LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
de leur métropole et se rendirent indépendantes , en 1782, après un courte et heureuse guerre. Quand donc Benjamin Franklin, le créateur des idées nouvelles, se fut signalé dans cette partie du monde, lui dont on a écrit sur son épitaphe qu’il avait dérobé au ciel sa foudre et aux tyrans leur sceptre; quand le vrai modèle de l’indépendance de l’esprit, et de tout homme qui est mis à la tète d’un Etat libre; quand le grave et vertueux général Washington fut connu et estimé , ces deux noms retentirent avec gloire de l’autre côté des mers et furent admirés dans toute l’Europe. D’un autre côté, la France, qui voulait briser la puissance anglaise, avait prêté des secours aux États libres d’Amérique et y avait fait passer ses troupes; mais quand ces hommes revinrent dans l’ancien monde , ils apportèrent avec eux un esprit exalté pour la liberté, beaucoup de nouveaux principes et des pensées hardies. Or un pareil esprit se trouvait dans une manifeste contradiction avec l’état actuel de la France.
Elle était gouvernée par Louis XVI, bon, doux, et religieux monarque, qui désirait avec loyauté le bonheur de ses sujets ; mais sa volonté était trop faible pour s’opposer aux mille abus qui s’étaient introduits dans le gouvernement de l’État : plusieurs membres de sa famille, la haute noblesse qui entourait son trône, les grands dignitaires qui trouvaient leur profit dans les vexations du gouvernement, tous ne voulaient aucune amélioration et faisaient un mur de séparation entre le bon roi et son peuple. Louis ne pouvait pas même arrêter les désordres de sa propre cour ; parce que, depuis Louis XIV et Louis XV, il semblait être de droit que la cour d’un roi de France pût mépriser toute décence et toute morale.
Le peuple haïssait cette cour et tous les grands, et les regardait comme des sangsues ; parce qu’en effet ils vivaient dans la dissipation la plus démesurée , tandis que toute la France retentissait des cris de misère et de détresse ,
(1) Les impôts étaient mal répartis, les pays de droit écrit étaient en effet accablés , tandis que les pays d’état, Bretagne, Languedoc , Bourgogne , etc., étaient moins
et était presque accablée sous le poids des impôts (î). Ces plaintes acquirent d’autant plus de force que l’on connaissait parfaitement la source du mal ; le peuple voulait désormais jouir des droits de l’homme, de la liberté de la pensée et de l’égalité de tous devant les lois naturelles. Ainsi le mécontentement engendra des désirs brûlants, des flammes dévorantes ; car, quand la raison et la passion combattent toutes deux pour le même but, rien ne peut leur résister, et l’impulsion une fois reçue, elles ne peuvent plus s’arrêter. Les hommes les plus éloquents de France avaient souvent vanté au peuple, en confondant mille erreurs avec la vérité, les droits inaliénables de l’homme qu’aucun roi ne peut lui ravir. Montesquieu, Raynal , Diderot, Helvétius, Rousseau et Voltaire avaient jeté dans son sein une foule de nouvelles pensées. C’était surtout le tiers état, la bourgeoisie, qui était pleine de ces pensées nouvelles, de ces pensées de progrès. Cette classe qui , à peine quatre cents ans avant, devait encore plier sous le joug et paraître pour ainsi dire muette dans les assemblées générales , quand son temps fut venu, renversa sous ses pieds et la noblesse, et le clergé, et le trône du roi; parce qu’ils barraient son passage dans cette carrière qu’elle s’était ouverte par un effort extraordinaire.
Un embarras d’argent, qui fit que les ministres ne pouvaient plus satisfaire aux besoins de l’État , et plusieurs autres difficultés décidèrent le roi à convoquer, pour le 1er mai 1789, les trois ordres de l’État à une assemblée générale. Mais, d’après les arrangements de son ministre Necker, sur les douze cents hommes qui devaient composer la réunion , il y en avait la moitié qui représentaient la bourgeoisie. C’était une disposition d’autant plus dangereuse que la voix de la masse du peuple devait lui donner une importance plus marquée; car l’assemblée devait se tenir à Versailles , dans le voisinage de la capitale, de ses milliers d’oisif» et d’hommes entreprenants. Ce fut une faute
grevés ; mais surtout le mode de perception était arbitraire et abusif.
