‹ Histoire d'Allemagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'année 1838;Chapitre 93 sur 116 · SIÈCLE DU GU · texte numérisé non relu

SIÈCLE DU GU

Il exprimait un jour très-clairement ses principes à ce sujet au directeur des contributions indirectes, M. de Launay : « Louis XV et moi, disait-il, nous sommes nés plus pauvres que le plus pauvre de nos sujets ; car il en est trèspeu d’entre eux qui n’aient un petit héritage ou qui ne puisse en acquérir par son travail ; tandis que lui et moi nous ne pouvons rien posséder, rien acquérir qui n’appartienne à l’État; nous n’avons rien que l’administration du bien commun ; et si, comme admin istrateurs, nous dépensons pour notre compte plus qu’il n’est raisonnablement nécessaire, alors c’est un excès et même un vol, une infidélité continuelle commise sur le bien public. »

Les soins si particuliers du roi pour l’agriculture la relevèrent bien promptement. De grandes étendues de terrains furent défrichées, on fit venir de nouveaux laboureurs des autres pays, et ce qui était auparavant des marécages et des marais fut bientôt couvert de semences productives. La vue de si grands progrès causait au roi le plus grand plaisir dans les voyages qu’il faisait tous les ans pour visiter ses États. Et telle était son activité, qu’il s’occupait des plus petits détails; si bien que trèspeu de princes connurent leurs domaines comme Frédéric connaissait les siens. On peut voir d’ailleurs, d’après le calcul qui a été fait des maisons brûlées pendant la guerre dans ses États, combien était nécessaire une pareille activité du monarque, s’il voulait tout restaurer. Le nombre de ces maisons montait à quatorze mille cinq cents , et la plupart, d’après le témoignage du roi , avaient été incendiées par les Russes. — Il bâtit dans la haute Silésie seulement deux cent trois villages, depuis 1763 à 1779. Le roi tenait particulièrement à ce pays, qui avait tant souffert; aussi quand il le vit se relever; quand, dans l’année 1777, il trouva dans un recensement général cent quatre-vingt mille hommes de plus qu’il n’y en avait en 1756, avant la guerre ; quand il vit les perles de la guerre amplement réparées , et que l’agriculture, le commerce, et surtout celui des laines, florissaient, il exprima dans une lettre à son ami Jordan toute la satisfaction de son âme et toute la joie qu’il ressentait d’avoir relevé de si bas une province si épuisée.

ANI) 1KÉDÉIUC.

L’activité est surtout de première nécessité pour une nation qui ne peut conquérir que par elle une existence honorable; mais cet avantage n’est pas le seul, un beaucoup plus grand c’est la force vitale, la vigueur de jeunesse qu’elle donne au peuple. Le roi Frédéric était pour ses sujets un modèle d’activité; il était encore fort jeune lorsqu’il écrivit à son ami Jordan : « Tu as raison de croire que je travaille beaucoup; je le fais pour vivre, car rien n’a plus de ressemblance avec la mort que l’oisiveté. » Et plus tard, dans sa grande vieillesse, cette idée parait comme le principal moteur de toute sa vie. « J’ai encore, comme autrefois, la manie de ne pas m’épargner, disait-il dans une autre lettre ; mon être demande du travail et de l’activité, mon esprit et mon corps se courbent sous leur devoir. Il n’est pas nécessaire que je vive , mais il est nécessaire que je travaille, a

Il ne changea pas, même dans la vieillesse, le plan de vie qu’il s’était fait de si bonne heure; et ce ne fut que la veille de sa mort qu’il cessa de s’occuper du gouvernement. Chaque heure avait sa destination ; et ce grand principe qui est l’âme de toute activité : Ne renvoyons jamais rien au lendemain, était pour lui une loi inviolable. Tout le temps compris depuis quatre heures du matin jusqu’à minuit, par conséquent les cinq sixièmes de la journée, était consacré à quelque travail de l’esprit. Car, afin que le temps même des repas ne fût pas perdu , le roi rassemblait autour de lui , à midi et au soir, un choix d’hommes d’esprit; et la conversation était si animée ( le plus souvent c’était lui qui l’excitait ) , qu’on les comparait aux repas de Socrate. Malheureusement, conformément au goût de l’époque, les pointes d’esprit et les saillies y étaient particulièrement en faveur. La vivacité, la pénétration , l’à-propos dans la pensée, l’emportaient surtout; tandis que la pensée profonde, l’équitable et timide défiance de soi-même n’obtenaient pas le même degré d’honneur. C’était une conséquence nécessaire de l’admission de la langue française dans la société de Frédéric. Le reste de la journée était partagé entre la lecture, les correspondances particulières, les rapports avec les ministres et ses réponses d’affaires

donl souvent il écrivait la minute de sa propre main. Plus tard, les dispositions de ses plans pour les maisons de plaisance, puis la composition de ses ouvrages littéraires, dont Frédéric a laissé une riche collection, et enfin un passe-temps avec sa flûte, eurent aussi une part dans la division de ses heures.

