GUERRE DE LV SUG
ment des Étals autrichiens. Le cardinal de Fleury, qui gouvernait alors en France et trouvait dans le maréchal de Belle- Islc un diplomate adroit, réussit à conclure dans cette lin une alliance entre la France, la Prusse , l’Espagne , la Bavière et la Saxe; car l’électeur de Saxe, bien qu’il fût roi de Pologne, mettait en avant des droits sur l’héritage d’Autriche, qui venaient d’un précédent mariage de la maison de Saxe; et l’Espagne voulait s’approprier ses duchés de Parme et de Plaisance. Du reste le plan delà coalition était d’élever leprince électeur de Bavière , Charles-Albert , à la dignité impériale ; et bien que le prince dans le principe n’osât pas élever ses prétentions jusqu’à une place si importante; il finit par se déclarer prêt à en soutenir le poids. Le choix devait se faire à Francfort.
En conséquence, deux armées françaises passèrent le Rhin en 1741 : l’une marcha contre les frontières du Hanovre, et enleva ainsi à Marie-Thérèse le seul allié qui lui restât; car le roi d’Angleterre, George II, craignant pour son électorat du Hanovre, fit un accommodement par lequel il s’engageait à ne prendre aucune part dans la guerre. L’autre armée française marcha droit sur l’Autriche et se réunit au mois de septembre à celle de l’électeur de Bavière. Ce prince qui, dès le mois de juin, s’était emparé par surprise de l’importante ville de Braunau, sur la frontière, ne balança plus alors à se porter sur Linz et à s’y faire prêter le serment de fidélité, comme duc héritier d’Autriche. La capitale, Vienne, était dans l’effroi, et ce qui s’y trouvait de plus précieux fut transporté à Presbourg, en Hongrie; car déjà l’électeur n’était qu’à trois jours de marche. Mais tout d’un coup, lorsqu’on y songeait le moins, il se détourna et marcha en Bohème. Toute l’Europe s’en étonna; car par la perte de Vienne Marie-Thérèse semblait devoir tout perdre, d’autant plus qu’elle n’avait aucune armée à lui opposer. Mais ce fut sa jalousie pour les Saxons qui fit changer l’électeur de route et l’arracha du cœur de l’Autriche. Une armée saxonne était entrée en Bohême ; Charles-Albert, qui voulait posséder ce pays et craignait que les Saxons ne s’en saisissent, préféra abandonner Vienne pour le moment , et
cession d’autriche. 353
aller faire la conquête de la Bohème. 11 marcha donc sur Prague, et fut si bien servi par la fortune, que cette importante ville fut surprise et tomba en son pouvoir presque sans résistance, le 29 novembre. Bientôt après il se fit déclarer roi de Bohème et prêter serment par les différentes états civils et militaires. De là il s’avança sur Manheim, pour s’approcher du lieu des élections. La maison de Bavière semblait alors prendre une brillante marche de prospérité.
Charles VII , empereur d’Allemagne. 1742—1745.
Charles-Albert réussit dans ses projets sur la couronne impériale; il fut élu à Francfort, le 22 janvier 4742, protégé par la France et la Prusse; mais son règne fut court et bien agité. 11 commença sous des auspices tout à fait mauvais; car le jour même que Charles était couronné empereur à Francfort, le général autrichien Bærenklau prenait Munich, sa capitale.
Marie-Thérèse n’était redevable de cet heureux changement de fortune qu’à la seule énergie de son âme. Elle connaissait parfaitement ce qui fait la force d’un souverain, et elle en tira habilement parti. Elle sut exciter l’amour et l’enthousiasme du peuple, qui lui était resté fidèle au plus haut degré; et cet enthousiasme du peuple la sauva. Elle convoqua une grande diète des Hongrois à Presbourg, en automne 1742. Là, cette princesse, pressée, accablée par de puissants ennemis, avec son fils encore à la mamelle dans ses bras (ce fut depuis Joseph II) , se présenta au milieu de cette assemblée d’hommes, et s’adressant à tous les représentants du peuple hongrois avec des yeux remplis de larmes, qui donnaient à ses charmes et à sa dignité une expression irrésistible, elle s’écria : « C’est à votre valeur, à votre héroïque fidélité, que nous nous abandonnons, nous et notre enfant; nous mettons toute notre confiance en vous seuls.» Aces mots, ces guerriers hongrois s’écrient avec enthousiasme:
«Mourons pour notre reineMarie-Thérèse; notre vie, notre sang sont à elle! » Bientôt quinze mille nobles sont à cheval et sous les armes, et rassemblent des troupes de tous côtés , en Croatie, en Sclavonie, en Valachie, aussi bien que dans l’Autriche et le Tyrol. Ce que des ordres n’auraient pu obtenir qu’après de longs délais fut exécuté avec joie et amour dans quelques semaines. En six jours l’Autriche septentrionale fut délivrée de ses ennemis; puis l’armée victorieuse entra en Bavière et emporta d’assaut la capitale; le nouvel empereur fut obligé de faire sa résidence loin de ses propres Étals , à Francfort.
Bataille de Czaslau, le 47 mai 1742. — Sur un autre point, la fortune n’était pas aussi favorable. Le prince Charles de Lorraine avait reçu du conseil de guerre de Vienne , l’ordre de livrer bataille à l’armée prussienne, afin d’arrêter, par une bataille heureuse, les succès de Frédéric II qui se maintenait toujours en possession du beau pays de Silésie, et s’avançait même en Moravie. Il le suivit en Bohème, et ils se rencontrèrent tous les deux à Czaslau. Les forces étaient à peu près égales, la position de chacune des deux armées avait ses avantages et ses désavantages ; aussi des deux côtés les chances furent longtemps variées ; si dans un endroit on attaquait avec violence et fureur, dans un autre on selenait sur la défensive etl’on combattait avec tiédeur; la fortune pencha tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, jusqu’àce que le roi, qui déjà commençait à avoir ce coup d’œil d’un grand général, fit à propos et en diligence occuper une hauteur abandonnée et de là vint tomber sur le flanc des Autrichiens. Cette manœuvre, jointe au désordre qu’occasionna le pillage du camp prussien par la cavalerie autrichienne, décida de la journée; Charles fit sonner la retraite. Cependant la perte fut à peu près égale des deux côtés, et une capture de dix-huit canons fut pour les Prussiens le seul trophée de victoire. Les suites de cette bataille furent plus importantes que la bataille elle-même. Elle mit à maturité un projet bien dur pour Marie-Thérèse, celui d’abandonner au jeune vainqueur, favori de la fortune, scs conquêtes; et il ne demandait rien de plus. On tint donc en diligence des conférences de paix le 1 1 juin , les condi-
tions furent signées à Breslau, et le 28 la paix définitive fut signée à Berlin. Le roi obtint la haute et la basse Silésie et le comté deGlaz, excepté les villes de Troppau, Jœgerndorf, et les montagnes de Silésie de l’autre côté de l’Oppa. Mais , pour cela , il eut à payer 1,700,000 écusaux Anglais, qui avaient hypothèque sur la Silésie.
Suite de la guerre de la succession d’Autriche.
Délivrés d’un tel ennemi, les Autrichiens purent tourner toutes leurs forces contre les Français et les Bavarois; car les Saxons, à l’exemple des Prussiens, s’étaient retirés de la guerre. L’armée française était toujours en Bohême, et tenait Prague en sa possession. Le prince de Lorraine marcha contre elle et assiégea la ville. Bientôt la disette fut au plus haut degré, mais elle pesait surtout sur les citoyens; car toujours en pareilles circonstances les hommes d’armes savent se procurer des vivres par la force. Quand tout fut consommé, quand mille victimes eurent succombé, quand la ville ne ressemblait plus qu’à un vaste hôpital, alors le maréchal de Belle-Isle se décida à un projet extrême. Il prit ce qu’il y avait de plus valide dans sa garnison, environ quatorze mille hommes, abandonna la ville le 17 décembre 1742 ; et par l’hiver le plus rude, à travers les montagnes, les chemins impraticables et les fondrières cachées par la neige, il se mit en route, se dirigeant sur l’Eger, où il arriva après onze jours de marche. Mais , pendant ces onze jours, il avait perdu quatre mille hommes, sans compter ceux qui restèrent et moururent dans Prague. Ainsi finit la domination française en Bohème; et l’empereur Charles Vil n’était pas plus heureux que ses alliés. Pendant que les Autrichiens portaient toutes leurs forces sur la Bohême, il avait à la vérité pris possession de toute la Bavière et était entré dans sa capitale dans l’automne; mais dès le printemps suivant il fut obligé de l’abandonner
GUERRE DE LA SUCCESSION D’AUTRICHE
comme un fugitif et de revenir de nouveau s’établir à Francfort ; tandis qu’une administration autrichienne était organisée en Bavière.
