ANNÉE
Blinde», Kunersdorf, Maxell.
L’année suivante devait être pour le roi, qui déjà n’avait échappé qu’avec peine aux plus grands dangers, la plus dure de toute la guerre. L’espérance de l’accabler enfin porta ses ennemis aux plus grands efforts. L’armée autrichienne était restaurée au grand complet et chaque année de la guerre reparaissait toujours plus belle ; parce que les recrues se prenaient dans les pays héréditaires, sur une jeunesse vigoureuse, bien exercée, qui se formait promptement à la dureté de la vie des camps, se trouvant enrôlée parmi de nombreux bataillons de vieilles troupes de soldats accomplis ; car malgré ses sanglantes batailles, l’armée autrichienne conservait un noyau de troupes d’élite qui avaient survécu à toutes les anciennes guerres. Dans la petite armée de Frédéric, au contraire, qui avait à combattre tantôt les Autrichiens, tantôt les Russes, tantôt les Français , les Suédois ou les troupes de l’Empire , le nombre de ceux qui avaient échappé au fer et à la maladie était très-petit; de sorte que ses rangs étaient en grande partie remplis de nouvelles levées. D’ailleurs les jeunes Prussiens entraient de si bonne heure au service, que souvent des enfants étaient chargés de soutenir l’esprit et la gloire de l’armée; et même, eussent-ils voulu perpétuer le mépris qu’avaient
leurs pères pour le danger, ils étaient en trop petit nombre parmi ces levées faites en Saxe , Anhalt, Mecklenbourg, et parmi ces soldats enrôlés dans tous les pays et la plupart transfuges. Ainsi , bien que l’armée fût au grand complet pour le nombre, elle perdait beaucoup pour l’organisation intérieure et pour la force. De plus, ses propres États, ainsi que la Saxe et le Mecklenbourg- Schwér in , étaient tellement épuisés d’hommes et d’argent par les levées continuelles, qu’ils semblaient ne devoir jamais se relever. Car le prince de Mecklenbourg avait été assez inconsidéré pour se mettre, dans les diètes, à la tête des princes qui criaient le plus haut contre Frédéric, et qui demandaient le plus instamment qu’il fût mis au ban de l’Empire; aussi sou [pays fut-il traité avec une extrême sévérité, comme un pays ennemi. Cependant, on ne tint pas compte des réclamations du duc contre le roi; car, comme il eût fallu user de la même rigueur à l’égard de l’électeur de Hanovre, les électeurs évangéliques refusèrent de condamner deux de leurs membres les plus distingués. De plus, ce mot qui anciennement était plus tranchant que le fil d’une épée, était malheureusement depuis longtemps vide de sens et sans force, et n’aurait eu d’autre effet que de causer un affront à la confédération germanique, désormais impuissante.
Marie-Thérèse, par ses instances auprès des souverains de France et de Russie, cherchait bien plus réellement à mettre Frédéric au ban de l’Empire, que ne l’aurait pu faire une déclaration de la diète. L’impératrice de Russie, pour laver la tache de la bataille de Zorndorf , envoya une nouvelle armée avec un chef brave et habile, le général Soltikow. A Paris, le duc de Choiseul, jusqu’alors ministre de France à la cour de Vienne, le plus grand fauteur de la guerre contre Frédéric, était devenu ministre, et il mit de nouveau les forces de la France en marche pour reconquérir la Westphalie , le Hanovre et la Hesse. Le sort le plus dur attendait ces malheureux pays, si le projet avait pu s’exécuter ; la France voulait se venger dans le Hanovre des pertes que l’Angleterre lui avait fait éprouver sur mer et sur scs côtes. Car les glorieuses victoires de la marine anglaise
37O SEPTIÈME ÉPOQU
avaient extrêmement affaibli la force maritime de la France, et lui avaient enlevé ses vastes possessions dans les Indes orientales et en Amérique. Le prince Ferdinand avec sa petite armée fut le seul boulevard qu’on put opposer à ces desseins de vengeance sur l’Allemagne.
Batailles de Bergen et de Minden. 13 avril et 1er août. — Ferdinand était pressé de deux côtés : du côté du Main, par l’armée du duc de Broglie , dont le quartier général était à Francfort , qu’il avait prise par surprise ( il ne servit de rien à cette ville d’être une ville libre et d’avoir fourni scrupuleusement sa quote-part de contribution en hommes et en argent à la confédération pour la guerre contre Frédéric , elle n’en fut pas moins occupée par force ) ; et du côté du bas Bbin , c’était le maréchal de Contade qui pénétrait dans le Hanovre avec le corps d’armée principal. Ferdinand espérant, à l’imitation du roi Frédéric, pouvoir par sa célérité s’opposer successivement aux deux armées, marcha contre le duc de Broglie, dès le commencement de la campagne , et le rencontra, le 13 avril, auprès du village de Bergen , non loin de Francfort. Il fit aussitôt donner l’attaque par ses braves Hessois; mais la position des Français était trop forte, et leur nombre leur permettant de remplacer continuellement par des troupes fraîches celles qui avaient combattu , les Hessois furent repoussés dans trois attaques chaleureuses. Alors leur général eut assez de prudence pour ne pas exposer à une bataille trop hasardeuse, cette armée avec laquelle il devait couvrir une si grande étendue de terrain ; il fit donc cesser le combat et se retira en bon ordre. Mais il eut besoin de tous ses talents militaires pour protéger la basse Saxe contre le maréchal de Conlade. Ce général avait passé le Bhin auprès de Dusseldorf et , traversant la forêt de l’Ouest, était arrivé à Giessen, où il avait rejoint 1 armée de Broglie; il prit Cassel , Paderborn , Munster et Minden sur le Wéser. C’était un rapide succès ; Ferdinand se voyait acculé du côté de Brême , vers l’embouchure du Wéser, et déjà le général français regardait le Hanovre comme une proie qu’il tenait en ses mains. On fut à Paris très-enthousiasmé de ces glorieux com-
meneements ; mais le héros allemand changea bientôt la joie en tristesse par une complète victoire. Ferdinand plein de confiance dans ses propres ressources, partit pour aller à la rencontre de l’armée française, et parut en sa présence très à propos, le 1er août, quand les deux armées réunies se trouvaient auprès de Minden, dans une position désavantageuse- Contade fut obligé de combattre, parce que les provisions lui étaient coupées, et d’ailleurs il comptait sur la supériorité du nombre. Il ne fit pas preuve en ce jour d’une grande expérience, quoiqu’il ne lut pas d ailleurs un mauvais général. Il avait mis sa cavalerie au centre, contre tous les usages de la guerre, comptant sans doute sur un bon emploi ; mais Ferdinand profita de cette tactique pour le perdre. Il ordonna à l’infanterie anglaise et hanovrienne, dont il connaissait la fermeté, de marcher droit sur ces escadrons de cavalerie. C’était une pensée audacieuse, sortie du génie supérieur de Ferdinand , qui osa s’écarter de la route suivie jusqu’alors, et elle fut couronnée du succès. Cette cavalerie, qui était l’élite de l’armée française , étonnée de cette hardiesse, se jeta sur elle avec fureur; mais elle se brisa contre ces rangs solidement hérissés de fer toutes les fois qu’elle revint à la charge, et enfin le feu de l’artillerie et de la mousqueterie la mit en fuite dans le plus grand désordre. Il se trouva ainsi un grand vide au milieu de l’armée française. Alors le duc Ferdinand donna l’ordre au général anglais Sackville, de poursuivre avec sa cavalerie anglaise, cette cavalerie en désordre; et s’il l’eût fait, s’il eût séparé l’armée française en deux, elle était détruite. Mais soit jalousie, soit timidité, le général anglais trahit, n’obéit pas, et laissa aux Français le temps de se rassembler et de faire leur retraite en bon ordre. Ils avaient perdu huit mille hommes et trente pièces de canon. Cependant les suites de la bataille furent encore plus importantes. Contade toujours poursuivi, se retira vers Cassel, sur le Wéser, et de là encore plus au sud vers Giessen ; tandis que l’armée de Ferdinand prenait successivement, Marbourg, Fulda et Munster, en Westphalie ; de sorte qu’à la fin de l’année, notre célèbre général se trouvait encore en posscs-
GUERRE 1)E SEPT ANS
sion des mêmes pays qu’il occupait au commencement.
