SIÈCLE DU GRAND FRÉDÉRIC
quand ils vécurent ensemble, quand Voltaire fut appelé à la cour du roi, en 1750, la froi' deur, la jalousie et la bassesse de son âme , se firent remarquer de plus en plus. Le premier bandeau tomba de devant les yeux du roi, les sentiments d'affection s’attiédirent peu à peu de part et d’autre, et finirent par se changer en une violente aigreur. Voltaire à son retour en France se vengea par les plus acerbes pamphlets.
De si fâcheuses expériences fermèrent de plus en plus le cœur de Frédéric, et lui inspirèrent un dégoût pour les hommes qu’il n’avait pas auparavant, et qui, quand il domine l’âme, doit nécessairement assombrir la vie.
Le gouvernement du roi portait lui-mème la marque de l’isolement et de la concentration de son âme; c’était un gouvernement égoïste dans la force du mot; tout partait du roi seul et tout se rapportait à lui seul; et il ne permit jamais que l’assemblée des états, pas même son conseil d’État qui , choisi parmi les hommes les plus éclairés, aurait pu avec expérience présenter au roi les différentes faces de toutes les affaires, prit aucune parta l’administration. Cependant quelque pénétrant que soit un œil, il ne peut pas tout apercevoir ; des circonstances essentielles doivent lui rester inconnues. 11 faut donc se garder de l’arbitraire aussi bien que des vaines formalités , qui cherchent chacun de son côté à s’insinuer de plus en plus dans le gouvernement. C’est pour cela qu’une administration avec les états du royaume est si difficile à renverser, et accroît même les forces d’un État à un si haut degré; parce que, d’après la forme même de ce gouvernement, la voix des hommes les plus distingués se fait entendre à tout le peuple par des moyens légitimes , et chaque citoyen éclairé et actif, sans être employé dans les charges de l’État, peut servir son pays par ses conseils.
De pareilles vues et de pareils principes étaient tout à fait inconnus dans celle époque, qui s’éloignait de la marche simple de la nature et élevait au-dessus de tout la subtilité de l’esprit. Alors on cherchait la stabilité de l’État dans les formes extérieures , tandis qu’elle ne
repose que dans une coopération de cœur de tous les citoyens et dans l’exclusion de tout individualisme. Ces généreuses idées gouvernementales auraient sans doute trouvé place dans l’âme éclairée et forte de Frédéric, si elles eussent paru de son temps; mais il ne les trouva pas de lui-même, d’autant plus qu’il sentait en lui-même la force de régner seul, et la ferme volonté de rendre seul son peuple grand et heureux. De là aussi lui sembla-t-il que la force d’un État résidait dans les moyens qui sont dans les mains d’un seul, les plus prompts et les plus efficaces, et il la plaça dans une armée et un trésor à sa disposition. Il s’efforça donc principalement d’obtenir que ces deux étais de son gouvernement se trouvassent dans le meilleur état possible; de là aussi le vit-on souvent choisir les moyens les plus propres d’arriver à son but sans trop réfléchir à leur influence sur l’avenir et la moralité du peuple. Un fermier général français, Helvétius, fut appelé à Berlin, en 1764, pour donner conseil sur le moyen d’augmenter les revenus de l’État; on eut donc recours à de nouvelles dispositions qui soulevèrent beaucoup de haines, et nombre de gens cherchèrent à tromper l’administration au lieu de coopérer d’euxmèmes à ses charges. Du reste, par ces moyens et d’autres, les revenus du royaume s’augmentèrent considérablement.