Dans cette année 1743, l’Angleterre prit aussi une part active contre la France: elle détruisit sa marine, lui enleva ses colonies, et en même temps le roi George II arriva en Allemagne à la tète d’une armée composée d’Anglais, de Hanovriens et de Ilessois , battit les Français près de Deltingen, le 27 juin, et les chassa de l’autre côté du Rhin. Plus tard la cour de Vienne réussit à gagner le ministre de Saxe, Brühl, qui était tout-puissant sur l’esprit du roi, et par lui on parvint à faire une alliance entre la Saxe et Marie-Thérèse. La fortune avait couronné sa fermeté et ramené la victoire de son côté , et la seule perte dont elle eut à souffrir était celle de la Silésie ; mais elle espérait bien ou la reprendre ou la compenser par une autre acquisition.
Deuxième guerre de Silésie. 1744-1745. — Cependant le roi de Prusse ne vit pas sans inquiétude ces succès de l’Autriche et surtout son alliance avec le roi de Saxe ; combien en effet ne leur était-il pas facile de tourner leurs armes contre lui, s’ils venaient à n’ètre pas trop occupés avec la France et la Bavière. Peut-être aussi crut-il qu’il était indigne de lui de laisser succomber un empereur de son choix. Dès lors les pressantes sollicitations de Charles VII furent accueillies ; il se prépara en toute hâte à de nouveaux combats, et, l’an 1744, il entra en campagne avec cent mille hommes de troupes impériales auxiliaires, comme il les appelait, pénétra en Bohème et prit Prague; mais le duc de Lorraine vint à sa rencontre avec une armée nombreuse, le força d’abandonner la Bohême et de se replier en Silésie. Ce fut pour le roi une mauvaise campagne ; car il perdit beaucoup d’hommes, beaucoup de provisions, épuisa son trésor, apprit à ses dépens que les Français étaient de mauvais alliés, et perdit l’empereur Charles VII, qui mourut tout d’un coup , le 20 janvier 1745.
Le secours de Frédéric ne put que donner à l’Empereur la consolation de mourir dans son palais à Munich ; il venait de rentrer pour la troisième fois dans cette ville, et sitôt après sa mort elle retomba au pouvoir de l’ennemi. Sa
mort enlevait aux Français leur principal motif de prendre part à cette guerre, et Frédéric se vit ainsi sans alliés. Cependant Marie-Thérèse disait publiquement que la Silésie allait revenir à la maison d’Autriche , puisque le roi de Prusse avait rompu la paix de Berlin. La haute Silésie était inondée de troupes autrichiennes, plusieurs places fortes étaient tombées entre leurs mains , et il fallait toute la force d’âme de Frédéric pour ne pas se laisser abattre; mais lui , plein de confiance en son armée et en sa fortune, il attaqua le prince de Lorraine, le 4 juin , à Hobenfriedberg. Ce prince ne s’attendait point à une si prompte attaque et n’était point prêt; à neuf heures du matin la victoire était décidée pour le roi de Prusse. La Silésie fut ainsi sauvée, et les Autrichiens se hâtèrent de rentrer en Bohême.
L’année suivante ils revinrent : le prince de Lorraine, à la tête de quarante mille hommes, avait ordre de livrer bataille; et, en effet, il surprit le roi , qui n’avait que dix-huit mille hommes, auprès de Sorr, où il était campé. C’était un combat dangereux pour une si petite troupe; il dura cinq heures et fut cependant à son avantage. Le général autrichien fit de grossières fautes, tandis que déjà les généraux que Frédéric avait à son service étaient des maîtres. L’un d’eux, qui devint plus tard si célèbre, le prince Ferdinand de Brunswick, emporta une hauteur importante que, par un singulier hasard, son frère Louis défendait avec les Autrichiens.
Cette victoire n’avait pourtant pas écarté tous les dangers; on avait formé le projet d’envoyer, en toute célérité, une armée autrichienne réunie aux Saxons droit à Berlin, pour forcer le roi, par la perte de sa capitale, à rendre la Silésie; la Saxe espérait même acquérir ainsi le duché de Magdebourg. Mais dès que Frédéric s’aperçut de ce mouvement, il rassembla son armée et passa en Lusace. Le vieux duc de Dessau reçut ordre en même temps de rassembler aussi lui une armée auprès de Halle, d’entrer dans l’électorat et de marcher droit sur Dresde. Il rencontra les Saxons et une partie de l’armée autrichienne sur des hauteurs, près du village de Kesselsdorf, les attaqua le 15 décembre, et remporta
sKi'TiÈ.vu; Éi’oyiL. 1G48 — 1858.
sur eux la victoire malgré l’avantage de leur position. Cette bataille valut au roi la capitale, Dresde, où il fit son entrée le 18 décembre, et de plus la paix de Dresde, qui termina la deuxième guerre de Silésie et confirma les Prussiens dans leurs possessions.
François Ier élu empereur. 1745 — 1765.
Marie-Thérèse, dès le commencement de l’année 1745, avait fait avec le fils de l’empereur Charles VII une paix à Fussen, par laquelle Maximilien-Joseph reprenait son électorat; mais en compensation renonçait pour lui et pour sa postérité à la succession d’Autriche. Il promettait de plus de donner sa voix au grand-duc François de Toscane, l’époux de Marie-Thérèse; et comme alors il réunissait en sa faveur les voix de tous les autres électeurs , excepté celles du prince palatin et de Frédéric II, François 1er fut élu à Francfort, le 15 septembre 1725, et couronné le 4 octobre.
Paix d’Aix-la-Chapelle. 1748.— La guerre continua encore quelques années avec la France, mais pas à l’avantage de l’Autriche; car depuis que le maréchal de Saxe commandait l’armée française, il faisait tous les jours de nouvelles conquêtes dans les Pays-Bas; et, dans l’année 1745, il battit deux fois les Autrichiens, à Fontenoy et Raucour, et s’empara non-seulement des Pays-Bas autrichiens, mais aussi de la Flandre hollandaise. Ces événements portèrent à la paix avec d’autant plus de force, et les envoyés s’assemblèrent à Aix au mois d’avril 1748. On s’en occupa pendant tout l’été et elle fut arrêtée le 18 octobre. L’Autriche céda quelques provinces en Italie à don Philippe, le plus jeune fils du roi d’Espagne; la France, pour tant de sang et de frais prodigués dans cette guerre, ne reçut aucun dédommagement, et la maison d’Autriche, qu’elle voulait ruiner de fond en comble, se trouvait de nouveau affermie et en possession delà dignité impériale.
Moment de calme de 1 748-1 75G. — L’espace de huit ans qui suivit la paix d’Aix jusqu’à ce que de nouveaux orages vinssent éclater sur l’Europe, ne laissa pas les peuples sentir avec sécurité et certitude tout leur bien-être. Les esprits étaient toujours inquiets ctelfrayés par l’attentedc nouvelles secousses; car il était trop évident que les puissances belligérantes n’avaient point encore trouvé d’équilibre, et que ce n’était qu’un temps d’arrêt pour recommencer bientôt une nouvelle lutte. La reine ne pouvait s’empêcher de regretter la Silésie, et elle en sentait d’autant plus vivement la perte qu’elle savait que le roi de Prusse, par une administration bien réglée, avait doublé les revenus de ce beau pays ; et Frédéric était trop clairvoyant pour ne pas voir une troisième guerre comme inévitable. La plus grande agitation régnait aussi parmi toutes les puissances de l’Europe; elles faisaient des alliances, cherchaient des amis de tous côtés et faisaient des préparai ifs sur terre et sur mer. L’Europe était partagée en deux partis, la France, la Suède et la Prusse d’un côté, l’Autriche, l’Angleterre et la Saxe de l’autre : les autres puissances ne s’étaient pas encore prononcées, mais leur alliance était recherchée instamment par les deux partis. Marie - Thérèse jeta d’abord les yeux sur la puissance russe, dont l’impératrice Elisabeth ne paraissait pas éloignée de l’idée de replonger son audacieux voisin dans son ancienne obscurité; et toutes les deux contractèrent une alliance par l’entremise du grand chancelier Bestuschef, tout-puissant à la cour de Russie et ennemi personnel du roi de Prusse, parce que ce prince n’avait pas su se plier à sa cupidité. Pour porter la Russie encore plus activement contre la Prusse, l’Angleterre employa son or auprès du grand chancelier et peu s’en fallut que la guerre ne se déclarât dès lors. George II d’Angleterre la désirait d’autant plus , qu’il espérait par lavoir son électorat de Hanovre à l’abri; car, si la Prusse s’était unie contre lui à la France, ces deux puissances n’auraient pas manqué de l’envahir pendant qu’il était occupé à faire des conquêtes dans le nouveau monde. Quant à à Marie-Thérèse, elle voyait cet orage gronder sur le Nord avec espérance et complaisance;
NOl'YET.I.ES FERMENTATIONS.