Batailles de Kay et de Kuncrsdorf. 23 juillet et 12 août. — Le roi Frédéric ne se pressa pas cette année comme à l’ordinaire d’ouvrir la campagne; parce qu’il n’avait plus comme au commencement intérêt à une prompte décision et que ses plans tendaient bien plutôt à empêcher la réunion des Russes et des Autrichiens , s’il était possible. Il campa dans un lieu fortifié près de Landshut; de là, par de rapides expéditions , tantôt contre les Russes en Pologne , tantôt contre les Autrichiens en Bohème, il pillait les plus beaux magasins et ainsi retardait de plus grandes entreprises de la part des deux armées; car, d’après les règles de tactique de ce temps, quand les armées voulaient longtemps rester dans un pays et ne pas dépouiller ses habitants de tout leur avoir, il leur fallait de grandes provisions.
A la fin cependant les Russes passèrent l’Oder avec 40,000 hommes , et Laudon était prêt de leur donner la main avec 20,000 Autrichiens. Frédéric crut dans un pareil danger qu’il devait, pour sortir de sa mauvaise position, avoir recours à des mesures extraordinaires. Il avait parmi ses généraux un jeune homme qui s’était distingué par sa témérité dans maintes circonstances, le général Wédcl; il le regardait comme le plus capable d’arrêter les Russes , seulement il était à craindre que les vieux généraux ne lui obéissent pas volontiers. Alors le roi résolut, comme faisaient les Romains dans un danger pressant (ils remettaient toute l’autorité entre les mains d’un seul homme qu’ils appelaient dictateur ) , d’envoyer le général Wédcl comme dictateur à l’armée qui devait s’opposer aux Russes. 11 devait attaquer, d’après l’ordre du roi , partout où il les trouverait. Le dictateur l’exécuta à la lettre, mais sans réfléchir à ce que présupposait un pareil ordre. Il attaqua les Russes, le 23 juin, près du village de Kay, non loin de Zullichau; mais dans une telle disposition de terrain que, pour ari'iver à l’attaque, son armée était obligée de passer sur un pont et par un chemin étroit qui formait une longue file; de sorte que ses bataillons arrivaient les uns après les autres sur le champ de bataille, où ils étaient reçus par un
feu meurtrier et étaient ainsi battus en détail par l’ennemi. Les Prussiens perdirent 5,000 hommes, et les Russes ne trouvèrent plus d’obstacle pour se réunir à Laudon.
Alors Frédéric dut lui-même accourir au secours ; mais connaissant tout le danger auquel il allait s’exposer, il fit venir son frère dans son camp de Schmottseifen , le chargea de surveiller l’armée, et de plus, le constitua régent du royaume, pour le cas où il viendrait à être pris ou tué dans cette campagne. Cependant il exigea de lui la promesse solennelle de n’entendre à aucune paix honteuse pour la maison de Prusse, si un pareil malheur devait lui arriver. Frédéric savait vivre et mourir en roi; et il aurait volontiers sacrifié sa vie pour éviter la captivité; car il savait trop bien quels grands sacrifices ses ennemis auraient exigés pour sa liberté. Le 12 août, il rencontra les Russes et les Autrichiens réunis au nombre de 60,000 hommes, retranchés sur les hauteurs de Kunersdorf, non loin de Francfort sur l’Oder. A l’inspection de leur position, il s’arrêta à un plan de bataille qui devait non pas seulement lui donner une victoire, mais lui permettre d’anéantir l’ennemi. Beaucoup ont blâmé le roi d’un dessein si cruel; mais, au contraire, un pareil plan est un témoignage caractéristique du grand général, qui aime mieux finir la guerre d’un seul coup que de la traîner en longueur par des combats insignifiants et en somme plus meurtriers. Comment d’ailleurs faire un pareil reproche à Frédéric, lui qui avait tant d’ennemis à combattre à la fois, lui qui avait tant de raisons d’en finir, s’il était possible, avec chacun d’eux en particulier. Le plan de bataille de Kunersdorf ne fut pas la cause du malheur de la journée ; mais ce fut d’abord l’ignorance des lieux, car quoique Frédéric eût pris des informations des gens qui connaissaient le pays , il n’avait pas des notions suffisamment exactes; ensuite son trop de confiance sur les forces humaines. Il n’y avait que son attaque sur l’aile gauche des Russes , qui , à cause des grands eflorts de ses soldats, eût réussi : soixante-dix canons avaient été pris et l’aile entière mise en déroute; déjà même le roi avait envoyé un courrier annoncer la victoire à Berlin. Le jour déclinait, ses gé-
néraux lui conseillèrent de ménager ses troupes épuisées; parce que les Autrichiens n’avaient point encore pris part au combat et que l’aile droite des Russes était restée inébranlable; et certainement, disaient-ils, l’ennemi sc retirera de lui-mème dans la nuit. Mais le roi , qui ue pouvait souffrir une œuvre à demi faite, ordonna une nouvelle attaque, et il fallut qu’après les plus grands efforts déjà faits, une armée accablée par le poids d’une journée très-chaude tentât encore de conquérir à l’escalade des hauteurs et une position retranchée d’où sortaient des feux meurtriers qui renversaient des rangs entiers. Alors le plus grand courage devint inutile devant la supériorité du nombre. Chaque fois que les généraux et le roi lui-mème, après avoir rétabli les rangs , arrivèrent à l’attaque, ils furent repoussés ; à la fin, comme depuis longtemps les esprits étaient dans l’exaltation , ils tombèrent tout d’un coup dans le plus grand abattement, l’effroi et la confusion se mirent dans l’armée et tout s’enfuit en désordre. La cavalerie autrichienne qui se jeta sur les fuyards fit un épouvantable carnage, et il n’y eut plus à penser à rétablir l’ordre pour la retraite. Le roi lui-mème, au spectacle d’une défaite comme il n’en avait