capitale par où débuta le parti de la cour ; d’autant plus que Paris a toujours donné l’exemple au reste de la France. L’assemblée n’avait été convoquée que pour donner conseil aux gouvernants sur la manière d’administrer; mais le tiers état voulait plus que cela ; il voulait un nouveau et meilleur gouvernement. Il aurait fallu surtout que les états privilégiés, la haute noblesse et le haut clergé , se chargeassent proportionnellement des charges de l’État, alin que les bourgeois et les fermiers en fussent soulagés d’autant; mais ils s’y refusèrent. S’ils avaient alors témoigné plus de renoncement à leurs intérêts et plus d’amour pour la patrie, peut-être auraient-ils sauvé la France des horreurs d’une révolution. La noblesse des provinces et le haut clergé se joignirent en partie à la bourgeoisie, et le tiers état fit un pas important en se déclarant assemblée nationale. Alors il fit demander aux deux autres états de déclarer s’ils voulaient ou non se réunir à lui ; car, si l’on votait par état, les deux autres pouvaient se réunir contre celui de la bourgeoisie; si, au contraire, ou devait recueillir les votes dans une assemblée générale par tète, alors le tiers état devait avoir de beaucoup la supériorité. Cependant les deux premiers états furent obligés de céder et de se réunir aux deux autres en une seule assemblée, et dès lors la révolution fut décidée. Ce ne fut, dans la première pensée, qu’une révolte de la bourgeoisie contre les droits féodaux de la noblesse et du haut clergé ; mais depuis elle est devenue un bouleversement pour toute l’Europe. Dans le principe elle n’était point dirigée contre le trône des prince, et si Louis en fut cependant précipité, c’est qu’il fut toujours irrésolu, cédant avec trop de faiblesse et de facilité, tantôt aux bons, tantôt aux mauvais conseils; c’est que sa cour et ses grands étaient trop débauchés ; c’est que le peuple de la capitale de la nation d’Europe la plus impressionnable et la plus passionnée, prit part au maniement des affaires.
Il serait trop long de raconter ici par quels degrés a passé cette révolution , pour arriver de commencements sages à tout ce qu’a de plus | emporté la fureur des hommes les plus pervers; combien de sang innocent a été versé;
comment un roi et une reine ont été immolés; comment des hommes effrénés qui foulaient aux pieds tout ce qui est sacré, ont renversé l’autel de la religion, consacré un temple à leur propre et ténébreuse raison , et ont même osé décréter l’existence de Dieu ; comment enfin, plus tard, dans le délire de leur insolent orgueil, ils ont substitué à l’ancien gouvernement un nouveau qu’ils avaient formé sur le papier; comment ils l’ont publié avec acclamation comme un chef-d’œuvre d’une éternelle durée, et l’ont renversé quelques mois après. Malheur au peuple qui doit jeter les fondements d’un gouvernement, parmi l’effroi des grands bouleversements, parmi le sang, le meurtre et le bruit de la cloche d’alarme ! Les fondements de la vraie liberté ne peuvent se trouver que sous l’égide du droit , de la morale et de la modération , lorsque le nouveau sort de l’ancien comme un rejeton sort de sa tige. Telle est la véritable amélioration de la condition des peuples, dont la marche est tracée par l’histoire. Mais si toutes les souches d’une forêt antique sont renversées à la fois, alors toutes les jeunes pousses n’ont plus de tuteur contre l’orage : en France, le souvenir du passé fut extirpé, l’histoire anéantie, et l’on voulut tout créer; aussi ces nouvelles créations diparurentelles emportées comme une fumée. Cependant, on ne peut nier que dans ce torrent d’idées, il ne se trouvât quelques perles d’or mêlées avec le flot qui méritent d’être conservées dans l’histoire de l’Europe.
Dans les autres pays, et surtout en Allemagne, les succès extraordinaires des Français avaient porté au plus haut degré l’exaltation des esprits ; le levain de pareils mouvements fermentait partout; de toutes parts les partis se dessinaient, les uns pour la conservation pure de ce qui existait, les autres pour l’établissement rapide des nouveautés; mais la Providence nous garda des cruautés de la guerre civile, malgré mille abus qui se trouvaient au milieu de nous et devaient être réformés. Les princes étaient trop sages et les peuples trop fidèles et trop bons pour que la passion étouffât tout autre sentiment. Cependant nous n’avons pu, non plus que les autres nations, échapper entièrement aux malheurs de celte époque ora
GUERRES t)E LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
geuse; et toute l’Europe a expié avec usure les erreurs du siècle précédent par des angoisses auxquelles elle a été si longtemps en proie, et par des milliers de victimes prises parmi ses meilleures tètes ; car toutes les contrées de l’Europe s’étaient laissé entraîner à la fois par l’exemple de la France. Mais, comme la France avait marché en tète du mouvement avec audace et arrogance, il fallait aussi qu’elle fût corrigée la première et par le châtiment le plus sévère.
