, prit le nom de torys ou partisans du roi , tandis que l’autre s’appelait whigs où partisans du peuple. Anne se montra peu reconnaissante pour Marlborough et pour ses grandes actions, et sa femme, qui jusquelà avait régné sur l’esprit de la reine, fut dépossédée par lady Masham, qui eut l’adresse de se substituer à sa place. En 1740, on créa un nouveau parlement de torys , et de là cette tendance à la paix de la part de l’Angleterre;

(1) On pourrait ajouter les victoires des Français , dont l’auteur ne parle pas, entre autres celle remportée a Denain parYillars, en 1712. N. T.

tandis qu’elle avait tant d’ardeur pour la guerre avec Marlborough. Il conserva encore quelque temps le commandement en chef, mais avec de grandes restrictions; encore lui fut-il bientôt tout à fait arraché.

La mort de l’empereur Joseph , arrivée en 1711 , 17 avril, ne contribua pas peu à faire pencher vers la paix. 11 mourut de la petite vérole, à l’âge de trente-trois ans; il a été vanté par l’histoire comme un prince actif et prompt, et de beaucoup supérieur à son père et à son frère. Son esprit était capable des plus grandes pensées ; et c’est son regard pénétrant qui lui fit trouver Eugène, à qui il donna toute sa confiance. Comme l’Empereur était mort sans héritiers, sa succession échut à son frère Charles. Ici se présentait encore cette question sur l’équilibre des puissances de l’Europe , comme du temps de Charles-Quint. Est-il prudent que cet empereur Charles, s’il est élu par les Allemands sous le nom de Charles YI, règne sur la moitié de l’Europe, commeCharles-Quint, et que la maison d’Autriche soit si puissante? Car Charles VI eût possédé la même domination queCharles-Quint, s’ileùtréuni toutel’Autriche à la monarchie espagnole. Une telle puissance parut redoutable aux autres États, surtout aux États maritimes, et ils crurent devoir, en demandant l’élection de Charles comme Empereur, lui contester ensuite une partie de la succession d’Espagne. Il fut donc couronné à Francfort, le 22 décembre 1711.

Charles VI. 1711-1740.

Charles n’avait plus rien en Espagne. Battu plusieurs fois par l’habile Vendôme, général français, il avait été dépouillé peu à peu de tout le terrain qu’il occupait. De sorte que Philippe V avait reconquis tout son royaume.

Paix d’Utrecht. 1713. — Pendant ce tempslà, l’Angleterre avait entamé des conférences particulières avec la France, et déjà les conditions courantes de la paix étaient signées; de

paix d’utrecht et de rastart.

sorte que les alliés furent obligés de s’accommoder de conditions fort peu avantageuses, tant la conduite de l’Angleterre à leur égard fut peu honorable. Utrecht fut choisi pour le lieu des assemblées.

Sur le point capital , la succession d’Espagne, on fut bientôt d’accord malgré les protestations de l’Empereur. Philippe V devait avoir l’Espagne et les Indes, et Charles le reste; en même temps Philippe devait renoncer à tous ses droits à la couronne de France, afin que jamais les deux couronnes de France et d’Espagne ne pussent être réunies sur la même tète.

La France abandonna à l’Angleterre la baie d’Hudson et la Nouvelle-Écosse, et fit en outre démolir les fortifications de Dunkerque. Elle céda au Portugal des possessions au sud de l’Amérique; à la Prusse, la Gueldre espagnole et les principautés de Neuchâtel et deValengin. La France reconnut aussi son prince comme roi. La Savoie obtint d’importantes forteresses sur la frontière de France, et comme elle pouvait aussi faire valoir des droits à la couronne d’Espagne , elle reçut en compensation le royaume de Sicile. La Hollande, qui avait été la plus fidèle dans l’alliance, et qui, antérieurement , avait refusé les propositions les plus avantageuses de faire sa paix particulière avec la France, ne reçut alors que très-peu de chose, fut obligée de rendre les plus fortes places conquises , et ne garda qu’une ligne de places faibles qui lui furent de peu d’utilité.