car elle comptait sur une occasion de reconquérir la Silésie. C’était le temps d’une diplomatie habile et raffinée qu’on appelait sagesse d’État : époque de bassesses, qui établissait entre les souverains des relations fausses et artificieuses, mais n’inspirait jamais de grandes pensées. Sans doute Frédéric sut calculer, suivant le génie de ses contemporains; mais il fut bien supérieur aux autres, parce que, sentant ses forces et ses ressources , il ne compta que sur lui-méme et sur son peuple : les autres cherchaient plutôt des secours extérieurs et se trompaient. Le calcul de Frédéric était plus simple et il le conduisit plus sûrement à son but. Aussi le voit-on ici prendre la résolution la plus inattendue. La France ne l’aidait que bien tièdement, paralysée par sa politique; de sorte que, dans les deux guerres de Silésie qu’il avait soutenues , sa protection avait été presque nulle. Frédéric, pesant donc la juste valeur de son amitié, se tourna tout d’un coup vers l’Angleterre, qui était puissante et audacieuse autant qu’entreprenante, et il lui demanda son alliance ; et le peuple anglais, qui aime par-dessus tout ce qui a un air de jeunesse et de vigueur, accepta volontiers. Jamais peutêtre en Angleterre une alliance ne fut reçue avec plus d’enthousiasme que celle-ci. Ces deux peuples, qui ne pouvaient devenir dangereux l’un à l’autre dans leurs efforts essentiels, avaient besoin d’un mutuel secours contre leurs ennemis et en même temps d’une confiance réciproque, pour que l’Angleterre n’eût plus de craintes au sujet du Hanovre. Telle est la base de l’alliance entre l’Angleterre et la Prusse, dont la sécurité s’appuya sur la sympathie des deux peuples : sécurité naturelle, on pourrait dire plus sûreque celle qui reposesur la diplomatie. Ce changement en opéra un autre dans tous les rapports européens : la Prusse s’était séparée de la France, et l’Angleterre de l’Autriche ; alors, comme par un jeu bizarre du sort, la France et l’Autriche, ennemies depuis trois siècles, se virent, à leur grand étonnement , très-rapprocliées et presque forcées de se donner la main. C’était une moquerie des règles de calcul tenues jusqu’alors pour irréfragables. Heureusement pour l’Autriche, elle avait, dans son premier homme
d’Ktat , le prince Kaunitz, et dans son impératrice Marie-Thérèse, deux esprits qui saisirent tout de suite leur nouvelle position et ne se laissèrent pas arrêter par des habitudes. Ils recherchèrent donc l’alliance de la France et l’obtinrent. Le traité fut signé à Versailles, le 1er mai 1756; et celui de l’Angleterre et de la Prusse avaitété signé à Westminster au mois de janvier de la même année.
L’électeur de Saxe , roi de Pologne, sous le nom d’Auguste III, était entièrement conduit par son ministre, le comte de Brühl. A la vérité ce prince aimait à mener une vie molle et voluptueuse; mais son ministre, qui de page s’était élevé à la dignité de ministre d’État, sans aucun véritable service, était plein de projets cachés; il haïssait Frédéric, qui le méprisait et s’unit au prince de Kaunitz pour la perle de la Prusse; et tous les deux trouvèrent en Russie, dans Bestuschef, un troisième associé. L’impératrice elle- même, Elisabeth, était personnellement ennemie de Frédéric; parce que sa satire no l’avait pas épargnée, et que des esprits malveillants lui avaient rapporté les propos etles poésies du roi.
Quant à la Suède , elle était alors tellement attachée à la France, qu’elle en suivait pas à pas toutes les traces, et que le roi de Prusse dut s’attendre à avoir contre lui ce peuple si honorable, si on en venait à une guerre générale.
Ainsi l’Autriche, la Bussie, la France, la Suède, la Saxe se trouvaient réunies contre un seul roi, dont les États ne contenaient pas cinq millions d’hommes , privé de secours étrangers, si ce n’est de l’Angleterre, qui, dans un guerre continentale, n’était pas de grande ressource. Aussi les trois ministres n’avaient-ils aucun doute sur le sort de la Silésie, et déjà, dans leur pensée, l’audacieux et entreprenant monarque était-il réduit à son seul duché de Brandebourg; seulement ils avaient oublié de faire entrer dans leurs comptes la force du génie dont ce prince était doué, et les prodiges que peut opérer un peuple fier et confiant, enthousiasmé par son roi. Frédéric fut bientôt instruit de ces projets par un secrétaire de Saxe qu’il avait gagné et qui tenait tous les écrits el traités faits entre les
cours devienne, Saint-Pétersbourg et Dresde, et par là put voir quels orages s’amassaient sur sa tête. Dans une telle position, il eut recours aux moyens extraordinaires que • lui suggéra son âme audacieuse. Loin donc de perdre le temps à se préparer pour attendre le danger, il s’y jeta en furieux; car, quel que fût le malheur qui lui arrivât alors et pendant son entreprise, il devait être encore moindreque celui qu’il apercevait dans le lointain.
Guerre de sept ans. 1756—1763.
Frédéric fit ses préparatifs de campagne si secrètement et si inaperçus, que personne ne put deviner sa pensée ; et tout d’un coup , au mois d’août 1756, avant la moisson , soixantedix mille Prussiens entrèrent en Saxe, demandant un libre passage en Bohême. Le dessein du roi n’était pas tant d’agir en ennemi contre les Saxons que de les forcer par une entreprise hardie à s’unir avec lui, comme avait fait Gustave-Adolphe ; car pour attaquer la Bohème avec succès, comme il l’espérait, il fallait auparavant être sûr de la Saxe et s’en servir comme point d’appui. Il chercha donc, par toute espèce de moyens, par ses ambassadeurs et par ses lettres, à entraîner Auguste III dans son alliance; mais quand il vit qu’il n’y pouvait réussir, et que le comte deBruhl se contentait de lui promettre la neutralité, Frédéric crut qu’il ne pouvait laisser sur ses derrières une puissance dont il n’était pas sûr, les armes à la main , et il l’attaqua à force ouverte. Les Saxons surpris s’étaient retirés en toute hâte, au nombre de dix-sept mille hommes, sans bagages et sans provisions, dans une vallée de l’Elbe, entre Pirna et la citadelle deKœnigstein, cl y avaient fortifié un camp imprenable. C’était la résolution la plus habile, et plus désavantageuse pour Frédéric que s’ils avaient passé les montagnes pour aller se joindre à l’armée autrichienne; car cette armée, encore en désordre et faible, n’aurait pu, même après la réunion
des Saxons, résister à la première attaque de Frédéric en Bohême; tandis qu’il se voyait ainsi forcé de perdre un temps précieux à les surveiller, les assiéger; et pendant ce lemps-là l’armée impériale se rassemblait, s’organisait et pouvait, par une bataille heureuse, délivrer la Saxe.
Bataille de Lowositz. 1er octobre 1756. — Telle fut, en elTet, la tentative du feld-maréchal Brown, qui commandait les troupes impériales; le 30 septembre, il s’avança jusqu’à Budin sur l’Éger, se dirigeant vers les postes des Prussiens, et vint camper sur les montagnes qui séparent la Saxe de la Bohème. Le roi, qui depuis quatre semaines se tenait devant le camp saxon , s’avança lui-même au-devant de l’ennemi avec une partie de son armée ; mais ce n’était qu’une faible portion, vingt-quatre mille hommes sur soixante-dix mille ; il était obligé de laisser le reste pour surveiller les Saxons. D’un autre côté, les Autrichiens étaient commandés par le meilleur général qu’ils possédassent; mais il n’en tenta pas moins un coup de hardiesse et réussit. Les deux armées se rencontrèrent près la petite ville de Lowositz, le 1er octobre. Ce pays était encore montagneux, et le général autrichien ne put développer toute son armée, surtout sa cavalerie, qui, par conséquent, ne prit pas une grande part à la bataille; tandis que le feu de l’artillerie et de la mousqueterie en était d’autant plus vif, et les Prussiens étaient bien mieux servis que leurs adversaires. Ce n’étaient cependant plus ces Autrichiens que les Prussiens avaient chassés de Silésie dans les deux premières guerres, c’était une armée exercée depuis dix ans, prompte, bien disciplinée et bien pourvue d’artillerie. Il était déjà midi, et les Prussiens, malgré leurs courageux efforts , ne pouvaient ébranler la fermeté des ennemis.
Après six heures d’un feu bien nourri, ils avaient épuisé leurs cartouches et commençaient à se décourager, parce qu’on ne pouvait leur en donner. « Quoi ! s’écria alors le duc de Bewern, qui les commandait , n’avez-vous pas appris à attaquer l’ennemi à l’arme blanche? » A ces mots leurs rangs se serrent, et ils fondent sur les Autrichiens. Toute résistance fut inutile; comme un torrent sorti de ses digues,
GUERRE DE SEPT ANS
ils renversent tout devant eux et emportent d’assaut la petite ville de Lowositz. Ce moment fut décisif : lefeld-mar'échal Brown, bien qu’une faible partie de son armée seulement eût été engagée, fit retraite et ramena le reste sur Budin, de l’autre côté de l’Éger.
