LA RELIGION
Le culte des Germains se rapporlait à leur nature , et par conséquent était beaucoup plus simple et plus élevé que celui des autres peu-
ples. Quoique sans culture , ils portaient dans leurs cœurs le sentiment d’une puissance infinie cl éternelle, et ils regardaient comme un
INTRODUCTION
alFront pour la divinité de l’enfermer dans des murailles ou de la représenter sous des formes humaines. Ils lui consacraient donc des bosquets et des forêts , comme temple infini dont la nature élevait elle-même les colonnes et auquel l’immensité du ciel servait de toit. Ils nommaient du nom de la divinité les mystères de son culte, qu’ils ne considéraient du reste que des yeux de la foi. On reconnaît les nobles sentiments des Germains, même dans leurs anciennes fables sur leurs divinités. Car , loin de ressembler aux Grecs et aux Romains , qui avaient revêtu leurs dieux de toutes les faiblesses de l’humanité , afin de couvrir leurs propres défauts, ils avait représenté dans les leurs les plus belles images de force et de grandeur, de courage et de générosité. Mais ils se distinguaient encore plus des autres peuples , par une croyance ferme et nette à l’immortalité de l’âme, croyance qui extirpait de leurs cœurs toute crainte de la mort. Souvent même dans l’espérance d’une nouvelle vie, quand ils ne pouvaient jouir de celle-ci que dans l’esclavage, ils se donnaient la mort.
Cette noblesse naturelle, et celte pureté dans leurs idées religieuses, rendaient les peuples germains très-propres à recevoir plus tard le christianisme. C’était le vase que Dieu s’était ménagé pour la conservation pure de ses leçons. Les Juifs , les Grecs et les Romains étaient déjà trop énervés par les voluptés et le crime pour recevoir ces nouvelles instructions, et encore plus pour les conserver , parce que , comme dit l’Écriture, un vieux vase ne peut conserver un vin nouveau.
Les anciens Germains adoraient , comme les Perses, le soleil et le feu, mais ils regardaient Wodan comme le plus grand Dieu. Ils l’appelaient aussi du beau nom de Alvaler, père de toutes choses. Ils élevaient dans leurs bosquets sacrés , en l’honneur du soleil , des chevaux blancs qu’ils attelaient à des chars consacrés, et qui devaient être conduits par le prêtre ou le prince. Ils épiaient, avec le plus grand soin, leurs hennissements ; car , comme les Perses
(1) On se rappelle que Darius, fils d’IIystape, dut son élection au hennissement de son cheval et à la ruse de son écuyer, qui, la veille, avait fait venir une cavale à
encore (i) , ils y trouvaient l’annonce de l’avenir et la marque de la volonté des dieux. Leur plus bienfaisante déesse était la mère de la terre qu’ils appelaient Ilertha. Voici ce que Tacite raconte de son culte ( Gt-rni. xl ). 11 y avait dans une ile un bois sacré, et dans ce bois un char sacré couvert avec des tapis. De temps à autre, c’était suivant la volonté des prêtres, la déesse descendait de ses demeures saintes, et se promenait sur son char attelé de génisses sacrées , accompagnée de son prêtre ijui se tenait dans la posture du plus profond respect. C’étaient alors autant de jours de fêtes; et les lieux qu’elle honorait de sa présence étaient dans la joie. Alors, il n’y avait point de guerre, personne ne portait ses armes, partout régnait la paix et le calme le plus profond, jusqu’à ce que la déesse, fatiguée de visiter les mortels , fût reconduite dans son temple par le prêtre ; ensuite le char , le tapis , la déesse elle-même, dit-on , étaient plongés mystérieusement dans la mer qui engloutissait aussi les esclaves occupés à son service ; de là, une secrète horreur et une ignorance respectueuse pour ce qui ne pouvait être vu qu’au prix de la vie .
« Cette île au bois sacré existe encore aujourd’hui, raconte un écrivain de notre temps ; c’est une délicieuse île de la mer Raltique ; elle s’appelle Rugen , et on y parle encore le langage des Germains. Une autre race et un autre Dieu ont remplacé les habitants, mais la tradition reste toujours. Les indigènes montrent encore à l’étranger le bois sacré où l’on se réunissait autrefois pour célébrer au printemps la fête de la déesse de la terre par toute espèce de jeux, et par où le prêtre sortait en procession sur son char, accompagné des cris de joie de la multitude. La mer de Hertha subsiste toujours avec ses eaux calmes et profondes; bassin circulaire , environné de collines mousseuses et ombragé par des bois épais ; un religieux frissonnement saisit dans ces lieux. Ils ne sont habités que par quelques êtres animés, en trèspetit nombre; et le bruit d’un troupeau, ou
l’endroit même où il se tint ; et l’odeur qui en restait fit hennir le cheval de son maître.
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cl’une poule d’eau, ou d’un plongeon qui s’élève du milieu des joncs, en vient seul troubler le solennel silence. A son extrémité nord est l’ancien bourg, avec ses hautes murailles, et l’allée où était honorée l’image de la déesse. Des joncs en occupent la place. Mais des débris d’autels , des pierres de sacrifice , rappellent encore les anciens temps. Mille pas plus loin , on aperçoit la mer, le promontoire de Stubben- Kammer et le Kœnîgsluhl avec ses hautes colonnes. »
Les Allemands attachaient une grande importance aux divinations et aux pronostics, comme nous l’avons déjà remarqué au sujet des chevaux du soleil. Souvent, quand ils avaient une guerre, ils prenaient un prisonnier sur le peuple ennemi pour le faire combattre en duel contre un de leurs guerriers, chacun avec les armes de son pays ; la victoire de l’un ou de l’autre était regardée comme un pronostic ou un jugement de Dieu. Le corbeau et le hibou portaient malheur; le coucou annonçait une longue vie. Ils découvraient encore l’avenir au moyen de branches d’arbres fruitiers (les bâtons runiques). On mettait différents signes sur chaque bâton et alors ils étaient jetés sur une toile blanche ; puis le prêtre, ou le père de famille , pour les affaires particulières , fai-
sait une prière à la divinité, et prenait trois fois un des bâtons dont les signes donnaient des révélations divines. Les voyantes étaient extrêmement vénérées, et l’histoire a conservé quelques noms de celles auxquelles la croyance des peuples avait donné une grande influence sur la décision des affaires publiques. Tacite nomme Aurinia , peut-être Alruna, comme très-instruite dans les mystères des bâtons runiques; la célèbre Wéléda, qui, du haut d’une tour sur les bords de la Lippe , gouvernait les peuples du bas Rhin; enfin une certaine Gauna, du temps de Domitien. De même, dans l’expédition des Cimbres et dans l’armée d’Ariovisle , paraissent aussi des femmes prophètes.
Il n’y avait aucune pompe pour les funérailles, si ce n’est que le corps d’un homme de distinction était brûlé avec du bois précieux, et avec lui ses armes ou son cheval de bataille. Une petite colline de gazon recouvrait les cendres. Ils ne voulaient pas de pompeux monuments ; ils les regardaient comme à charge aux morts. Leurs cris et leurs larmes ne duraient pas longtemps ; mais leur tristesse était bien plus longue. Ils pensaient que les larmes convenaient aux femmes, et que le souvenir était pour les hommes.