Sa flûte, comme une fidèle amie, adoucissait les plus violents tourments de son âme; pendant une heure il se promenait avec elle dans sa chambre ; et dans cet intervalle de temps il prenait de plus en plus l’empire sur ses pensées, et son esprit devenait alors capable des opérations plus tranquilles, comme il l’a luimème avoué. Du reste, il ne voulut jamais qu’une affaire d’État eût à souffrir de ces jouissances qu’il recherchait dans la musique et la poésie. C’est là le point de vue le plus glorieux pour Frédéric : son devoir et sa charge lui étaient plus sacrés que tout le reste. De là aussi a-t-on dit de lui, avec raison, que le devoir d’un roi dans toute son étendue et tout ce qu’il a de glorieux avait été l’idée dominante de sa vie, l’idée qui siégeait au centre de son âme. Ce roi cependant, quel enthousiasme n’aurait-il pas excité, quel entraînement n’aurait-il pas obtenu et quels obstacles n’aurait-il pas fait franchir à son siècle, si cette fermeté , cette loyauté naturelle avaient été soignées dans son enfance par l’amour de ses parents et dans l’intimité de la famille?

Malheureusement la mauvaise éducation de Frédéric fut cause que les plus beaux germes de sa nature n’ont point été développés. Son père, Frédéric-Guillaume, était un homme dur et sévère, pour qui les muses n’avaient aucun attrait ; il n’avait jamais senti un cœur paternel. Son fils, qui de bonne heure avait dirigé ses efforts vers des mœurs plus perfectionnées , et qui ne trouvait aucun goût pour les inclinations brutales de son père, était traité durement et même despotiquement. Il ne fondait sur lui aucune espérance pour son empire , et il eut même une fois la pensée de lui préférer son deuxième fils, Auguste- Guillaume. C’est ainsi que Frédéric perdait de plus en plus tous les sentiments de l’affection filiale ; aussi voulut-il un jour tenter de s’enfuir de la maison paternelle. Mais ayant été découvert, il fut en

danger d’être envoyé à l’échafaud par son père en colère. Sa mère, qui l’aimait avec d’autant plus de tendresse, chercha à venir à son secours par des ruses ; mais elle ne put pas réveiller en lui cet amour franc , pur et désintéressé, parce qu’elle -même portait dans son cœur plutôt un zèle de parti qu’on amour généreux. Ainsi Frédéric grandit sans la bienfaisante chaleur de l’amour, qui peut seule développer les tendres sentiments dans la jeunesse; et ce manque d’amour s’est malheureusement fait sentir chez lui jusqu’au tombeau. Dans le feu de la jeunesse, il était capable, par admiration, d’une amitié enthousiaste; mais le peu qu’il y avait en lui de sentiments purs et francs disparut bientôt dans le cours de sa vie à cause de l’aigreur de son caractère qui alla toujours croissant; si bien que sur la fin de ses jours le grand roi restait seul , comme un anachorète , renfermé et concentré dans luimême.

La malheureuse coutume du temps voulait que des précepteurs français et des livres français déterminassent le cercle des idées de l’enfant et du jeune homme. De bonne heure , l’homme qui a exercé sur son siècle une influence fâcheuse, infinie dans ses suites, dont l’esprit aigu et satirique n’a rien connu de sacré, Voltaire, fut le modèle de Frédéric. Dès son enfance, dans le temps que son âme était le plus impressionnable, les écrits de cet homme occupaient journellement le jeune prince. Son esprit était tellement dominé que, dans son admiration, il élevait cet écrivain au-dessus de tous les mortels et aspirait à son amitié comme au trésor le plus précieux. Le vain et égoïste étranger sut exploiter fort avantageusement cette opinion du prince, qu’il avait connue par ses lettres.

Il rendit à son tour ses flatteries à son royal ami; et dans ce jeu réciproque de l’égoïsme le jeune prince pensa avoir jeté le fondement de la plus heureuse amitié. Mais comme l’amitié ne peut exister que par la vérité, quand deux âmes se trouvant à nu en face l’une de l’autre dirigent en vérité leurs efforts communs vers la vertu, l’union de ces deux hommes, fondée sur des bases si mobiles, ne put donc pas sou tenir des épreuves approfondies. Plus tard ,

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