Frédéric connut à cette bataille quels autres guerriers il avait à combattre dans les Autrichiens, et il sentit dès lors quelle redoutable guerre il avait à soutenir. Mais, d’un autre côté, le courage héroïque de son armée avait excité son admiration, et il écrivait à ce sujet: « Maintenant j’ai vu ce que peuvent mes guerriers; ils n’ont jamais fait tant de prodiges de valeur depuis que j’ai l’honneur de les conduire. »
Soumission des Saxons. 14 octobre 1756. — Frédéric n’avait désormais rien déplus pressé que de mettre fin à ce long retard causé par l’armée saxonne. Cette armée était à la vérité dans une très-fâchfeüse position; mais sa fermeté héroïque lui faisait supporter toutes les privations. Depuis longtemps elle manquait des choses les plus nécessaires , tant pour les hommes que pour les chevaux. Cependant si l’on pouvait attendre, le salut était proche, pensait-elle. On savait au camp de Pirna que le feld-maréchal Brown était en marche, et les esprits étaient constamment excités par l’espérance de voir ses drapeaux flotter sur les hauteurs à la place de ceux des Prussiens ; quand tout à coup les cris de victoire au sujet de la bataille de Lowositz sont mille fois répétés par les échos des vallées et des cavernes , et par tout le camp prussien. Toutes les montagnes, tous les villages étincellent de feux de joie. L’impression en fut terrible pour ces guerriers réduits à la dernière extrémité. Il n’y avait plus d’autre espoir de salut que dans une tentative pour gagner la Bohème, ils la tentèrent ; mais le vent, l’orage et une pluie effroyable ou la bonne surveillance des Prussiens, en empêchèrent le succès; et ces braves Saxons qui n’avaient ni dormi, ni mangé depuis trois jours et tombaient de fatigue, furent obligés de déposer les armes au nombre de quatorze mille hommes qui restaient , avec leur général, le comte Rutowski (14 octobre). Leur courage à supporter leurs fatigues leur avait mérité un
meilleur sort. Les officiers furent abandonnés sur leur parole d’honneur et les simples soldats forcés de servir la Prusse. Frédéric calculait que ces quatorze mille hommes, s’il les laissait en liberté, augmenteraient considérablement la force de l’armée ennemie, et que s’il les enfermait comme prisonniers de guerre, ils lui consommeraient un million par an. 11 voulut par conséquent en tirer parti pour ses frais; car, à celte époque, le soldat était moins considéré comme citoyen d’un État que comme un homme qui vend son corps et sa vie à un service militaire pour un certain temps, et qui peut facilement s’habituer à servir celui contre qui il vient de combattre : l’honneur militaire était différent de l’honneur civil, et le serment du soldat était plus sacré que la parole du citoyen. Cependant Frédéric tira peu de parti des Saxons; ils abandonnaient ses drapeaux par troupe à la première occasion favorable, et s’en allaient rejoindre leur roi en Pologne , où il s’était retiré après la perte de son armée, ou bien ils se rendaient aux Autrichiens. Telle fut la première campagne. La Saxe restait au pouvoir de Frédéric IL
année 1757.
Batailles de Prague, Kollin, Rosbacli et Leuthen.
Les préparatifs qu’on faisait pour l’année suivante présentaient à Frédéric une image qui n’était rien moins que rassurante. Les plus grandespuissancesde l’Europe étaient furieuses contre lui, et se préparaient pour l’accabler. L’Autriche offrait toutes les forces de ses riches et beaux États ; la Russie levait cent mille hommes; la France encore plus; la Suède pouvait mettre sur pied vingt mille hommes ; et l'empire germanique, considérant l’invasion de Frédéric en Saxe comme une violation de la paix des pays, offrait à la cour impériale soixante mille hommes. Un demi - million d’hommes au moins devait donc prendre les
armes contre lui , cl il ne pouvait leur opposer que deux cent mille hommes, encore en faisant les derniers efforts. II n’avait pour alliés que l’ Angleterre, le landgrave de Hesse et les ducs de Brunswick et de Gotha. Il fut donc obligé d’opposer tous ses alliés à la France seule; et pour les autres puissances, il espérait suppléer au petit nombre par l’habileté de ses grands généraux, doubler ses forces par la célérité, et, passant avec la même armée d’un lieu dans un autre , battre les ennemis les uns après les autres. En conséquence, il résolut de porter le premier effort de ses armes contre l’Autriche, qu’il regardait comme le principal ennemi, et il chargea le feld-maréchal Lehwald de défendre la Prusse avec douze mille hommes contre les Russes. Il ne lui restait ainsi que quatre mille hommes pour défendre Berlin contre les Suédois; mais heureusement pour les Prussiens que la guerre n’était pas sérieuse de leur part.
Bataille de Prague. 6 mai 1757. — Marie- Thérèse, par une extraordinaire prédilection pour son beau-frère, avait nommé pour général en chef de l’armée impériale le prince de Lorraine , quoique déjà deux fois battu par Frédéric ; tandis que l’habile , le grand Brown devait servir sous ses ordres. Brown avait donné le conseil de devancer la célérité des Prussiens dans l’attaque, d’entrer en Saxe et en Silésie, et d’écarter ainsi la guerre des provinces héréditaires de l’Autriche; mais Charles de Lorraine, quoique souvent trop précipité, tira en longueur cette fois, préféra se tenir sur la défensive et voulut rassembler de nombreuses forces autour de lui ; c’est ce que désirait Frédéric , et il sut même confirmer le prince dans la croyance que l’armée prussienne, en présence de tant d’ennemis puissants , se tiendrait sur la défensive. Puis, tout d’un coup, quand on était dans la plus grande sécurité, quatre corps d’armée, semblables à quatre fleuves impétueux, après avoir traversé les montagnes, entrent en Bohême par quatre côtés, s’emparent de toutes les provisions impériales, qui servirent à les entretenir pendant plusieurs mois , et se réunissent, le G mai, au lieu du rendezvous dans le voisinage de Prague.
Ce qui sauva Frédéric et couvrit son armée
de gloire, c’est que ses plans aient pu s’exécuter avec tant d’ordre, avec l’exactitude la plus étonnante, et que son génie enfin ait eu à son service un corps si bien organisé et des membres si puissants.
Le prince de Lorraine avait rassemblé ses troupes en toute hâte et avait pris une position retranchée et très-forte sur les montagnes près de Prague, et il s’y croyait à l’abri de toute attaque; mais Frédéric, à qui chaque heure qui n’a pas avancé la décision semblait perdue, voulait livrer bataille aussitôt qu’il se trouverait en face de l’ennemi , et son favori , l’audacieux, l’invincible général YVinterfeld, le confirmait dans ce projet. Ce général fut donc chargé d’aller examiner la position de l’ennemi. Or il crut remarquer que son aile droite pouvait être facilement attaquée, parce qu’il voyait devant lui une plaine verte; mais c’étaient des marais desséchés et très-vaseux, clans lesquels on avait semé de l’avoine, et qui devaient, après la moisson, être de nouveau couverts d’eau. Cette erreur fit décider la bataille un peu trop vite. Le feld-maréchal Schwérin, qui était arrivé le matin avec ses troupes bien fatiguées, et ne' connaissait point le champ de bataille, conseillait d’attendre au lendemain; mais le roi, qui portait déjà dans sa tête le plan cl’une belle bataille, était empressé cl’en venir à l’exécution et rejeta toute espèce de retard. Alors ce vieux guerrier, qui portait encore, à l’âge de soixante-treize ans, tout le feu de la jeunesse, s’écria, en enfonçant son chapeau sur ses yeux : « Eh bien! si l’on doit et s’il faut être battu précisément aujourd’hui, j’irai chercher l’ennemi là où je le vois. »
La bataille ne commença qu’à une heure après-midi , parce que toute la matinée avait été employée aux préparatifs nécessaires, parce que le terrain était coupé de marécages et de montagnes; et quand les Prussiens arrivèrent à l’ennemi, ils étaient déjà accablés par le travail et furent reçus par un terrible feu d’artillerie; des rangs entiers étaient jetés par terre; il semblait impossible que la nature humaine eût assez de courage pour tenir devant une puissance aussi meurtrière. Toutes les attaques étaient sans succès, et l’ordre de bataille commençait à chanceler; alors le vieux maréchal
GUERRE DE SEPT ANS
Schwérin saisit un drapeau , crie à ses guerriers de le suivre, et marche droit où le feu est le plus meurtrier; mais aussitôt il tombe percé de quatre biscaïens, et meurt de la mort des héros. Le général Manteufel prend le drapeau de ses mains couvert de son sang, et conduit en avant ses guerriers plus enflammés que jamais.