Il faut dire pour la justification de Frédéric, qu’il n’avait pas recours à toutes ces mesures pour lui-même, mais pour le grand tout dont il était chargé; et en second lieu nous répéterons que les graves erreurs de son temps tenaient un bandeau fixé sur ses yeux. Avec quelle avidité cet esprit si pur aurait-il saisi une meilleure lumière , s’il eût existé dans un temps de vraie liberté d’esprit; car la liberté d’esprit lui était chère, et volontiers il laissait parler l’opinion publique. Son peuple jouit sous son règne d’une complète liberté de la presse, et lui-même il laissait courir avec indifférence des censures et des sarcasmes sur son compte. La conscience de ses efforts si constants et de ses œuvres , comme aussi de sa fidélité à son devoir, l’élevait au-dessus des petites susceptibilités. La principale sollicitude du roi , c’était la recherche de la vérité ,
comme on l'entendait alors. Or celte recherche consistait à vouloir comprendre tout, analyser, disjoindre, déchirer. Ce que l’on ne pouvait pas bien expliquer , était rejeté ; croyance, amour, espérance, respect pour les parents, dépendance, tous ces sentiments qui avaient leur siège dans les profondeurs impénétrables de l’àme furent extirpés par la racine. Cette époque n’entendait rien à la reconstruction ni à fonder quoi que ce fût; bien plus, cette passion de tout détruire que la révolution française a portée au plus haut degré, a jeté tant de ruines partout que la rééducation consommera certainement la force vitale de plusieurs générations. Ce n’était pas seulement pour les États, pour la vie intérieure de l’àme qu’agissait celte force de destruction ; elle se montrait aussi dans la science, dans les arts et même dans la religion. Les Français étaient à la tète de ce mouvement et tout le reste du monde les suivait ; mais particulièrement les Allemands. Un vain ornement fut pris pour de la profondeur, l’esprit et le sarcasme bannirent le sérieux de la raison ; à la place de celte diction douce et affectueuse , on n’employa plus que des expressions hardies et à effet. Mais ce qui démontre l’aveuglement de ces temps, ce fut d’avoir coupé les racines nécessaires à la vie des nations, et d’avoir méprisé les œuvres de leurs pères. Cependant, dès ce temps-là, quelques hommes rares connurent la justice et la vérité et élevèrent la voix; et l’on doit signaler dans le monde savant Lessing, Kloppstock et Gœthe, comme fondateurs d’une époque plus réfléchie. Beaucoup d’autres se joignirent à eux et élevèrent un rempart intellectuel contre les progrès de cet esprit d’analyse répandu dans le monde. Sous le rapport de l’érudition, bientôt Kant, Fichte et Jacobi parurent sur le champ de bataille ; et sur ces commencements grandit peu à peu cette puissante impulsion du génie , qui a déjà fait de grandes choses et en a préparé de plus grandes encore.
Le roi Frédéric ne prit point part à ce réveil du génie allemand; il vivait dans le monde idéal des Français. Les flots du nouveau fleuve de vie passaient sans l’atteindre, et se brisaient contre les digues qu’il avait élevées autour de lui. Cependant son estime pour les étrangers
entraîna les premières classes de la société dans ses sentiments. De même que son administration avait servi de modèle pour toutes les autres cours, plusieurs princes voulurent, à son exemple, gouverner par eux-mêmes; et comme ils n’avaient point le même génie, ils échouèrent dans leurs plans, malgré leur bonne volonté : par exemple Pierre III , empereur de Russie ; Gustave III , roi de Suède, et l’empereur Joseph IL
Joseph II. 17G5-1790.
Joseph succéda à son père François Iflr, dont les actions comme empereur n’ofTrent rien de remarquable. Mais son fils brûlait d’un désir d’autant plus vif d’apporter de grands changements , de transformer l’ancien en nouveau , et d’employer la grande puissance qu’il avait reçue de la nature à faire faire un grand pas à ses États. Seulement , tant que sa mère Marie- Thérèse vécut, c’est-à-dire jusqu’à l’an 1780, il fut enchaîné par ses volontés; car cette princesse habile et toujours active ne pouvait vivre sans prendre part au gouvernement , et ses devoirs de fils exigeaient qu’il préférât les volontés de sa mère aux siennes. Cependant, dansl’intervalledeson avènement jusqu’à 1780, survinrent plusieurs événements qui ont eu une grand influence sur les dix dernières années de son règne.
Premier partage de la Pologne 1773. — Auguste III, mort en 1765, n’avait laissé qu'un petit-fils en bas âge; et, à cette occasion, la maison de Saxe perdit ce trône qu’elle possédait depuis soixante-six ans. Alors aussi la Russie et la Prusse se mêlèrent des affaires de Pologne; car ce peuple auparavant fort et redouté, était devenu faible par ses dissensions et incapable de se soutenir par lui-même. Les deux puissances exigèrent que la Pologne choisit pour roi un homme de sa nation, et dix mille Russes , qui arrivèrent tout d’un coup sur Varsovie , avec autant de Prussiens qui se ras-