L’Espagne abandonna aussi à l’Angleterre la place forte de Gibraltar et l’ile de Minorque ; de sorte que ce fut l’Angleterre qui tira le plus grand profit de cette guerre.

Paix de Radstadt et de Bade. 1714. — L’Empereur et l’Empire, abandonnés de leurs alliés, furent obligés de traiter seuls ou de continuer seuls la guerre. Les propositions que leur faisait la France étaient des plus honteuses. Louis demandait , sans doute pour se montrer généreux envers son allié, l’électeur de Bavière, son entière réintégration dans ses États et de plus la cession des comtés de Burgau et de Nollenbourg, et de l’ile de Sardaigne à titre de

royaume : récompense d’un royaume pour celui qui avait été le fidèle allié d’un ennemi de l’Empire. Souscrire à de pareilles conditions eût été se déshonorer, et la guerre recommença, mais avec quelles chances? Eugène, tombé de si haut, n’ayant plus avec lui qu’une poignée de soldats impériaux, fut plus d’une fois hors d’état de défendre les frontières du Rhin contre toute la puissance de la France dont les armées étaient commandées par Villars. Les cercles limitrophes furent de nouveau pillés et les importantes places de Landau et de Fribourg furent conquises.

Enfin, Eugène et Villars se réunirent, en novembre 1713, dans le château de Radstadt, et commencèrent des conférences de paix. Ces deux grands généraux , qui plus d’une fois s’étaient mesurés sur le champ de bataille, voulurent tous les deux avoir l’honneur d’être des pacificateurs. Après de grandes difficultés vaincues et plus d’une rupture causée par l’orgueil de Louis, ils signèrent enfin la paix, le 7 mars 1714. L’Empereur reçut les Pays-Bas espagnols, le Milanais, la Sardaigne, Mantoue et les ports de Toscane. La France rendit toutes les conquêtes qu’elle avait faites sur le Rhin jusqu’à Landau. La Bavière et Cologne furent rayées du ban de l’Empire, et toutes leurs dépendances et dignités leur furent restituées.

C’étaient là les conditions principales de la paix; mais il y eut encore beaucoup d’autres points relatifs à l’empire germanique spécialement, qui furent signés le 7 septembre 1714, à Baden, dans l’Argovie, par les commissaires de la paix.

Ainsi , un grand ouragan venait de passer sur nos têtes. Cependant la grande guerre du Nord, qui ébranlait l’autre partie de l’Europe, le Nord et l’Est, durait encore. A la vérité, elle ne fut que très-peu sensible à l’Allemagne; mais le nord de l’Europe fut toujours inquiet, jusqu’à la mort du roi de Suède, Charles XII, en décembre 1718. Alors elle eut un moment de calme pour se reposer. Louis XIV était mort auparavant, en 1715 (i).

Suite du règne de Charles VI. — Nous avons

(1) Il est facile de remarquer que l’auteur ne par-

donne pas à Louis XIV d’avoir humilié l’empire d’Alle-

raconté avec détail cette dernière et importante guerre; parce que la France y perdit sa supériorité, et que l’Autriche et l’Allemagne y trouvèrent le moment favorable de reprendre leur ancienne place dans l’histoire du monde. Comme il était à craindre, depuisque LouisXlV avait manifesté des vues de conquêtes, qu’un État livré à lui seul ne put résister à toute la puissance de la France, le roi Guillaume d’Angleterre s’attacha uniquement à mettre une barrière à cette ambition qui se faisait voir , en opposant les alliances de plusieurs contre un seul; afin que, dans l’avenir , les seules lois de la justice et de l’équité pussent gouverner les peuples entre eux. Il fut donc le fondateur de ce nouveau système politique de l’équilibre européen, et fut un grand homme, puisque avec de petits moyens il a fait de grandes choses; car dans la réalité, il a été le bouclier de l’Europe. Il fondait surtout son espérance pour le maintien de la paix et de la sécurité sur son alliance avec l’Autriche; alliance, pour me servir de l’expression de l’époque, du plus indépendant protestantisme avec le plus légitime catholicisme. Celte alliance a en effet donné une nouvelle forme à toutes les relations des différents États européens entre eux. Mais un des effets les plus apparents a été de faire régner parmi les peuples des principes de tolérance, de considération réciproque et d’estime mutuelle; et c’est aussi par là que la première moitié du dix-huitième siècle se fait remarquer, malgré bien des faiblesses. L’Autriche retrouvait donc ainsi sa place vis-à-vis de l’Europe : elle était comme la puissance destinée à établir des relations entre tous les peuples, et maintenir entre eux l’ordre et l’union ; tandis que vis-à-vis de l’Allemagne elle était d’autant plus puissante pour relever l’ancienne dignité et l’ancienne constitution de l’empire allemand. La gloire et les acquisitions que lui avait ap-