Le frère du roi, le prince Henri, met luimême pied à terre, et conduit sa troupe à une batterie qu’il emporte; le duc de Brunswick presse l’aile gauche autrichienne avec le plus grand courage, la chasse d’une montagne à l’autre et emporte sur elle sept retranchements. Cependant la victoire resta indécise tant que le feld-maréchal Brown maintint les rangs autrichiens par son esprit d’ordre; mais quand il succomha, frappé d’un boulet, avec lui tomba la fortune de cette journée. Le roi Frédéric, qui de son œil pénétrant contemplait le champ de bataille, vit l’ennemi chanceler; et, remarquant un intervalle au milieu de ses rangs, il s’y jeta aussitôt et rompit ainsi la communication de l’ordre de bataille. Ce coup fut décisif : les Autrichiens plièrent sur tous les points. Le plus grand nombre se jeta dans Prague, et une autre partie alla rejoindre le maréchal Daun, qui se trouvait à Kuttenberg avec une armée de réserve.
La victoire était chèrement achetée : quinze mille Prussiens morts ou blessés étaient sur le champ de bataille, et parmi eux surtout l’inestimable feld-maréchal Schwérin; mais le souvenir de sa mort héroïque et le drapeau sanglant qu’il portait étaient pour l’armée prussienne un legs sacré qui devait exciter continuellement sa valeur. Les Autrichiens souflVirent aussi eux-mêmes une perte irréparable dans celle du feld-maréchal Brown, qui mourut de sa blessure sept semaines après; il avait vieilli dans les camps, et son expérience en avait fait le meilleur général de son temps.
Bataille de Kollin. 18 juin. — La lutte en Bohème n’était pointdécidéepar cette bataille, bien que par la position actuelle des partis, la campagne semblât devoir se terminer très-glorieusement pour Frédéric; car il tenait le prince de Lorraine renfermé dans Prague avec
quarante-six mille hommes, sans ressources pour s’y maintenir longtemps. Leur espoir de saint, à la vérité, était dans le feld-maréchal Daun , qui se trouvait tout près avec une armée considérable; mais s’il venait à être aussi battu lui-même par le roi, l’armée renfermée dans Prague était perdue, la campagne la plus glorieuse acquise aux Prussiens, et peut-être la paix conquise dans la deuxième année de la guerre; car Frédéric ne voulait pas autre chose que ce qu’il finit par obtenir, c’est-à-dire que la Silésie lui restât. Mais une solution si facile ne devait pas avoir lieu , des succès si constants ne devaient pas le conduire à son but , il fallait que son âme fût éprouvée par les plus dures calamités.
Il avait résolu de ne pas attendre l’attaque de Daun et de marcher au-devant de lui. Après être resté cinq semaines devant Prague, il partit avec douze mille hommes pour aller rejoindre le duc de Bewern, qui observait l’armée de Daun, et l’attaqua, près de Kollin, le 18 juin. L’ordre de bataille était très-bon, et s’il eût donné la victoire à Frédéric, comme toutes les pensées de ses adversaires se calquaient sur la sienne, il fût devenu à la mode. Frédéric voulut employer dans cette occasion le même ordre de bataille qu’employa Épaminondas pour vaincre les invincibles Spartiates ; c’est l’ordre de bataille oblique. Le plus faible peut quelquefois s’en servir avec avantage contre une puissance supérieure, pourvu qu’il y ail la condition essentielle de promptitude dans les mouvements ; car si une armée inférieure en nombre se présentait de front, elle serait débordée des deux côtés; mais si elle se présente obliquement, elle peut diriger toute la force de son attaque sur une seule aile, tandis que l’autre est trèséloignée en arrière, la presser, l’enfoncer; et, quand une aile est ainsi battue, l’autre doit faire retraite, parce qu’elle aurait l’ennemi en flanc. Ainsi, quand un général est assez audacieux pour exécuter une pareille manœuvre, difficilement la victoire lui échappe; mais il faut qu’il soit bien sùr de son armée, pour que la promptitude et l’exactitude de ses mouvements trompent l’ennemi et l’aient vaincu avant qu’il ait pu s’apercevoir du plan d’attaque. Telle fut la manœuvre des Prussiens à
Kollin, et la première attaque, conduite par Ziethen et Hulsen, sur l’aile droite des Autrichiens, mit tout en déroute. Le centre et l’autre aile de l’armée prussienne n’avaient plus qu’à suivre pour prendre en liane successivement tous les bataillons autrichiens et se développer en même temps. Quand tout était ainsi dans la plus belle direction, le roi lui-même, comme si un sombre nuage eût couvert toutes ses idées , le roi , dis-je, ordonna au reste de l’armée de faire balle. Il y avait ce jour-là, dans sa personne, quelque chose de sombre et d’hostile qui le rendait incapable d’entendre toutes les observations de ses serviteurs ; il rejeta leurs conseils , et son regard noir et sa parole dure les repoussèrent. Mais tout homme, quelque grand qu’il soit, qui veut s’isoler, devient faible et s’abandonne à la puissance de son mauvais sort, auquel il aurait pu échapper, protégé par l’amour et la sollicitude de ceux qui l’entourent.
Quand, au moment décisif, le prince Maurice de Dessau osa faire au roi des représentations sur les mauvaises suites du changement de plan de bataille , comme il le pressait toujours avec plus de force et d’instance, Frédéric s’avança sur lui l’épée levée, et lui demanda d’une voix menaçante s’il voulait obéir. Le prince se tut et obéit; mais dès ce moment la journée fut décidée. Par cette halte, faite à contre-temps, la ligne prussienne se trouvait en face d’une position autrichienne bien retranchée et presque insurmontable; et quand ils se présentèrent à l’assaut, ils furent repoussés par une artillerie effroyable. Aucun effort ne put ramener la victoire, la fortune avait changé. Déjà le feld-maréchal Daun, désespérant du succès de la bataille, avait écrit sur un billet au crayon l’ordre de la retraite; mais le général d’un régiment de cavalerie saxonne qui vit les rangs des Prussiens s’éclaircir et s’espacer, garda le billet. Les Autrichiens revinrent à la charge, et la cavalerie saxonne se fit surtout remarquer par la fureur de ses attaques, comme si elle eût été chargée de venger la ruine de son pays. Les Prussiens étaient accablés de fatigue , et les fautes de plusieurs de leurs généraux avaient augmenté le désordre. Pour ne pas tout perdre, il fallut sonner la retraite,
et Daun, trop content d’une victoire, la première remportée sur Frédéric le Grand , ne la troubla pas. Les Prussiens perdirent dans cette journée quatorze mille hommes tués, blessés ou prisonniers, et quarante-cinq pièces d’artillerie. C’était presque la moitié de l’armée; car à Kollin trente-deux mille Prussiens avaient combattu contre soixante-six mille Autrichiens.
Quel changement de fortune! Frédéric était sur le point de faire prisonnière une armée dans la capitale du pays, et d’étoulfer dès sa naissance, dans l’espace de huit mois, la guerre la plus terrible; maintenant il fallait songer à lever le siège de Prague et abandonner la Bohème. Cette malheureuse bataille de Kollin réveilla les alliésde l’Autriche de leur inaction. Les Russes entrèrent dans le royaume dePrusse, les Suédois poussèrent leurs préparatifs plus sérieusement, et deux armées françaises passèrent le Rhin pour attaquer la Hesse, le Hanovre, et par suite les États héréditaires prussiens. L’une d’elles, commandée par le prince de Soubise, se dirigea vers la Thuringe pour se réunir à l’armée impériale sous les ordres du prince Hildbourghausen. Le maréchal d’Estrée, qui commandait la principale armée française, battit à son entrée dans le Hanovre, 26 juillet, le duc de Cumberland à la tête de l’armée anglo-allemande, près de Hastenbeck , sur le Wéser. Ce fut l’inexpérience du général anglais qui fit perdre la victoire; car son armée, quoique plus faible , avait obtenu de grands avantages dus à la valeur du prince héritier de Brunswick , et déjà le général français avait donné l’ordre de la retraite; quand le duc, au grand étonnement de tout le monde, abandonna le champ de bataille , et ne s’arrêta dans sa retraite que quand il eut rejoint l’Elbe auprès de Stade. Pour comble de honte, il fut obligé de conclure à Closter-Séven, peu de temps après, le 9 septembre, une convention par laquelle il s’engageait à licencier l’armée et à abandonner aux Français le Hanovre, la Hesse, le duché de Brunswick et tout le pays situé entre le Wéser et le Rhin. Le duc de Richelieu , qui succéda au maréchal d’Estrée dans le commandement , était un homme insolent, prodigue et sans conscience, qui tortura le
GUERRE DE SEPT ANS
pays par les exactions les plus inouïes; et comme autour du général chacun s’abandonnait à son désir d’argent et à ses voluptés, cet esprit infâme se répandit bientôt dans toute l’armée; il n’y eut donc point d’exccs qu’elle ne commît. La perte des mœurs est plus à craindre dans un État civilisé que dans un pays barbare ; parce que sous le charme de la séduction elle laisse un poison dévorant au sein des villes et des villages, et meme des familles. La mauvaise réputation de l’armée française et la haine que les Allemands, si naturellement simples, portaient à ce poli, à ce fardé du crime, n’a pas peu contribué à gagner les cœurs presque partout pour le parti de Frédéric. Car on ne peut comprendre avec quelle joie le peuple apprenait une de ses victoires ; tandis que peut-être le prince, comme membre de l’Empire, était en guerre avec lui. Tant est grande la puissance qu’un esprit supérieur exerce sur son siècle ! tant un cœur généreux prend activement parti , comme malgré lui, pour celui qui par sa force et son courage combat l’inflexibilité du sort ! tant aussi était entraînant le spectacle qu'offrait Frédéric luttant seul avec des Allemands contre les hordes barbares de l’est, contre le plus grand ennemi de la patrie à l’ouest, et dans l’intérieur contre des armées autrichiennes composées de soldats de langage, d’habitudes, de mœurs différentes, avides de pillage, Croates et Pandours! Car si Frédéric n’avait combattu que contre l’Autriche et des Allemands, les vrais patriotes n’auraient eu de larmes que pour plaindre et déplorer l’aveuglement de ces combattants, qui auraient dû plutôt se donner la main comme frères. C’était surtout le nord de l’Allemagne qui s’attachait au roi, se regardait comme à lui et partageait ses joies et ses douleurs ; parce que là on combattait contre les Français , et que la cause de Frédéric était par conséquent regardée comme celle de l’Allemagne.
