JOSEPH II
semblèrent sur la frontière, obtinrent que Stanislas Poniatowski fût placé sur le trône. Depuis lors, il ne se tint plus de diète sur laquelle les étrangers n’exerçassent leur influence.
Bientôt après cet événement eut lieu une guerre entre la Russie et la Turquie, dans laquelle la Moldavie et la Valachie furent conquises par les Russes, qui auraient fort désiré conserver ces conquêtes. Mais l’Autriche ne voulait en aucune façon y consentir, de peur que la Russie ne devint trop puissante ; et Frédéric II se trouvait aussi dans un grand embarras vis-à-vis de ces deux puissances , ne sachant comment il maintiendrait l’équilibre. Alors on trouva que le moyen le plus propre de sortir de cette position , était de prendre sur le peuple qui était le moins en état de se défendre contre une telle violence, sur la Pologne, une portion de son territoire; afin que les trois autres États pussent s’en agrandir. On ne peut savoir précisément d’où vint cette pensée; mais il est facile de voir qu’elle sortait du génie de l’époque. Comme la sagesse d’alors ne fondait tous ses calculs que sur une mesure matérielle, ne concevait la force des États que par les milles carrés, le nombre des habitants, des soldats, et l’argent qu’ils possédaient, le fond de la politique était de diriger tous ses efforts vers l’agrandissement ; rien ne semblait digne d’envie comme une acquisition qui pût bien arrondir un royaume , et toute considération d’équité et de raison devait céder devant cet impérieux principe. Un des grands États avait-il fait seul une pareille conquête , alors les autres accouraient suspendre à son hameçon l’équilibre européen. Ici donc les trois royaumes qui touchaient la Pologne se partagèrent la proie proportionnellement, s’en agrandirent; et l’on crut ensuite avoir paré à tout danger. Ce système était devenu si superficiel, si misérable et si absurde, que l’on ne sentait pas que le juste équilibre et la sécurité durable pour tous, ne pouvaient être fondés que sur un respect sacré pour la conservation des droits des peuples. Le démembrement de la Pologne fut l’anéantissement même de tout système d’équilibre, et le précurseur de ces grandes révolutions, de ces
grands déchirements, de ces transformations, même de ces ambitions qui tendirent à un empire universel et dont les secousses pendant vingt ans ont ébranlé l’Europe dans le plus profond de ses fondements. Le peuple polonais pressé de trois côtés fut obligé , en l’automne de l’année 1775, de consentir à ce que trois cents milles carrés fussent démembrés de sa propriété pour être partagés entre la Russie, la Prusse et l’Autriche.
2 ) Guerre au sujet de la succession de Bavière. 1778. — Le prince électeur Maximilien- Joseph étant mort sans enfants, 1777, l’héritage de ses États et de son électorat appartenait à l’électeur palatin. Mais l’empereur Joseph voulut tirer profit de cet héritage à l’avantage de l’Autriche; il lit revivre d’anciens droits , se jeta tout à coup sur la Bavière avec son armée et l’occupa. Alors le pacifique palatin , Charles-Théodore , prévenu et mis en fuite , signa un accommodement par lequel il abandonnait à la maison d’Autriche les deux tiers de la Bavière pour en conserver le dernier tiers. La conduite de l’Autriche dans cette occasion , et la part qu’elle avait prise au démembrement de la Pologne, étaient d’autant plus inattendues, que c’était le seul des grands États qui se fût jusque-là abstenu d’un pareil abus de sa force. Mais le vertige du siècle avait triomphé de cette pacifique retenue de l’Autriche.