Coalition de l’Autriche , la Prusse, l’Empire, la Hollande , l'Espagne et plusieurs autres peuples contre la France. 1792.
L’empereur Léopold resta fidèle à son système de paix , quoiqu’il ne vît qu’avec une grande inquiétude ces événements qui se passaient en France. Beaucoup de prinees étaient bien plus portés que lui à employer la force contre ce peuple révolté, en faveur des princes et des nobles émigrés. Ces émigrés se rassemblèrent en grand nombre sur le Ithin et en Italie, et décidèrent les princes à la guerre. La révolution avait en effet blessé plusieurs princes de l’Empire dans certains droits qu’ils exerçaient depuis longtemps en France; et quand ils demandèrent indemnité, on leur répondit avec cette arrogance que pendant vingtcinq ans on retrouve dans le langage des Français. Cependant l’Empire eût dû penser que pour un peuple révolté la guerre au dehors est un avantage; elle arrête les divisions intestines et lui donne, en le forçant à se réunir, une grande force contre l’étranger.
François IL 1792-1800. -—Le nouvel empereur fit avec le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II, une alliance contre la France. Pour les prévenir, celle-ci se hâta de déclarer la guerre à l’Autriche, en 1792. L’attaque des Prussiens surprit la jeune république , qui avait encore son roi à sa tète, mais sans aucune
puissance. La France n’était pas encore préparée, et la première invasion fut heureuse. Partout on put marcher en avant, et l’on prit toutes les villes qui se trouvaient sur la route. Valenciennes, Longvvy, Verdun , furent conquises; on emporta les passages de la forêt des Ardennes, et l’on vint occuper les plaines de la Champagne. Déjà même on tremblait dans Paris; mais bientôt le peuple se réveilla, et ce furent ses ennemis mêmes qui le réveillèrent. Sans doute entraîné par la présomption et les folles espérances des émigrés, le duc de Brunswick, qui commandait l’armée prussienne, fit répandre en France un manifeste qui devait aller jusqu’au fond du cœur des Français, et surtout de ceux qui n’avaient pas voulu reconnaître les anciens droits de la royauté. Il y avait entre autres menaces celle de mettre Paris à feu et à sang, il n’y devait pas rester pierre sur pierre, disait-on en propres termes. Aussitôt, comme si une étincelle électrique s’était communiquée à toute la France, on vit de toutes parts les hommes et les jeunes gens, brûlant de combattre pour la liberté, accourir d’eux-mèmes à l’armée qui se rassemblait sous les ordres de Dumouriez. Bientôt il fut en état d’aller au-devant de l’ennemi. Il vint prendre une position très-avantageuse sur la route, près de Sainte-Menehould ; et comme les Prussiens , dans ce pays ravagé, manquaient déjà des choses nécessaires pour leur entretien, et que d’ailleurs les maladies survenues à cause des pluies continuelles emportaient beaucoup de leurs soldats mal vêtus, il leur fallut, après une canonnade insignifiante à Valmy, songer à la retraite; ils se trouvèrent même très-heureux qu’elle leur fût encore possible. Ils revinrent donc jusque de l’autre côté du Rhin.
Mais Dumouriez joignit à Jemmapes les Autrichiens , leur livra bataille , le 3 ou 0 novembre 1792 (c’était la première de la république), et remporta la victoire. Il avait quatre fois plus de monde que les Autrichiens et une épouvantable artillerie qui faisait trembler la terre des coups de ses grosses pièces. Les Autrichiens se défendirent avec un courage vraiment héroïque, pendant deux jours contre cette supériorité de forces ; enfin il fallut céder le champ de
bataille (i). Par relie seule bataille la maison d’Autriche perdit les Pays-Bas; l’armée victorieuse entraîna tout comme un torrent, et les habitants, mécontents de la domination autrichienne depuis Joseph II, et déjà séduits par la pensée de la liberté, reçurent avec joie les Français. Ils plantèrent partout des arbres de la liberté, établirent une convention ; de sorte que tout le pays occupé profita des institutions de ses conquérants.