La convention de Closter-Séven ouvrait aux Français le chemin jusqu’aux rives de l’Elbe et jusqu’à Magdebourg. Leur deuxième armée, réunie aux troupes impériales , était déjà en Thuringe et se préparait à enlever aux Prussiens toute la Saxe, leur refuge et leur entrepôt.
Frédéric n’était pas pressé de ce côté seulement. Les Suédois se répandaient dans la Poméranie et l’Uckermarche, et en tiraient de grosses contributions , et s’ils avaient voulu faire usage de leurs forces, ils pouvaient arriver à Berlin sans obstacle. Le général russe Apraxin était entré en Prusse avec cent mille hommes, et le feld-maréchal Lehwald n’avait que vingt-quatre mille hommes à lui opposer ; cependant il lui fallut livrer bataille, coûte que coûte , le roi l’exigeait pour mettre un terme aux dévastations de ces barbares. La bataille se livra à Grossjœgerdorf, près de Wélau; mais la valeur la plus étonnante ne pouvait vaincre contre une si grande supériorité de nombre. Lehwald fut obligé de se retirer avec une perte de plusieurs milliers d’hommes; et il semblait que les Prussiens n’avaient plus rien à espérer contre l’armée ennemie; mais au moment le plus inattendu, Apraxin se retira sur la frontière russe dix jours après sa victoire. Ainsi brillait de temps en temps un rayon qui semblait vouloir rendre un nouvel éclat à la carrière de Frédéric. Cette fois c’était une sérieuse maladie de l’impératrice Élisabeth. Car le grand chancelier Bestuschei, croyant sa fin très-prochaine, et tournant déjà les yeux sur son successeur, le grand-duc Pierre , admirateur et ami du héros de la Prusse , avait tout d’un coup donné au général Apraxin l’ordre de sortir du pays. Alors l’armée de Lehwald put se tourner contre les Suédois , et ceux-ci à son approche abandonnèrent tout le pays jusqu’à Slralsund et Vile de Bugen.
Bataille de Bosbach. 5 novembre 1757. — Le roi, après avoir longtemps et inutilement cherché l’occasion délivrer bataille aux Autrichiens en Lusace, arriva sur laSaale, au mois d’août, pour chasser les Français de la Saxe. Après avoir quelque temps erré de côté et d’autre, il les rencontra, le 5 novembre, avec l’armée impériale , dans le village de Rosbacli , non loin de la Saale. Frédéric n’avait, que vingt - deux mille hommes , et les ennemis soixante mille ; déjà ils se félicitaient tout haut , disant que cette fois-ci le roi de Prusse ne pourrait leur échapper avec sa petite troupe. Il était campé sur une hauteur, et les Français
s’avançaient à marches forcées vers son camp, au son des trompettes, uniquement occupés de savoir s’il les attendrait; car ils le croyaient enfermé cl ils espéraient terminer tout d’un coup la guerre par la prise du roi. Du côté des Prussiens, on n’entendait pas un seul coup de canon , on aurait dit qu’ils ne remarquaient pas les préparatifs que l’on faisait contre eux; la fumée des cuisines du camp restait toujours la même, et Frédéric prenait son repas avec ses généraux dans l’apparence du plus grand sangfroid et même de l’indifférence. Mais quand le moment fut arrivé, il donne ses ordres, et dans un instant les lentes s’abattent, l’armée se range en bataille, les batteries cachées commencent leur terrible jeu, et Seidlitz, le premier à la tête de sa belle cavalerie, se jette sur les bataillons ennemis qui arrivent. Les Français n’avaient point encore éprouvé celte célérité des Prussiens; il leur fut impossible de former leurs rangs sur quelque endroit que ce fût. Ils étaient repoussés avant d’avoir pu y parvenir, et en moins d’une demi-heure l’affaire étaitdécidée et l’armée française était en pleine déroute. Ils furent saisis d’une telle épouvante qu’ils ne s’arrêtèrent qu’au milieu des États de l’Empire; quelques-uns même ne se crurent en sûreté que quand ils furent passés de l’autre côté du Rhin. Sept mille hommes restèrent entre les mains du roi , dont neuf généraux, trois cent vingt officiers , soixante-trois canons et vingt-deux étendards; et cette belle victoire ne coûta aux Prussiens que quatre-vingt-onze morts et deux cent soixante-quatorze blessés. Frédéric fut redevable de ce brillant succès à la belle discipline de son armée, à laquelle il lui fallut demander l’exécution d’une de ses pensées audacieuses et subites, mais surtout à la valeur et à la célérité du général Seidlitz et de sa cavalerie.
La Saxe se trouvait sauvée de ce côté; mais il restait encore à Frédéric bien d’autres fatigues à soutenir cette année. Car, pendant son absence, son favori et son confident, le général Winterfcld, avait péri dans un combat près de Moys; le duc de Bewern s’était replié avec son armée jusque sous les murs de Breslau en Silésie; et parce qu’il n’avait rien osé tenter en présence des armées réunies du prince de Lor-
raine et du feld-maréchal Daun, l’importante place de Scbweidnitz était tombée, le 11 novembre, entre les mains du général Nadasti. Le 22, toute l’armée autrichienne ayant attaqué les Prussiens à Breslau, les avait vaincus après une vigoureuse défense; le duc de Bewern, suivant toute apparence, dans la crainte de la colère du roi , s’était laissé prendre par les Autrichiens; et enfin la capitale, Breslau, pourvue de grandes provisions et d’arsenaux bien garnis, avait été livrée aux Autrichiens par la lâcheté du général Lestwitz , avec tout, ce qu’elle contenait. La Silésie semblait donc perdue pour Frédéric; car si elle restait un hiver entre les mains des Autrichiens, ils s’y fortifieraient, et alors il pourrait bien se faire qu’il devint impossible de la reconquérir jamais. D’un autre côté, il paraissait également impossible, à moins de miracle , de la leur arracher avec les quatorze mille hommes qu’il amenait avec lui de Saxe à seize mille autres, les seuls restes de l’armée vaincue de Bewern.
Bataille de Leuthen. S décembre 1757. — C’est dans les moments presque désespérés que le roi Frédéric faisait paraître avec le plus d’éclat la grandeur de son génie, la richesse de ses ressources et sa puissance irrésistible pour entraîner ses soldats. Il convoqua ses officiers et ses généraux, et leur parla avec tant d’éloquence, qu’ils furent tous enflammés du plus grand enthousiasme. Il leur fit voir la position difficile et même presque désespérée de la patrie, s’il ne comptait pas sur leur courage pour la sauver : « Je le sais , vous sentez tous que vous êtes Prussiens, dit-il en terminant; si cependant, il y en avait un parmi vous qui craignit de courir de tels dangers avec moi , il peut prendre congé dès aujourd’hui sans avoir à craindre le moindre reproche de ma part. » Et quand il vit à ces paroles briller dans les yeux de tous l’émotion et l’excitation la plus martiale, il ajouta d’un air satisfait:* Mais je suis convaincu d’avance que pas un de vous ne voudrait m’abandonner ; aussi je compte sur une victoire certaine. Et si je devais succomber sans pouvoir vous récompenser de vos services, alors la patrie le ferait pour moi. Adieu donc, dans quelques instants nous aurons battu l’ennemi ou l’adieu sera éternel. »
G U EURE DE SEPT ASS
L’enthousiasme qu’inspira ce discours se répandit dans toute l’armée, et elle attendait avec impatience d’être conduite à 1 ennemi. Celui-ci avait une position très-avantageuse et très-forte de l’autre côté delaLohe, où il était très-difficile au roi de l’attaquer. Le prudent leld-maréchal Daun voulait la conserver ; car il avait appris à Ivollin combien une bonne position est nécessaire pour parer à l’impétuosité du roi. Mais le général Luchési et d’autres , qui tenaient pour honteux à une armée victorieuse de chercher à se retrancher dans ses positions devant une troupe beaucoup inférieure en nombre, persuadèrent au prince Charles de marcher à la rencontre du roi , lui disant que la parade de Berlin (c’est ainsi qu’ils nommaient l’armée prussienne) ne pourrait tenir contre eux. Ce conseil plut au prince, naturellement plus chaleureux que réfléchi, et il quitta sa position. Les deux armées se rencontrèrent dans une plaine immense aux environs de Leuthen, le 5 décembre, un mois après la bataille deRosbach. L’armée impériale embrassait dans son plan de bataille environ un mille allemand ; tandis que Frédéric fut contraint d’avoir recours aux pratiques de l’art pour suppléer au nombre et le doubler , pour ainsi dire , par la célérité des manœuvres. Il prit encore à Leuthen l’ordre de bataille oblique; il fit faire une fausse attaque sur l’aile droite, tandis que l’attaque principale qu’il commandait était sur l’aile gauche ; de sorte que quand il l’eut mise dans une complète déroute, le désordre se communiqua dans toute l’armée autrichienne.