Il y eut de grands mouvements à celte occasion dans l’Empire; Frédéric II surtout crut ne pas devoir rester oisif. 11 prit parti contre l’Autriche et fit des préparatifs, en qualité de protecteur du duc de Deux-Ponts, héritier de Charles -Théodore, qui protestait contre le traité fait par ce dernier prince et demandait l’assistance du roi de Prusse. Le jeune empereur Joseph était trop bouillant pour n’en pas faire autant ; il vint prendre position en Bohème, et là, il attendait le roi, si avantageusement placé que les Prussiens , qui avaient déjà passé le sommet des montagnes, craignant de tout risquer dans une attaque, se retirèrent de la Bohême. Après quelques combats, peu importants du reste, entre les troupes légères, la paix fut signée à Teschen , le 13 mai 1779 , par la médiation de la France et de
la Russie, avant même la fin de la première année de la guerre. L’impératrice Marie-Thérèse ne partageait point la passion guerrière de son fils; elle lui demandait au contraire avec instance de se réconcilier et de faire la paix. Et Frédéric , qui n’avait rien à gagner à cette guerre, y était assez disposé. 11 était déjà courbé par la vieillesse, et avait l’œil trop clairvoyant pour ne pas voir que l’ancien esprit de l’armée qui lui avait fait faire des prodiges dans la guerre de sept ans, avait presque entièrement disparu, bien que la discipline la plus sévère, et que les punitions même outrées pour de petites fautes dans les formes, fussent maintenues dans toute leur vigueur. Souvent même les administrations de l’armée étaient en fort mauvais état : mais c’était surtout celle des pourvoyeurs ; car dès le premier mois de la guerre, elle laissa l’armée souffrir de la disette pour les premiers besoins. Le roi sentit bientôt ce défaut, et cependant ne put en découvrir le principe; mais il en fut trèstourmenté. La paix lui était donc de beaucoup préférable à la guerre. Par le traité qui suivit, l’Autriche rendit à la maison palatine tous les États de Bavière, excepté le petit cercle de Burgau , et l’héritage en fut assuré au duc de Deux-Ponts.
L’empereur Joseph, seul. 1780 à 1790. — Après la mort de Marie-Thérèse, l’empereur Joseph s’efforça, de toute l’impétuosité de son bouillant caractère , de mettre ses grands projets à exécution dans le plus court intervalle possible, et de donner aux différentes espèces de peuples répandus sur la surface de ses vastes États une seule et même forme de gouvernement, telle qu’il l’avait conçue dans sa tète. On aurait dit que sa manière d’être et de faire fussent les avant-coureurs de celle révolution , la plus inouïe, qui a troublé l’Europe entière. D’ailleurs ce prince, de même que son siècle et le siècle suivant, purent voir par eux-mêmes leurs créations promptement jetées dans le néant ; parce qu’ils s’étaient abusés jusqu’au point de croire qu’ils pourraient changer, dans le court espace d’une vie d’homme ou même de quelques années, ce que la race humaine n’a opéré que par un lent enfantement à travers les siècles. Car cette présomption par laquelle on prétend
changer en réalité les idées qu’on s’est faites , uniquement parce qu’elles sont possibles, quelles que soient d’ailleurs les oppositions qu elles doivent rencontrer dans le cœur de
I homme, dans son amour et son attachement pour ce qui est habitude et pour ce qui vient des aïeux; cette présomption, dis-je, se trouvait au plus haut degré dans l’empereur Joseph, et c’est elle qui a entravé ses bonnes intentions.
II avait une volonté arrêtée pour la justice et le bien , pour le bonheur de ses États , pour les progrès et la liberté de l’intelligence; mais il négligea d’interroger sans prévention la nature humaine, et de s’instruire sur le caractère propre de chacun de ses peuples. Ce qu’il entreprit, le plus souvent n’était point mesuré sur leur état actuel ; et ce qui convenait à l’un d’eux ne pouvait s’adapter à un autre. Avec le sentiment de la générosité de ses intentions, Joseph II se modela sur Frédéric pour régner par lui-même; mais Frédéric s’occupa plutôt d’arrangements extérieurs, de l’administration de l’État, des progrès de l’industrie, de l’augmentation des revenus, et il n’entra que trèspeu dans ce qui regarde la marche intellectuelle, qui suivit son cours particulier, quelquefois même tout à fait inconnu de lui ; tandis que Joseph, par ses nouvelles dispositions, attaqua souvent l’endroit le plus sensible pour le peuple. Il voulait surtout la liberté de conscience et la liberté de penser; mais il ne remarquait pas que l’admission de ce principe dépendait d’une conviction intime qui ne peut être imposée, et n’existe réellement que lorsque la lumière a pénétré peu à peu jusqu’au fond du cœur.
Les plus grands obstacles que Joseph trouva pour ses innovations vinrent de la part de l’Église; car il voulut confisquer quantité de couvents et de maisons religieuses catholiques, et changer brusquement toute la constitution ecclésiastique; c’est-à-dire, que ce qui aurait pu s’arranger de soi-même dans l’in tervallc d’un demi-siècle, il voulut l’obtenir dans la première année de son gouvernement.
Par cette confiscation des biens ecclésiastiques, plus d’un prince voisin, par exemple, l’évêque de Passau ell'archevèquedeSalsbourg, se trouvèrent lésés dans leurs droits, et ne