jamais éprouvé, fut saisi d’un si grand désespoir qu’il ne pensait plus à sauver sa vie, indifférent de rester parmi les morts, les blessés ou les fuyards; il eut deux chevaux tués sous lui , et une balle qui pénétra jusqu’à la poebe de sa veste ne fut arrêté que par un étui d’or. Enfin , pendant qu’il était ainsi tout absorbé, lorsque déjà les escadrons autrichiens menaçaient, les gens de sa suite saisirent la bride de son cheval et le conduisirent moitié par force hors du champ de bataille. Ce fut le capitaine de cavalerie de Prittwitz , qui avec ses hussards le mit en sûreté. Aussitôt le roi écrivit au crayon à son ministre Finkenstein ce billet : « Tout est perdu, sauvez la famille royale; » et quelques heures plus tard : « Les suites de la bataille seront encore plus terribles que la bataille même. Je ne survivrai pas à la ruine de la patrie. Adieu pour toujours. » Telles étaient les pensées sombres et désespérées qui roulaient dans l’esprit du roi. Et quand le
soir, couché sur un lit de paille, dans le village d’OEtscher, sous un toit de chaume à moitié détruit, où il ne pouvait goûter le sommeil ; tandis que le peu d’hommes de sa suite dormaient profondément autour de lui sur la terre nue; quand tout l’éblouissement que la grandeur de la terre peut donner eut disparu à scs yeux et qu’il vit tout sans aucun voile, alors il put sentir mieux que jamais combien l’homme est peu de chose par lui-mème et combien ses calculs sont vains ; car si une main plus puissante n’était venue le sauver lui et son peuple, ils étaient perdus. Le chemin de Berlin était ouvert au vainqueur, il pouvait pénétrer dans l’intérieur des Etats prussiens. Le roi le lendemain matin avait à peine S, 000 hommes de toute sa grande armée; et ce ne fut que quelques temps après , quand il eut rassemblé tous les fuyards et tout attiré à lui, qu’il put monter jusqu’à 18,000 hommes; puis pour remplacer les 163 canons qu’il avait perdus à Kunersdorf, il fit venir à grand’peine quelques pièces d’artillerie de Berlin. Cependant la capitale fut sauvée, le général russe ne poursuivit pas sa victoire, soit par une considération secrète pour le prince héritier du trône de Prusse, soit par mécontentement de l’inaction des armées autrichiennes. Sollikow écrivit au feld-maréchal Daun , qui lui demandait d’aller en avant : « J’ai déjà remporté deux victoires, et je n’attends pour me porter en avant que la nouvelle de deux des vôtres ; car je ne vois pas avec plaisir que les troupes de mon impératrice fassent tout par elles- mêmes, s Celte jalousie et cette mésintelligence entre les deux généraux durèrent tout le temps de la guerre, et plus d’une fois sauvèrent le roi Frédéric des positions les plus difficiles.
Cependant le général autrichien se vit tenu en échec en Lusace par le prince Henri , frère du roi, qui dans celte occasion employa toutes les ruses de l’art militaire, cl qui par toutes ses marches et contre-marches, sans livrer une seule bataille, le força de repasser les montagnes de la Bohème. La sage conduite du prince fut si belle dans cette circonstance, qu’il obtint sans verser de sang ce que l’impétuosité de son frère voulait obtenir par une bataille; et il semblait que le sort les eût rapprochés tous
GUERRE DE SEPT ANS
les doux , afin que l’un réparât les fautes de l’autre. Frédéric a lui-même jugé son frère en disant: j 11 est le seul général qui dans la guerre n’ait pas fait des fautes. »
Cependant le prince Henri ne put empêcher que le roi n’eût à souffrir à la fin de cette campagne deux grandes pertes. Dresde, la plus importante place des Prussiens dans la guerre, fut évacuée et livrée aux Autrichiens. Le roi avait envoyé l’ordre au comte de Schmettau , alors gouverneur de cette place, après la bataille de Kunersdorf, de sauver avant tout la cassette pleine de sept millions d’écus, s’il était vivement attaqué. Trop exact à suivre cet ordre, le général Schmettau rendit la ville à l’armée impériale le jour même (4 septembre) que le général Wunsch, envoyé trop lard par le roi pour délivrer la ville, arrivait dans le voisinage. La cassette était sauvée, mais toutes les provisions et la place même furent perdues ; et cette perte permit au général Daun de prendre pour la première fois ses quartiers d’hiver en Saxe. Le roi tenta tout pour le chasser de cette position, il donna l’ordre au général Finck d’aller avec 13,000 hommes prendre l’armée autrichienne par derrière, du côté de Maxen, aveuglé qu’il était sur le danger de l’entreprise par le désir de voir exécuter une idée qui lui appartenait. Le général, qui le reconnut et qui , malgré ses représentations, fut forcé de poursuivre l’opération, perdit quand il se vit attaqué la confiance en ses forces et par conséquent son sang-froid, et il se rendit après un combat sanglant avec onze mille hommes qui lui restaient. Il n’était jamais rien arrivé de pareil dans l’armée prussienne, et c’était comme la contre-partie de la soumission des 14,000 Saxons faits prisonniers au commencement de la guerre, dans une semblable position. Daun entra comme en triomphe dans Dresde, et dès lors rien ne put le détourner du projet de passer l’hiver en Saxe. Le roi, qui ne pouvait en supporter l’idée, voulut le fatiguer par sa ténacité, et resta encore six semaines de temps campé près de Wilsdruf en pleine campagne, malgré le froid le plus intense; voulant obliger Daun à en faire autant que lui et à souffrir comme lui. Enfin la rigueur de l’hiver le força d’accorder du repos aux
deux armées, au mois de janvier 1700. Cependant le roi ne voulut pas abandonner la partie de la Saxe qui lui restait, et il établit son quartier général à Fribourg.
année 1760.