magne ; tandis qu’un Français lui sera toujours reconnaissant du grand éclat qu’il a jeté sur notre nation. Sans doute on peut lui reprocher de l'orgueil et de l’ambition, mais il eut de grandes vertus, un grand génie et une grande volonté. Si à la fin de son règne il eut des revers dans la guerre , s’il commit des fautes en politique par présomption et par zèle pour la cause catholique, il eut l’habileté de les réparer dans le traité

portées cette guerre qui vient de finir, semblent tout à fait une faveur de la Providence pour confirmer à l’Autriche celte destination. Elle devint en effet plus puissante qu’elle n’eût été avec la couronne d’Espagne; car un tel développement dans la domination , n’est rien moins qu’une augmentation de force, comme nous l’a appris le règne de Charles-Quint. L’Autriche fut redevable de ce glorieux élan , particulièrement au grand génie d’Eugène et à ce prince qu’elle perdit trop tôt, à l’empereur Joseph Ier, qui se livra tout entier à cette profonde et grande pensée.

Si l’empereur Charles VI avait eu assez de génie pour reconnaître la place qu’il était appelé à donner à l’Autriche et à l’Allemagne dans l’histoire parmi les puissances européennes, place dont il aurait pu prendre possession aussitôt, il aurait pu jeter les fondements d’une paix glorieuse et de longue durée, non-seulement pour l’Autriche, mais pour toute l’Allemagne. Le vénérable , l’ancien empire d’Allemagne , qui avait traversé les siècles , aurait pu alors prendre une nouvelle vie avec une nouvelle forme; si la pensée d’une alliance européenne, qui baserait son système d’équilibre sur les lois éternelles de la religion et de la morale, et qui s’appuierait ainsi sur une protection intérieure et invisible, avait été embrassée par toutes les puissances; et si l’Autriche et l’Allemagne avaient été établies pour veiller à sa conservation. Ces deux puissances, qui ne peuvent avoir aucunes pensées ambitieuses, n’auraient eu de force que par une protection équitable pour la conservation pacifique de ce grand tout; et alors on aurait vu ce système d’équilibre, comme une puissance invisible, prendre, dans ces temps modernes, la place qu’avait occupée l’empire et la souveraineté des papes au moyen âge.

Mais le génie de Charles, aussi bien que

d’Ulrecht ( M. de La Hode , Histoire de Louis XIV ). Si la guerre apporta de grands maux sur la France el sur l’Europe , l’essor qu’il donna au commerce , aux arls, aux sciences , à la civilisation en fui une belle compensation, et fil que le siècle de Louis XIV , quoi qu’on en dise, a été la plus belle époque de l’histoire moderne.

MARIE-THÉRÈSE ET FRÉDÉRIC If.