Alors la résistance devint inutile, et au bout de trois heures il avait la victoire la plus complète. Le champ de bataille était couvert de morts, et des bataillons entiers furent faits prisonniers : on en comptait vingt et un mille. I)e plus, il y eut cent trente canons et trois mille chariots perdus. Ce fut une victoire des plus extraordinaires de l’histoire, où trente mille hommes combattaient contre quatrevingt mille, et un témoignage éloquent de la supériorité du génie sur le grand nombre , quand ses conceptions peuvent être bien et activement exécutées. Frédéric et son armée, après de si grands efforts, eurent cependant
assez de courage pour ne pas se laisser aller au repos, et ils poursuivirent sans relâche tous les fruits de leur victoire, jusqu’à ce qu’ils eussent chassé les Autrichiens hors de la Silésie et les eussent forcés de repasser les montagnes de la Bohême. Ce fut l’actif et heureux Ziethen qui fut chargé de cette poursuite; il s’en acquitta glorieusement et fit encore un grand butin et grand nombre de prisonniers; tandis que le roi attaquait Breslau et y faisait une nouvelle prise de dix-sept mille hommes ; dans le même mois de décembre, Liegnitz se rendit. C’est ainsi que Frédéric, par un coup d’audace où il jouait le tout pour le tout, conquit la Silésie de manière à y pouvoir prendre ses quartiers d’hiver en sécurité jusqu’à Schweidnitz, aussi bien qu’en Saxe; et, plus que tout cela , il s’acquit une gloire immortelle pour la postérité. L’armée autrichienne, si belle auparavant, avait tellement souffert , qu’elle comptait à peine dix-sept mille hommes en bon étal qui eussent atteint la Bohème , de quatre-vingt mille combattants. Tous les pays prussiens jusqu’en Westphalie se trouvaient ainsi débarrassés de leurs ennemis.
année 1758.
Batailles de Zorndorf et de Hochkirch.
Quatre grandes batailles et beaucoup de grands et de petits combats avaient rendu l’année précédente une des plus sanglantes dont l’histoire ait à parler. Les deux partis avaient suffisamment essayé leurs forces l’un contre l’autre ; Frédéric fil faire à Vienne des propositions de paix, suivant en cela les principes de l’ancienne Rome, de ne demander la paix qu’après une victoire gagnée; mais Marie- Thérèse était plus irritée que jamais contre le conquérant de la Silésie, et on avait grand soin de lui cacher toute la perte qu’avait soufferte son armée à Leuthen et toutes les souffrances de ses Étals. D’ailleurs, la cour de
France insistait avec, force pour la continuation de la guerre ; parce qu’ autrement elle aurait été seule à combattre contre l’Angleterre. Fcs propositions de Frédéric furent donc repoussées , et l’on recommença des préparatifs encore plus grands que l’année dernière. Le prince Charles , qui avait perdu la contiance du peuple et de l’armée, se démit du commandement en chef. Il était diflicile de trouver son successeur; le brave feld-maréchal Nadasti fut écarté par la jalousie et les intrigues, et le choix définitif s’arrêta sur le feld-maréchal l)aun , à qui la victoire de Ivollin avait donné une plus grande réputation que sa longanimité eL son irrésolution ne méritaient.
Les armées françaises furent aussi, elles, augmentées, et on envoya un autre général à la place du duc de Richelieu; ce fut le comte de Clermont. Ainsi Richelieu rentra en France avec ses millions , le fruit de ses exactions, et s’en pavana avec un luxe extraordinaire aux yeux du monde entier, sans honte ni pudeur. La Russie se prononça aussi pour une continuation plus active de la guerre. Le chancelier Bestuschef, qui l’année précédente avait rappelé l’armée de Prusse, fut disgracié, et le général Fermor mis à la tète de l’armée. Il entra en Prusse dès le mois de janvier, et conquit les États de Prusse sans résistance ; parce que le général Lehwald était en Poméranie , occupé contre les Suédois.
Pour opposer résistance à des projets si effrayants, le roi Frédéric fut obligé de réunir ses dernières ressources et de faire ses levées en hommes et en argent, tant dans ses propres États que dans la Saxe, avec autant de rigueur que d’activité. Il se vit même forcé par la nécessité de frapper de fausses monnaies pour payer ses troupes : moyen qui ne peut s’excuser qu’en présence d’une extrême nécessité. Mais il savait fort bien que depuis que le ban des vassaux avait été remplacé par le système actuel, l’argent était le principal agent, et du plus grand poids dans la balance. Car , quant
(1) Ici l’auteur se trompe et veut sans doute parler de M. Pitt ( lord Chalam) , qui , en effet, gouvernait à cette époque l’Angleterre, dont il éleva la puissance au plus haut degré. Le célèbre William Pilt , son fils, le
à des alliés sur lesquels il pût compter, il n’avait que l’Angleterre et quelques petits princes du nord de l’Allemagne, encore se trouvaientils paralysés par la malheureuse convention de Closter-Séven. Cependant la fortune le servit très-bien en Angleterre; le peuple anglais, assez porté de lui-même à reconnaître la vertu quelque part qu’elle brille, était enthousiasmé par la bataille de Rosbach en faveur de Frédéric et très-molesté de l’infamante convention de Closter-Séven. Lors donc que le célèbre William Pitt devint premier ministre d’Angleterre (i) , il écouta la voix de l’honneur et celle du peuple, rejeta la convention qui n’était pas entièrement terminée, et résolut de continuer la guerre avec une nouvelle vigueur. L’armée fut augmentée et le roi Frédéric fut lui-même chargé de lui donner un général. Son œil d’aigle sut bien trouver le génie parmi la foule. Il envoya à l’armée fédérée le duc Ferdinand de Brunswick; et Ferdinand s’acquitta de cette mission avec tant de distinction , que son nom vivra plein d’éclat à côté de celui du roi de Prusse dans l’histoire de cette époque orageuse.
D’après un plan convenu avec Frédéric, le duc se mit en mouvement dès le mois de février, à la tête de sa petite armée, pour chasser les Français de leurs quartiers d’hiver, où ils vivaient dans l’abondance el la volupté aux frais du Hanovre et de la Hesse ; il lui fallait avec trente mille hommes en chasser cent mille. Mais chez lui toutes les mesures étaient bien calculées; tandis que chez les Français il y avait tanl de laisser aller réuni à l’incapacité de leur général, que dans quelques semaines ils avaient été chassés de tout le pays situé entre l’Aller et le Wéser. Peu de temps après il leur fallut encore quitter celui situé entre le Wéser et le Rhin, et abandonner leurs provisions, leurs garnisons el onze mille hommes faits prisonniers. Ils repassèrent le Rhin près de Dusseldorf, ne se croyant pas en sûreté tant qu’ils n’eurent pas mis le fleuve entre eux et
plus terrible adversaire de la révolution française et du premier consul Bonaparte, est né en 1759, c’est-à-dire un an après le temps où l’auteur le fait premier ministre d’Angleterre. ( A 'oie (le l’édit, belge. )
GUERRE DE SEPT ANS
l’ennemi , encore ne put-il les protéger. Le duc Ferdinand les poursuivit de l’autre côté du Rhin, les attaqua à Créfeld, et, malgré leur grande supériorité en nombre et la diversité des peuples qui composaient son armée, il les mit en pleine déroule et leur fit essuyer une perte de sept mille hommes. Après celte bataille, la ville de Dusseldorf se rendit à lui, et ses troupes légères allèrent escarmoucher dans les Pays- Bas autrichiens, jusqu’aux portes de Bruxelles.