Liegnilz et Torgau.
Au commencement de la nouvelle année, la position du roi Frédéric était très-difficile. L’enceinte qui lui appartenait et dans laquelle il pouvait se mouvoir en liberté n’était à la vérité guère diminuée ; mais les sources où il puisait la vie et la force tarissaient de plus en plus. Son armée était moins nombreuse et moins bien composée ; tandis que l’ennemi semblait croître en nombre , après chaque perte. Son esprit, toujours plus audacieux, pour qui il semblait essentiel d’attaquer, était enfin forcé de se réduire à une guerre défensive ; encore n’eut-elle que des fruits amers pour lui au commencement. Il devait, dans cette campagne , défendre la Saxe ; son frère Henri la Marche, contre les Russes; et le général Fouquet la Silésie, contre les Autrichiens commandés par Laudon. Mais ce général, qui était le meilleur qu’eussent les Autrichiens , avait une armée trois fois plus forte que celle des Prussiens qu’il pouvait laisser reposer à son gré, tandis qu’un détachement était occupé au siège de Glaz. C’est pourquoi Fouquet abandonna les montagnes de la Silésie, où il se tenait pour être à portée de courir plus promptement partout où il y aurait besoin de secours. Mais alors les villes et villages des montagnes, garnis d’une population active et industrieuse, furent fort maltraités par les détachements autrichiens, et leurs instances pressantes décidèrent le roi à donner l’ordre à son général de reprendre sa position dans les montagnes, auprès de Landshut. Fouquet, qui était un homme sévère et à cause de cela peu aimé en Silésie,
374 SEPTIÈME ÉPOQt:
mais un guerrier brave et résolu , vit le danger qu’il allait courir; et comme ses représentations furent inutiles , il résolut du moins de subir son sort en se défendant, et non pas comme Fink, à Maxen, en rendant les armes; aussi quand il fut attaqué, le 23 juin, par trente mille Autrichiens qui l’enveloppaient, il se défendit pendant huit heures avec ses Prussiens, malgré l’inégalité du combat. Pour mieux soutenir les attaques de la cavalerie ennemie, il forma ses braves guerriers en bataillons carrés et défendit avec eux son terrain pouce à pouce, tant qu’ils eurent la force de porter leurs armes. Enfin Fouquet fut luimême renversé de cheval, et il allait être tué parles cavaliers autrichiens, si son palefrenier ne se fût jeté lui-même sur son maître et n’eût paré les coups avec son propre corps. Un officier le reconnut et le sauva tout couvert de blessures. La cavalerie prussienne s’était ouvert un passage; mais l’infanterie fut massacrée , excepté quatre mille hommes qui furent faits prisonniers.
Ce fut un combat dont la perte fut très-senible à Frédéric. Fouquet était son ami, et la Silésie se trouvait ainsi ouverte à l’ennemi. Mais il voulut avoir sa revanche afin d’effacer promptement , par une action hardie , l’impression de malheur attachée à ses armes ; il trompa le feld-maréchal Daun par des marches habiles, gagna sur lui des avances considérables et parut tout d’un coup devant Dresde, dont il forma le siège. Ç’aurait été pour lui un grand avantage, s’il eût pu forcer celte ville à se rendre; mais son commandant, le général Macquire, était un brave militaire qui , bien que les trois quarts de celte belle ville et beaucoup de magnifiques édifices fussent réduits en cendre par le feu des Prussiens, ne pensait pas du tout à se rendre, parce qu’il savait que la grande armée autrichienne suivait le roi de près et qu’elle le délivrerait. En efTet , Daun narut avant que la ville eût été forcée de se rendre ; mais s’il eût fait un peu plus de diligence, il lui aurait probablement épargné tout
(1) Archenholz dit que Frédéric avait été informé des plans de l’ennemi; et ainsi s’explique ce changement si
ce qu’elle eut à souffrir. Le roi leva le siège et courut en Silésie ; car il lui était arrivé un nouveau malheur. Le général Laudon avait emporté en un jour , par la trahison et la perfidie du commandant Oo, Italien de naissance, la ville de Glaz, la plus importante des États prussiens après Magdebourg ; c’était la clef de la Silésie. Heureusement, Laudon trouva dans le gouverneur de Breslau ( la capitale ) , dans le général Tauenzien , un adversaire résolu. Rien ne put l’effrayer, et le prince Henri arriva bientôt pour le sauver.
Bataille de Liegnitz. 13 août. — Le roi partit aussi lui-même pour la Silésie, suivi ou plutôt accompagné des armées autrichiennes, car d’un côté était le feld-maréchal Daun et de l’autre le général Lasci; enfin il arriva jusqu’à Liegnitz, toujours bataillant et escorté d’un feu d’escarmouches qui ne discontinuait pas. Il ne pouvait pas aller plus loin; Daun, qui avait attiré à lui l’armée de Laudon, lui fermait le passage vers Breslau et Schweidnitz , où étaient ses magasins , avec des forces de beaucoup supérieures. D’un autre côté, le prince Henri 'était serré de près par les Russes sur l’Oder. Le roi n’avait plus de vivres que pour quelques jours , et les Autrichiens étaient si près de lui, comme à Hochkirch, qu’il lui fallait chaque nuit changer de camp pour n’être pas attaqué. Enfin les Autrichiens crurent avoir saisi le moment favorable pour une bataille. C’était le 13 août, et dans la nuit précédente Laudon était parti d’avance pour aller s’emparer des hauteurs de Pfuffendorf , et prendre l’armée prussienne en dos. Le. roi devait être assailli de tous côtés; on voulait, s’il était possible, l’anéantir. Mais justement, cette même nuit, le roi avait fait quitter sa position à son armée dans le plus grand silence, parce que le jour précédent les Autrichiens l’avaient fait observer avec un trop grand soin, et il était venu se camper sur les hauteurs de PfufTendorf, vers lesquelles Laudon se dirigeait (i). Les feux de nuit brûlaient toujours
secret , et le silence des soldats dans leur nouveau camp. ( A. Guerre de sept ans. ) N. T.