Dans le même temps le général Custine s’avançait dans les provinces rhénanes, et recevait par trahison l’importante place de Mayence. Le vertige de la liberté avait aussi soufflé dans cette ville, et on y prit toutes les institutions de Paris. Mais Francfort, sa voisine, se garantit contre l’influence du voisinage; et quand la nouvelle liberté française lui fut proposée, elle répondit que ses citoyens étaient contents avec la liberté dont ils avaient joui jusqu’alors.
1793. Au commencement de cette année eut lieu l’exéculion de Louis XVI (21 janvier). La sanguinaire faction des jacobins avait remporté la victoire, et croyait ne pouvoir mettre assez de désordre et de confusion tant que le roi vivrait. Ils l’avaient déjà détrôné ; mais pour braver mieux toutes les lois divines et humaines, ils voulurent envoyer leur innocent, leur pieux roi à l’échafaud. La punition suivit de près : il s’éleva aussitôt dans la Vendée, entre la Loire et la Charente , une révolte qui coûta beaucoup de sang et dura plusieurs années ; tandis que, d’un autre côté, les autres peuples perdaient tout leur zèle, et ne pouvaient plus soutenir la liberté française qui s’était souillée du sang innocent. La nouvelle république dégénéra de plus en plus dans ses discours et dans sa conduite; la licence et l’effronterie prirent le nom de liberté; les citoyens les plus modérés furent appelés des peureux, et la populace le peuple. La révolte fut prèchée chez les autres peuples, et on leur promit du secours s’ils voulaient chasser leurs rois et leurs princes. On disait tout haut qu’il fallait renverser tous les trônes. Les envoyés français
(1) Il y avait quarante mille Français qui venaient de s’enrôler volontairement sous les drapeaux, contre vingt mille Autrichiens de vieilles troupes , et si bien
furent donc chassés d’Angleterre et d’Espagne, et par représailles la république leur déclara la guerre ainsi qu’au stathouder des Pays-Bas, qui était intimement uni avec l’Angleterre; et enfin alors, l’empire allemand, après une longue délibération, se déclara aussi lui-même. Ainsi la moitié de l’Europe prit les armes contre la France ; car Naples , le pape, la Toscane et le Portugal suivirent le mouvement général.
Les commencements de la campagne de \ 793 furent marqués par une suite d’éclatantes victoires des alliés dans les Pays-Bas. Dumouriez fut battu à Aldenhove, et, le 18 mars, dans une bataille rangée auprès de Nerwinde. Alors le général , pour ne pas tomber entre les mains des jacobins ses ennemis, qui tenaient le pouvoir à Paris et qui d’ailleurs ne pardonnaient rien moins que le malheur, passa du côté des alliés. Ceux-ci se portèrent toujours plus en avant : c’étaient les Autrichiens , les Prussiens , les Anglais, les Hanovriens, les Hollandais, commandés par le duc de Cobourg et par le général anglais duc d’A’ork. Le successeur de Dumouriez , le général Dampierre, fut encore une fois battu par eux dans les champs de Famars et il y fut tué lui-même; alors les places de Valenciennes et de Condé tombèrent entre les mains des alliés, et le chemin leur était ouvert jusqu’à Paris.
D’un autre côté , les Prussiens et les Autrichiens s’étaient emparés de Mayence, avaient forcé les lignes de Weissenbourg et commençaient le siège de Landau , sous la direction du prince royal de Prusse.
Une armée espagnole avait aussi passé les Pyrénées, envahi le sud de la France où elle obtenait de grands succès ; des Espagnols et des Anglais occupaient l’important port de Toulon, qui s’était déclaré contre la convention de Paris, et ils le défendaient contre elle.
Plus dangereuses encore pour la France que les attaques du dehors étaient les guerres civiviles. Les royalistes vendéens avaient battu toutes les armées républicaines qui avaient osé entrer dans leur pays et avaient répandu bien
retranchés que l’artillerie ne pouvait les débusquer. Il fallut que la cavaler ie tournât l’aile gauche pour venir ensuite faire une charge dans les fossés. N. T.