celui de son siècle, n’étail pas capable d’embrasser une aussi grande pensée et moins encore de l’exécuter. La pensée d’équilibre pour les États devint de plus en plus matérielle; une estimation exacte des forces physiques, un mesurage des produits des empires et une supputation du nombre des sujets et des soldats. Aussi elle devint un des plus grands maux, qui, sortis de la France et particulièrement de Louis XIV, se répandirent dans l’Europe, et fit que les souverains ne cherchèrent plus la sécurité de leur indépendance et de leur souveraineté là où elle gît réellement, c’est-à-dire dans l’amour de leurs peuples, mais dans le grand nombre de leurs soldats sous les armes. Toutes les fois qu’un peuple s’arma, son voisin prit aussi les armes, et ce fut presque l’unique raison des relations entre peuples; tandis que les forces intellectuelles et morales ne furent comptées pour rien , parce qu’on ne pouvait les mesurer. Une pareille erreur devait entraîner avec elle une lourde punition. L’intelligence délaissée abandonna tout cet échafaudage , qui avait coûté tant de peines et qui ne pouvait subsister que par elle; et ce système d’équilibre, après avoir jeté un moment d’éclat sous Eugène et Guillaume, longtemps chancelant et menaçant, n’échappant qu’avec peine tantôt à une ruine, tantôt à une autre, finit, avant la fin du siècle dans lequel il s’était élevé, par s’écrouler sur lui-même.

Par suite de ce système et de celte position de la maison d’Autriche , l’Allemagne se trouva mêlée à toutes les guerres de la maison d’Autriche; en outre elle eut à souffrir de tous les mouvements qui eurent lieu en Europe, sans aucun bénéfice pour elle , jusqu’à ce que ce vieil et chancelant édifice de l’Empire, ébranlé par de continuelles secousses , fut enfin complètement renversé; car dans la vie des peuples comme dans celle des individus, il n’y a point de temps d’arrêt ; il faut toujours marcher en avant si l’on ne veut reculer, et l’Allemagne venait de refuser de sang-froid l’occasion de s’élever.

Du reste , les vingt dernières années du règne de Charles VI, sauf quelques petites exceptions, furent un temps de repos. L’Empereur se consacra surtout à l’administration inté-

rieure de ses grandes et belles provinces, et ce fut pour elles un bienfait après une époque si orageuse. — Comme il n’avait point d’héritier, il avait fait un testament ou une pragmatiquesanction d’après laquelle toutes ses vastes possessions devaient échoir à sa fille, Marie- Thérèse ; son grand désir était de la voir solennellement reconnue de tous les États importants de l’Europe , afin d’être lui-même rassuré contre la division de sa grande monarchie. Ce fut le grand souci de sa vie, et s’il parvint , après nombre de tentatives repoussées, à établir son projet , s’il fit confirmer sa pragmatique-sanction , ce ne fut rien d’important; puisque cette pragmatique ne servit qu’à faire connaître l’abus qu’on ferait du nouveau système politique, et d’ailleurs ne garantit point sa succession à sa fille contre les attaques de ceux qui prétendaient faire valoir leurs droits les armes à la main.

L’Empereur soutint une guerre, de 1733 à 1733, en faveur d’Auguste III de Saxe, qui avait été élu roi de Pologne, contre la France qui voulait élever à sa place, sur ce trône, Stanislas Lekzinski, beau-père de Louis XV. Cette guerre ne fut pas heureuse pour l’Autriche. Par le traité de paix qui suivit , Auguste III resta bien à la vérité roi de Pologne, mais pour cela l’Allemagne fut obligée de sacrifier à l’avidité de son voisin une nouvelle province : la Lorraine fut cédée à Stanislas, et par lui revint à la France; et François-Étienne, alors duc de Lorraine, fut fait grand-duc de Toscane. L’armée autrichienne n’eut guère plus de succès contre les Turcs, et, lors de la paix, en 1739, il fallut rendre l’importante place de Belgrade que le prince Eugène avait conquise et qui servait de boulevard de ce côté-là.

Marie-Thérèse et Frédéric II de Prusse.

L’empereur Charles VI mourut le 20 octobre 1740, et sa fille, Marie-Thérèse, se saisit du gouvernement dans tous ses États, en consé-

qucnce de la pragmatique-sanction. Mais aussitôt après arriva à Vienne un envoyé de l’électeur de Bavière, apportant une déclaration de son maître, par laquelle il disait « que l’électeur ne pouvait reconnaître la jeune reine comme héritière et successeur de son père; parce que la maison de Bavière avait des droits légitimes à l’héritage de l’Autriche. » Il fondait ses prétentions sur sa descendance de la fille aînée de Ferdinand Ier, dont la postérité devait rentrer dans ses droits aujourd’hui qu’il n’y avait plus d’enfants mâles dans la maison d’Autriche. Ce droit évidemment ne pouvait être valable qu’au cas où l’Empereur n’aurait pas laissé même de filles, mais puisqu’il en avait une, ses droits devaient passer avant tous autres qui ne viendraient que par les femmes.