GUERRE DE SEPT ANS
dans l’ancien camp prussien, entretenus par les paysans , et les patrouilles de hussards prussiens criaient toujours les cris de garde à chaque quart d’heure ; tandis que déjà le roi était tout établi dans son nouveau camp. Les soldats étaient couchés avec leurs armes, et le roi enveloppé dans son manteau se mit auprès d’un petit feu et s’endormit; son fidèle Ziethen était auprès de lui , et quelques autres officiers s’y trouvaient aussi. Un silence solennel régnait dans toute l’armée; le plus petit bruit était défendu , et chaque guerrier attendait le jour; les uns dormaient, les autres causaient tout bas. Mais, vers les deux heures, le commandant d’une patrouille de hussards vint réveiller le roi par cette nouvelle inattendue : « L’ennemi est là, à peine éloigné de quatre cents pas. » Cette parole fut comme une commotion électrique ; en un instant les généraux sont à cheval, les bataillons sont armés et le bruit de l’artillerie retentit. Laudon étonné reconnut bientôt à la faveur de l’aube du jour qu’il avait devant lui la plus grande partie de l’armée prussienne ; mais loin de se décourager, il redoubla d’ardeur dans son attaque, espérant d’ailleurs que le feld-maréchal Daun entendrait ses décharges d’artillerie et viendrait à son secours ; mais un vent contraire chassa le bruit de côté, et Daun n’entendit rien. Après trois heures de combat, à cinq heures du matin, la victoire était décidée. Laudon perdit quatre mille hommes, six mille blessés, quatre-vingt - deux canons, et fut obligé de se replier eu toute hâte sur la Katzbach. Daun, qui voulut de son côté marcher contre l’armée du roi, arriva le même jour sur l’aile droite des Prussiens, commandée par le général Ziethen, et fut reçu par un feu d’artillerie des mieux nourris ; mais quand il apprit la défaite de Laudon , il se replia aussi luimême.
Cette victoire, qui était un véritable présent de la fortune, améliora extrêmement la position du roi, et il sut en tirer parti avec toute la promptitude qu’on lui connaît; trois heures après la fin de la bataille, il était en route, les prisonniers au milieu , les blessés amis et ennemis, étaient traînés dans des chariots, et les canons pris rangés avec les autres dans le train.
La tète de l’armée vint camper dans la même journée à trois lieues du champ de bataille; la route de Breslau était libre et il n’avait plus à craindre que les vivres lui fussent coupés.
La Silésie était en grande partie sauvée; mais dans la Marche et dans la Saxe étaient survenus de tristes événements. Les Russes s’étaient retirés de devant Breslau, pour s’avancer sur la rive gauche de l’Oder; et ils se décidèrent alors à envoyer à Berlin vingt mille Russes réunis à quinze mille Autrichiens commandés par Lascy. La ville ne pouvait résister à une si puissante armée avec sa petite garnison; elle se rendit donc au général Totlében, le 4 octobre. Heureusement pour elle, il ne fut pas trop sévère et la préserva du pillage , sauf quelques maisons royales dans les environs qui furent saccagées par les Saxons, et quelques monuments qui furent détruits. L’occupation de la ville dura huit jours, et il lui fallut payer des sommes d’argent considérables. Alors se répandit le bruit de la marche du roi, et aussitôt l’ennemi revint en Saxe et sur l’Oder.
Bataille de Torgau , le 3 novembre. — Frédéric n’arrivait pas seulement à cause de sa capitale, mais surtout à cause de la Saxe. Pendant qu’il était occupé en Silésie, l’armée impériale y était entrée, et ne trouvant aucune résistance s’était emparée de tout le pays. Daun arriva aussi lui-même avec son armée et campa non loin de Torgau, dans une position trèsforte. Si le roi ne voulait pas tenir ce beau pays pour perdu pour lui et renoncer à prendre ses quartiers dans ses propres États, il fallait le reconquérir tout entier avant l’hiver. Il n’avait pas à choisir; et alors, comme déjà plusieurs fois auparavant, à la fin de la campagne, il crut devoir tout risquer pour obtenir un grand gain; cette fois sa perte semblait irrémédiable, si ce coup périlleux ne réussissait pas. Du reste il paraissait tout résigné à la mort pour ce dernier cas, et il fut très-près de perdre la bataille. L’attaque des lignes retranchées de Torgau devait avoir lieu de deux côtés, par deux différents corps d’armée; le roi en conduisait un, et Ziethen l’autre qui devait passer par-dessus la pointe des montagnes, pour venir prendre les Autrichiens en dos. Une forêt cachait les
approches du roi; mais il y eut de l’embarras dans ses trains, ce qui nécessita un retard; et sitôt qu’il sortit de la forêt, il entendit un grand feu du côté de Zietlien, de sorte qu’il le crut complètement engagé; mais ce n’éait qu’un feu d’avant-postes, et Daun pouvait encore diriger tout son monde contre le roi. Aussi, quand dans son impatience, sans attendre le reste de l’infanterie et sa cavalerie, il conduisit ses grenadiers contre les retranchements autrichiens, il fut reçu par un feu si terrible de deux cents bouches d’artillerie, que les rangs de ses soldats furent abattus comme par un coup de foudre; de sorte que leurs corps gardaient encore par terre le même ordre de bataille, tandis que ses canonniers ne purent réussir à tirer un seul coup; parce qu’ils étaient eux-mêmes écrasés aussi bien que leurs chevaux, avant d’avoir pu charger leurs pièces. Le roi avoua lui-même à ceux qui étaient avec lui qu’il n’avait jamais entendu un pareil fracas , et en effet plusieurs hommes en devinrent sourds, sur-le-champ. Frédéric y fut frappé à la poitrine, mais sans qu’il restât de traces. De nouveaux bataillons prussiens arrivèrent et gagnèrent du terrain, mais ils furent vivement repoussés par la cavalerie autrichienne; celle-ci fut elle-même chassée par celle des Prussiens , qui fut forcée aussi de revenir, ayant rencontré un obstacle qu’elle ne put surmonter; et l’on combattit ainsi jusqu’à la nuit avec différents succès. Cependant le roi était profondément affligé et tourmenté. L’élite de son infanterie gisait sur le champ de bataille, et les retranchements autrichiens n’étaient pas emportés; le feld-maréchal Daun avait même fait partir d’avance pour Vienne un courrier annoncer la victoire. La fortune en avait cependant autrement décidé. Tandis que du côté du roi on combattait encore çà et là dans l’obscurité, souvent ami contre ami, parce que quantité de troupes s’étaient égarées; tandis que d’innombrables feux étaient allumés dans les bois de Torgau et qu’à cause du froid de cette nuit d’automne, amis et ennemis, blessés et hommes sains s’y réunissaient avec l’intention au matin de se rendre à celui qui aurait la victoire; pendant que le roi, dans l’église du village d’Elsnig , était occupé à écrire des ordres, le général Ziethen arriva sur
le sommet des hauteurs, après avoir combattu jusqu’à dix heures du soir et se réunit enfin avec le général Saldern. Par là, la position des Autrichiens se trouvait tournée; ils ne pouvaient recommencer le combat, le lendemain matin; et Daun , qui avait été lui-même blessé, se retira pendant la nuit, en grand silence, à travers Torgau, pour passer l’Elbe et gagner Dresde. Cette retraite fut si secrète que les Prussiens se préparèrent le lendemain matin à un nouveau combat. Mais quand le roi sortit du village, à l’aube du jour, il trouva le champ de bataille vide, et fut salué comme vainqueur par ses troupes. Par cette sanglante bataille il reconquit une grande partie de la Saxe, alors il y donna des quartiers d’hiver à son armée et se retira lui-même dans Leipzig.
années 1764 et 1762.