Frédéric, pendant ce temps-là, ne restait pas oisif; il commença par enlever aux Autrichiens l’importante et forte place de Schweidnitz , qu’ils possédaient encore en Silésie ; l’assaut eut lieu le 15 avril. Le fel-maréchal Daun se tenait en Bohême et employait tous ses talents à couper tous les passages au roi de Prusse ; car il s’attendait à une attaque de sa part. Maisf, quand il se croit bien sûrement établi, Frédéric passe les monts; et, au lieu d’aller en Bohême, vient en Moravie à marches forcées et met le siège devant Olmutz. Dans cette entreprise parait l’originalité du génie de Frédéric, qui recherche les occasions téméraires, périlleuses, extraordinaires, et aime à mettre l’ennemi hors de ses plans. En effet s’il eût pris Olmutz, il aurait eu une place importante dans un pays autrichien jusqu’alors tranquille , et dans un dangereux voisinage pour Vienne. Mais cette fois la fortune ne s’unit pas à l’audace. La place se défendit vaillamment; les habitants du pays , fidèles et zélés pour leur reine, en rendirent le séjour très-difficile aux Prussiens et venaient rapporter à l’armée impériale toutes leurs découvertes. C’est ainsi que Daun réussit à couper au roi un convoi de trois mille chariots sur l’arrivée duquel reposait tout le succès du siège; si bien qu’on fut obligé ensuite de discontinuer. De plus, le retour en Silésie était fermé; Daun avait coupé les passages et croyait avoir pris l’ennemi dans ses propres filets. Mais Frédéric se tourne tout à coup vers la Bohème, où le général autrichien ne l’attendait plus, emporte les passages et arrive sans avoir perdu un seul de ses chariots ; et peut-être ne l’eût-on pas chassé de sitôt de ce pays , si l’invasion des Russes ne l’avait rappelé en Poméranie et dans la Nouvelle-Marche. Il franchit de nouveau les
montagnes de Bohème en Silésie , et laissant le maréchal Keith pour couvrir le pays, il vole contre les Russes avec douze mille hommes.
Bataille de Zorndorf. 25 août 1758. — Chaque pas de ces barbares était marqué par la dévastation; ils n’épargnaient ni les femmes, ni les enfants, ni l’âge tendre, ni la vieillesse. Custrin était tout en cendres, excepté trois maisons, et les campagnes ressemblaient à un désert. A cette vue le roi et son armée furent enflammés de colère, et sitôt qu’ils rencontrèrent l’ennemi, le 25 août, s’engagea la plus sanglante bataille de toute la guerre de sept ans. On combattit avec fureur depuis neuf heures du matin jusqu’à dix heures du soir : trente-sept mille Prussiens contre soixante-dix mille Russes. On se battait à la manière des anciens Germains , sans trop d’habileté dans la manœuvre ; ils se ruaient en masse les uns sur les autres, chacun s’attachait à son adversaire et le combattait à l’arme blanche ; c’est ainsi qu’on se bat quand la passion est en jeu. Le roi avait juré de ne faire aucun quartier à scs cruels ennemis cl par cette menace les empêcha de fuir. Au soir de celte sanglante journée dixneuf mille Russes étaient sur le champ de bataille; mais aussi onze mille prussiens avaient succombé; car l’ennemi ne voyant aucun refuge voulut au moins vendre chèrement sa vie et combattit en désespéré ; et si la valeureuse cavalerie de Seidlitz ne se fût trouvée partout où le danger était le plus grand, si elle n’cùl maintes fois culbuté l’ennemi avec des efforts surhumains, quand déjà il avait quelques avantages sur l’infanterie prussienne, la victoire serait peut-être restée indécise. Le roi luimême avoua qu’il était redevable de cette victoire à Seidlitz. Telle fut la terrible bataille de Zorndorf. Le général russe Fermor, qui voulait à peine avouer sa défaite , abandonna la Prusse pour se retirer en Pologne , et Frédéric se rendit en Saxe, où son frère Henri se trouvait vivement pressé par une grande armée autrichienne.
Défaite de Hochkirch. 14 octobre 1758. — A l’approche du roi, Daun se retira dans une forte position qu’il s’était choisie en Lusace. Son intention était de couper au roi le passage en Silésie , afin que son général llarsch eût le
temps de s’emparer de Neissc. Mais Frédéric qui pénétra ses plans, se hâta d’aller occuper la roule de Silésie au-dessus de Baulzen et de Gœrlitz, et s’approcha tout près de l’armée autrichienne pour venir se placer dans unegrande plaine, située entre les villages de Ilochkirch et de Colilz. Ce projet n’était rien moins que prudent et montrait beaucoup de mépris pour l’ennemi. Le quartier maître du roi, Marwitz, d’ailleurs son favori, lui fit des représentations sur le danger de sa position , se refusa à tracer le camp, et s’opiniâtra malgré l’ordre du roi. Alors Frédéric le fit mettre en prison et ordonna à un autre de le tracer. L’armée y campa trois jours, entièrement exposée aux attaques de l’ennemi qui était au-dessus d’elle, et le roi méprisa toutes les représentations de ses généraux. Comme il n’avait jamais été attaqué le premier par les Autrichiens, il comptait que le feld-maréchal Daun ne serait pas capable d’une entreprise hardie; et d’ailleurs il fut trompé par un espion que les Autrichiens avaient acheté et renvoyé vers lui avec de fausses nouvelles. Le matin du 14 octobre, avant le point du jour, l’armée prussienne fut réveillée tout à coup par une décharge d’artillerie. Pendant la nuit, les Autrichiens s’étaient glissés en silence près du village de Ilochkirch, et quand l’horloge de l’église sonna cinq heures, ils se jetèrent sur les avant-postes prussiens , s’emparèrent d’un grand retranchement à l’entrée du village, retournèrent les pièces d’artillerie , et balayèrent par un feu effroyable tous les Prussiens qui voulaient se rassembler. Des Ilots de sang furent répandus, parce que les soldats se réunissaient par milliers dans la rue principale du village qui semblait devoir être la place du ralliement. En vain les généraux cherchèrent à former les rangs dans l’obscurité ; le vaillant prince François de Brunswick eut la tète emportée par un boulet, au moment où il atteignait l’ennemi sur le sommet de la montagne, près de Ilochkirch ; le brave feldmaréchal Keith , qui avait blanchi sous les armes, fut percé de deux biscaïens, et le prince Maurice de Dessau fut gravement blessé. Les généraux Seidlitz et Ziethen rassemblèrent enfin leurs escadrons en pleine campagne, et se jetèrent avec courage sur les Autrichiens; mais
les petits avantages qu’ils purent obtenir ne compensèrent pas la perte qu’on avait faite. Ilochkirch , le camp , les bagages, unegrande partie de l’artillerie, étaient déjà au pouvoir de l’ennemi. Le jour n’apporta aucun avantage; un brouillard impénétrable empêcha le roi de reconnaître la position de l’ennemi et la sienne et peut-être de ramener la fortune de son côté par une prompte manœuvre. Cependant ses bataillons, par une discipline vraiment digne d’admiration, étaient parvenus à se rassembler en bon ordre; et quand, sur les neuf heures , le soleil commença à percer , il s’aperçut que l’armée autrichienne l’entourait déjà presque de tous côtés et il donna l’ordre de la retraite. Elle se fit avec tant d’ordre que le général autrichien n’osa pas entreprendre de la troubler et revint dans son ancien camp. Cependant le roi avait perdu plusieurs de ses généraux, trois mille de ses meilleures troupes et plus de cent pièces de canon. D’ailleurs comme tous les bagages avaient été enlevés , il ne restait plus rien aux survivants pour se défendre des rigueurs de l’automne prochain.
Cependant, le roi se montraitd’une tranquillité et d’une fermeté inaltérables, et sa vue fit passer ce même calme dans son armée. Si Frédéric se montra grand, surtout dans le malheur, ce fut aussi principalement après cette perle ; bien que vaincu , bien que dépouUlé de toutes les provisions nécessaires à une armée, il n’en réussit pas moins par ses marches et ses manœuvres habiles à remplir son premier dessein , trompa l’ennemi , tourna sa position, et força le général Harsch à lever en toute hâte le siège de Neisse. La Silésie fut alors entièrement délivrée de l’ennemi; tandis que Daun, tout vainqueur qu’il était, ne put empêcher Frédéric d’y entrer, et n’obtint lui-même, par son attaque sur Dresde, d’autre résultat que de forcer le général Schmetlau à brûler pour sa défense les beaux faubourgs de cette capitale. Il rentra ensuite en Bohème découragé, pour y prendre ses quartiers d’hiver. Ainsi la supériorité du génie avait fait obtenir au vaincu les résultats qui auraient dû appartenir au vainqueur.
A la fin de cette année, Frédéric se trouvait encore en possession des mêmes pays que
GUEKKE DE SEPT ANS
l’armée précédente , malgré ses revers ; de plus, il avait encore Schweidnitz qui lui manquait avant, et dans la Westphalie toutes ses provinces que la valeur du prince Ferdinand avait arrachées aux Français. Ferdinand n’avait pu se maintenir de l’autre côté du Rhin, avec sa petite armée; mais à la fin de la campagne il avait forcé de nouveau les Français à abandonner toute la rive droite, et à prendre leurs quartiers d’hiver entre le Rhin et la Meuse.