Cependant les jurisconsultes de Bavière prétendirent justifier les prétentions de leur maître par plus d’une bonne raison ; mais ce qui porta surtout l’électeur à cette démarche, ce fut que la France lui promit en secret son assistance pour le démembrement de l’héritage d’Autriche.

Avant que ce différend n’en vint à être vidé les armes à la main , il s’éleva contre Marie- Thérèse un autre ennemi encorebien plusinatlendu; c’était le jeune roi de Prusse, Frédéric II, qui, monté sur le troue dans la même année 1740, se jeta tout d’un coup avec son armée en Silésie et s’en empara. Dans sa déclaration, qu’il fit publier en même temps, il annonçait des prétentions sur plusieurs principautés de Silésie, savoir : sur celles de Jœgerndorf, Liegnitz, Brieg et Wohlau ; quant au premier pays, il faisait remonter ses droits à un fait antérieur à la guerre de trente ans, au temps où le margrave de Brandebourg- Jœgerndorf fut mis au ban de l’Empire et dépossédé de sa principauté par l’empereur Ferdinand II, pour avoir fait alliance avec les Bohémiens révoltés. Le roi de Prusse prétendait, que quand bien même la mise du prince au ban de l’Empire eût été légitime, encore n’aurait-il pu que séquestrer la principauté, sans l’arracher à ses parents, qui n’avaient pris aucune part au crime. Pour les principautés de Liegnitz, Brieg et Wohlau, Frédéric faisait

remonter ses droits encore bien plus haut, savoir: à un testament du duc Frédéric de Liegnitz en faveur de Joachim II de Brandebourg, en l’année 1507. — Mais quel travail s’opérait dans l’âme de ce jeune roi? quelle pensée le poussait? qu’est-ce qui lui mit les armes à la main la première année de son règne et lui fil saisir l’occasion de renouveler d’anciens droits qui , s’il n’avait paru lui-même dans le monde, seraient restés éternellement dans l’oubli? 11 nous le découvre lui-même en peu de mots. Ap rès avoir raconté dans l’histoire de la maison de Brandebourg l’élévation de la Prusse en royaume par Frédéric 1er, il s’exprime ainsi à ce sujet : « C’est un véritable appât que le roi Frédéric a jeté à tous ses successeurs; car il semble leur dire : Je vous ai acquis un titre, c’est à vous de vous en rendre dignes; j’ai jeté les bases de votre grandeur, c’est à vous d’achever l’ouvrage. » Ces seuls mots sont pour nous la clef qui nous ouvre les secrets de toute la conduite de Frédéric. Toutes les idées qu’on remarque dans Charlemagne et en firent un conquérant, toutes celles qui entraînèrent Gustave-Adolphe dans des combats où il trouva la mort, vivaient dans l’âme de Frédéric. Ainsi donc cette pensée, qui poussait le grand électeur de Prusse à faire de ses États une puissance indépendante et qui prit rang parmi les plus grandes de l’Europe , était chez Frédéric II une passion qui le dévorait. 11 se regardait comme invinciblement destiné à élever son peuple au rang que la force de son esprit lui faisait voir comme possible; à changer, en un mot, le titre de roi en une puissance royale. Frédéric avait reçu de la nature une âme hardie et entreprenante, qui se trouvait gênée dans une petite enceinte et qui avait besoin d’un plus vaste champ; aussi sous le rapport de l’activité Frédéric ne le céderait en rien aux plus grands génies de l’hisloire ; il n’est personne qui plus que lui ail dominé son siècle, personne qui , comme lui, en ait été le type. Du reste c’est le caractère du grand homme d’être l’expression de son époque, d’en refléter, comme un brillant miroir, aussi bienles imperfections et les petitesses que les vertus. 11 ne faut donc pas s’étonner si Frédéric, malgré ce caractère et cette grande âme dont il était

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