Paix avec la Russie et la Suède.
Les dernières années de la guerre offrent moins de brillantes et grandes actions. L’épuisement des peuples devenait de plus en plus sensible, et Frédéric, qui d’ailleurs était si avide d’entreprises, était obligé de s’en tenir à la défensive et de consacrer toutes ses facultés à conserver ce qu’il possédait encore : ce ne fut pas une tâche facile. En 1764, il prit luimême le commandement en Silésie et employa tous ses talents pour empêcher la jonction de l’armée russe, commandée par Butturlin , avec celle de Laudon qui faisait à elle seule soixantedouze mille hommes; il réussit à gagner du temps et à laisser ainsi passer une partie de l’été. Enfin les deux armées se réunirent, le 42 août, dans les environs de Strigau, et firent alors un total de cent trente mille hommes; de sorte que Frédéric fut obligé, avec ses cinquante mille hommes, pour n’ètre pas accablé par un si grand nombre, de se retirer dans un lieu retranché; ce fut dans le camp de Bunzelwilz, dans lequel il resta vingt jours
Gt’ERRE DE SEPT ANS.
assiégé et nécessité à une si grande vigilance, que ses soldats se tenaient en armes et en ordre de bataille toute la nuit et ne se reposaient que le jour. Cependant un ennemi trois fois supérieur en nombre se jetant avec toutes ses forces sur les points les plus faibles du retranchement, aurait pu conquérir la victoire; mais il manquait un génie pour conduire cette grande masse; d’ailleurs les deux généraux n’étaient pas d’accord et ils craignaient de travailler l’un pour la réputation de l’autre. Chacun croyait toujours que le plus lourd fardeau du travail commun lui était imposé; eide même que déjà dans tout le cours de celte guerre jamais une armée russe unie avec une armée autrichienne n’avait pu agir d’accord, cette fois encore elles se séparèrent sans avoir rien fait. Les difficultés de fournir aux besoins d’une si grande multitude en fut la principale cause. Frédéric et son armée se trouvèrent donc un peu plus libres; et alors, afin d’arrêter toutes les poursuites des Russes, au moins pour cette année, il fit piller leurs magasins en Pologne au moyen d’une expédition hardie conduite par le général Platen. Le coup réussit et l’armée russe fut paralysée pour cette campagne.
Cependant cette année ne devait pas se passer sans quelque malheur pour le roi. Quand il abandonna son camp de Bunzelwitz pour attirer les Autrichiens dans le pays plat de la Silésie, tout d’un coup Laudon descend des montagnes, et au lieu de suivre le roi, il tourne tout d’un coup sur Schweidnitz, surprend la ville qui était mal gardée et l’emporte d’assaut dans la nuit du 1er octobre. La faible garnison, composée de gens ramassés de toutes parts , fut faite prisonnière avec Zastrow, son général. Par l’occupation de Schweidnitz et de Glaz, les Autrichiens se trouvaient maîtres de la moitié de la Silésie et ils purent y passer l’hiver. Les Russes, de leur côté s’étaient enfin emparés de l’importante place de Colberg, le 13 décembre, après une siège de quatre mois, et voulaient au moins une fois passer l’hiver en Poméranie.
Le roi n’avait jamais été si resserré. Cependant le prince Henri avait, cet été, défendu avec beaucoup d’habileté contre Raun cette portion de la Saxe qui lui restait encore; mais
ce n’était que la moitié, et les Russes , le printemps suivant, en partant d’Oder, niaient que quelques pas à faire pour arriver à Berlin. Réduit à une pareille extrémité, le peuple prussien eût pu perdre entièrement courage; mais il se montra digne de la fermeté de son roi et même il releva son courage par la confiance que lui inspirèrent aussi bien les bourgeois que les paysans, et toute la jeunesse qui venait sous les drapeaux exprimait son enthousiasme par les chants les plus exaltés. Aussi on disait tout haut dans le camp que le roi et son armée ne pourraient perdre courage tant que le peuple serait lui-même si zélé. Ainsi le roi, le peuple et l’armée ne faisaient qu’un, et si la ruine était inévitable, au moins elle devait être glorieuse.
La nouvelle année apporta avec elle un nouveau rayon d’espérance, d’autant plus serein qu’il était inattendu. L’impératrice Élisabeth mourut le S janvier 1 762 et délivra Frédéric d’un ennemi acharné. Son neveu, Pierre III, monta sur le trône; c’était un admirateur zélé du grand roi, qui, n’écoutant que ses sentiments, commença par renvoyer en liberté tous les Prussiens, sans exiger de rançon , et non-seulement il fit avec Frédéric, le 5 mai, à Saint- Pétersbourg, une paix dans laquelle il cherchait si peu ses intérêts qu’il rendit toute la Prusse sans exiger d’indemnité, mais il conclut même une alliance avec lui, et fit partir au secours des Prussiens en Silésie sou général Czernitschef avec vingt mille Russes.
La Suède suivit cet exemple; lasse d’une guerre si peu honorable, elle fil sa paix avec la Prusse, le 22 mai à Hambourg.
Alors Frédéric pouvait tourner toutes ses forces contre l’Autriche et il comptait bien lui reprendre bientôt la Silésie. Il voulait commencer par Schweidnitz; et comme le feldmaréchal Daun se tenait à couvert dans une forte position auprès de Burkersdorf , il résolut de l’y forcer aussitôt après sa réunion arec les Russes. Déjà il était en marche, quand tout à coup arriva la fâcheuse nouvelle que l’empereur de Russie, Pierre III, était mort, et que sa femme Catherine avait été appelée sur le trône; Czernitschef fut obligé de revenir aussitôt en Pologne avec son armée. Le jeune empe-
reur avait entrepris aveuglément beaucoup de réformes en Russie, soulevé contre lui le clergé et la noblesse, fort maltraité sa femme, et préféré d’une manière outrageante les Prussiens aux indigènes; aussi perdit-il son trône au bout de six mois. De nouveaux dangers menaçaient Frédéric, si la nouvelle impératrice, et les apparences l’indiquaient, se déclarait contre lui comme Elisabeth. Cependant, il prit promptement son parti et résolut de tirer du moins quelques profits de la présence des Russes , s’il était possible. L’influence du génie de Frédéric sur les autres hommes était si grande, qu’il décida le général Czernitschef à tenir secret pour son armée encore trois jours l’ordre de la retraite, et de s’approcher des retranchements autrichiens le jour de l’attaque, afin de tenir par sa présence une partie de l’armée en échec. Czernitschef fit au roi ce sacrifice, qui pouvait facilement lui coûter la vie. Frédéric livra la bataille de Reichenbach, le 21 juin, et remporta la victoire. Le jour suivant l’armée russe se sépara et se retira. Cependant on ne demanda pas à Czernitschef compte de sa conduite; parce que les sentiments de l’impératrice avaient changé à l’égard du roi. Au commencement, elle avait cru que Frédéric avait excité son mari dans ses mauvais procédés à son égard ; mais quand, après la mort de Pierre, dans les recherches parmi ses papiers, elle eut trouvé des lettres de Frédéric qui lui adressait les plus pressantes exhortations à la prudence dans sa conduite et surtout à des ménagements pour sa femme; alors Catherine changea complètement d’intentions, et elle confirma la paix avec la Prusse, sans toutefois promettre son secours pour la continuation de la guerre contre l’Autriche.
Frédéric entreprit le siège de Schweidnitz ; mais il y perdit tout l’été. Autant les Prussiens , par deux fois dans cette guerre, avaient mal défendu cette place importante, autant alors elle fut défendue avec prudence et courage par les commandants autrichiens, le général Guasko, gouverneur de la ville, et Gribauval, ingénieur de la place. Le siège dura neuf semaines de temps, et le roi lui-même le conduisit jusqu’à la fin avec le plus grand zèle. Ce ne fut que quand ils eurent perdu tout espoir
d’être délivrés, et qu’ils manquèrent des premières nécessités de la vie, qu’ils se rendirent avec dix mille hommes de garnison, 9 octobre.
Cette année, le prince Henri, avec toutes ses mesures de prudence, conduisit la guerre en Saxe de façon à occuper tout le pays, excepté Dresde. Il fit même d’heureuses expéditions en Rohême el dans l’Empire, parfaitement secondé par la valeur des généraux sous ses ordres, Seidlitz, Ivleist et Relling. Quand enfin les Autrichiens el l’armée impériale voulurent, par la supériorité de leurs forces, le contraindre à quitter une position avantageuse qu’il avait à Freiberg, il attaqua les impériaux séparément le 29 octobre, et les mit dans une complète déroute. Ce fut le dernier combat de la guerre de sept ans. Le roi signa, le 24 novembre, un armistice avec l’Autriche, et dispersa son armée dans ses quartiers d’hiver, depuis la Thuringe jusqu’en Silésie. Cependant le général Kleist resta encore avec dix mille hommes en campagne contre les princes de l’Empire, entra en Franconie, et les força l’un après l’autre à faire la paix.
Le duc Ferdinand de Brunswick avait, pendant les trois dernières années de la guerre, glorieusement soutenu sa réputation par la défense de la basse Saxe et de la Westphalie. La France employa toutes ses forces pour reconquérir ces pays et sauver l’honneur de ses armes. Elle changeait à tout moment ses généraux, et son armée, en 1761, était forte de cent cinquante mille hommes. Ferdinand n’avait que quatre-vingt mille hommes à lui opposer, et pourtant tout ce développement de forces n’aboutit qu’à l’occupation de la Hesse, qu’il était d’ailleurs impossible à Ferdinand de défendre, parce qu’il se trouvait menacé de deux côtés à la fois, du côté du bas Rhin el du côté du Main. En revanche, aucune manœuvre, aucune menace ne purent lui faire quitter sa position sur la rive gauche du Wéscr et sur la Dimel, d’où il couvrait à la fois la basse Saxe et la Westphalie. Les généraux sous ses ordres, le prince héritier de Brunswick, Spœrken, Kielmansegge et Luckner, se distinguèrent dans beaucoup de combats particuliers; à la fin de la dernière campagne, un combat heureux,
GUERRE DE SEPT ANS
près île Wilhelmsthal, mit le duc en étal d’oser même attaquer et de quitter la défensive; par un second, près de Lutterberg, il chassa les Français, du territoire de Cassel, et la prise de Cassel termina cette compagne de 1762, aussi bien que la guerre, 1er novembre. Un armistice fut aussi conclu de ce côté-là comme avec l’Empire.
Paix de Paris et de Hubertsbourg. 10 et 15 février 1763. — Toutes les nations belligérantes étaient épuisées et ne pensaient qu’à la paix. L’Angleterre avait fait d’importantes conquêtes de l’autre côté des mers, mais aussi elle avait augmenté sa dette de 800 millions d éçus; et depuis que Georges II était mort, et que lord Bute, qui avait élevé le nouveau roi, eût pris la place du premier ministre Pitt, il y avait une tendance visible à la paix, et la France devait aussi la désirer elle-même. De cette manière, Frédéric et Marie-Thérèse restaient seuls sur le champ de bataille. Cependant l’Autriche n’avait, sinon plus de généraux, du moins plus d’argent pour continuer seule, et le roi Frédéric n’avait jamais eu d’autre but que de s’assurer la Silésie. Quand cette province lui fut assurée, il ne fît aucun obstacle à la paix, et elle fut convenue avec les plénipotentiaires autrichiens et saxons dans le château de chasse de Hubertsbourg. Des deux côtés on rendit les conquêtes, on échangea les prisonniers de guerre, et l’on n’indemnisa aucune perte. Frédéric resta en possession de la Silésie et rendit au roi de Saxe ses États. Ainsi , une guerre si coûteuse et si sanglante ne changea rien dans l’état des choses; sans doute au moins elle valut une bonne expérience, et l’on put dire que c’est à elle que l’Europe dut d’avoir été si longtemps tranquille après la paix, pendant environ trente ans. Plus d’agitations dans les affaires, plus de soupçons, d’inquiétudes, de rupture; tout le monde était convaincu de la durée de l’état de choses actuel. Le sort avait prononcé pour la Prusse : sa puissance reposait sur des bases bien solides, tant que le même génie la gouvernerait et conduirait ses forces, quelque petites qu’elles parussent. Un esprit sérieux , industriel et martial qui dominait le roi comme son peuple, la justice et l’économie dans l’administration, un esprit de
recherche pour tout ce que le siècle apporlc de mieux avec lui-même; voilà ce qui donna à Frédéric la force de combattre la moitié de l’Europe, et ce qui maintiendra la Prusse tant qu’elle saura se conserver ces ressources.
L’Autriche prouva dans ce temps, comme toutes les fois qu’elle avait été menacée d’un changement, que sa puissance n’était pas facile à détruire, que ses belles et riches provinces, que la fidélité et la coopération de ses habitants, que leur amour pour un gouvernement paternel et doux, entretenaient chez elle un germe de vie inaltérable; de même les llessois, les Hanovriens et les autres bas Saxons avaient montré contre les armées françaises une constance et un courage qui semblent encore rehausser la gloire du nom allemand; l’honneur de la guerre rejaillit particulièrement sur les Allemands. Et si l’on veut parler de cette supériorité de vues dans les poursuites d’une bataille et d’un regard rapide qui saisit le moment, tout le monde aussitôt prononce le nom du roi Frédéric, du duc Ferdinand. Aussi depuis cette guerre les peuplades les plus isolées de l’Asie et de l’Afrique, celles qui n’avaient jamais entendu parler d’histoire, connurent le roi Frédéric. Le prince Henri fut le modèle des généraux circonspects : avec les plus petites forces, il savait occuper un ennemi puissant sans cependant lui abandonner du terrain. Ziethen et Seidlitz seront toujours distingués parmi les généraux de cavalerie, et tant d’autres formés à cette école, qui seront rangés parmi les héros. Au contraire , celui qui voudra apprendre l’art de choisir en maître ses positions et de saisir le moment décisif pour faire jouer l’artillerie, il l’étudiera avec les Autrichiens; et les noms du savant Brown, du rapide et entreprenant Laudon, ceux des adroits généraux Nadasli, Lascy et autres, seront nommés avec orgueil à côté des anciens et célèbres généraux de l’Autriche.
Il est consolant au moins qu’une si grande gloire puisse adoucir la douleur de cette lutte et couvrir en quelque façon le vice du gouvernement impérial. En effet, dans notre constitution , l’état de la portion pensante et capable de donner conseil était si imparfait ; les formes établies pour la direction des affaires avaient
tellement vieilli; la marche des choses était si lente et si énervée, que si le cœur et le bras n’eussent pas si bien fait leur devoir et n’eussent pas montré à l’étranger que l’esprit martial de l’ancienne Allemagne n’avait pas encore disparu , notre pays serait bien plus tôt devenu la proie de l’étranger.
La France acquit peu d’honneur dans cette guerre; sa marche faible et sans plan arrêté manifestait assez qu’elle était conduite par des femmes et des favoris, et qu’elle languissait dans un engourdissement mortel. Cependant elle ne perdit pas par la paix de Paris, qui fut signée cinq jours avant celle de Hubertsbourg, autant qu’on aurait pu croire d’après les succès qu’avaient eus les armes anglaises sur mer ; mais celte paix était l’ouvrage du petit esprit de Bute.
Siècle du grand Frédéric.
Pendant le calme d’environ trente ans qui suivit la paix de Hubertsbourg, les germes d’une foule de nouveaux fruits, qui avaient été plantés antérieurement dans l’Allemagne, prirent leur essor et arrivèrent à une parfaite maturité.
Pour caractériser ce siècle par un nom, on l’appela le siècle du grand F rédéric ; parce que son esprit fut celui de l’époque, et que le bien et le mal de ses contemporains parurent représentés dans lui sous une grande échelle. Mais il nous reste à l’étudier dans la paix comme nous l’avons vu dans la guerre, afin de connaître ce grand homme tel qu’il était.
L’objet des soins les plus empressés de Frédéric fut la restauration de l’armée, afin qu’aucun ennemi n’osât espérer des avantages dans la guerre et tenter une attaque subite. Pour rendre ses nouvelles levées aussi bonnes que ses vieilles troupes si bien formées, dont il ne lui restait qu’un très-petit nombre, il employa les exercices, qu’il exigea avec rigueur et sévérité. Mais ici on vit encore ce qui ne manque amais d’arriver dans les affaires humaines,
toutes les fois qu’il s’agit de conserver une institution qui , dans le moment de son plus beau développement, a semblé parfaite. La forme devient le principal, et le génie, qui ne peut revêtir qu’une fois une certaine forme, abandonne celle-ci et va en prendre une autre nouvelle qu’on ne connaissait pas; mais les hommes honorent encore longtemps ce qui n’est plus que l’enveloppe , comme si elle possédait la réalité. Le grand roi lui-même, qui vit toute l’Europe à son imitation prendre ses exercices de guerre, se trompa sur l’estimation de leur valeur. Le système d’entretenir des armées sur pied de guerre devint alors dominant et le soin capital de tous les gouvernements d’Europe; le service militaire dégénéra en enfantillage, jusqu’à ce qu’un grand ébranlement du monde vint prouver la nullité de ces puérilités.
Le soin que prit Frédéric de rendre la vie aux pays ravagés était une .occupation beauboup plus bienfaisante et dont les fruits étaient bien plus durables. Ce fut aussi celui de ses lauriers dont les feuilles peuvent le moins se faner. Il fit distribuer aux paysans les plus malheureux les grains qu’il avait achetés pour la prochaine campagne, et les chevaux qu’il avait de trop. Il exempta la Silésie d’impôts pour six mois , et la Poméranie et la nouvelle Marche qui avaient été dévastées , pour deux ans. Le roi employa même de grosses sommes d’argent pour encourager l’agriculture et l’industrie , suivant la grandeur des besoins ; elles s’élevèrent à vingt-quatre millions d’écus poulies vingt-quatre années de son gouvernement, après la paix de Hubertsbourg. Une pareille générosité doit d’autant plus mériter de gloire au prince, qu’il ne put le faire qu’au moyen d’une grande économie, et que cette grande épargne se faisait sur ce qui lui était personnel. Son grand principe était que son trésor ne lui appartenait pas, mais au peuple, sur qui on l’avait levé. Et tandis que maint autre prince, sans penser aux gouttes de sueur qu’il a fallu pour amasser cet argent, le dissipe dans un luxe démesuré , lui , il vivait si simplement que sur les sommes attribuées à l’entretien de sa cour, il épargnait tous les ans environ un million d’écus.