CHARLES Y JET MAURICE DX SAXE
même sa renommée ; il s'empara du pas d'Ehrenberg , et si la révolte d'une de ses compagnies ne l'eût arrêté un jour entier, il aurait peutêtre trouvé l'empereur dans Inspruck. Ce prince s'était sauvé à Trente la nuit précédente, par un orage effroyable, porté sur unelitière parce qu'il était malade. Son frère, l'électeur prisonnier Jean-Frédéric, et le reste de la cour étaient à cheval et quelques-uns même à pied. Des domestiques avec des flambeaux furent obligés d'éclairer au passage des montagnes du Ty roi. Trente même n'était pas sûre; aussi, après quelques heures de repos il se remit en route à travers des montagnes difficiles pour gagner le village de Villach en Carinthie,et le concile assemblé à Trente effrayé aussi lui-même s'enfuit de tous côtés. Mais Maurice ayant trouvé Inspruck évacué, revint sur ses pas , après avoir distribué à ses troupes le butin fait sur les bagages de l'empereur, et se rendit à Passau , oii avait été convoquée une assemblée de princes. Qui peut savoir ce qui se passait au fond de l'âme de Charles ?. . . Mais sans doute que ce renversement de fortune, qui humiliait son cœur orgueilleux dans ces jours de honte, lui était envoyé par la Providence pour sa justification. Ce fut peut-être dans ces jours si durs qu'il mûrit la résolution de déposer de lui-même la couronne, s'il pouvait une fois apaiser le désordre , et de renoncer à Péclat du monde pour se retirer dans une profonde solitude, seul avec l'Eternel, le Dieu immuable. Il rendit alors la liberté à l'électeur de Saxe, son prisonnier. T. h. 9
430 assis** étoee* 1*00-* 648,
S * vue même devait désormais lui élre pénible ) car cet électeur qui, tait prisonnier dans la lande de Lockau , était venu couvert Je sang se jeter à ses pieds pour lui demander grâce, le voyait aujourd'hui lui-même fugitif à travers des montagnes impraticables, malade, sans secours, et poursuivi par un autre électeur de Saxe que , dans le temps de son orgueil, il avait lui-même rendu puissant. Mais ce qui devait plus que tout le retfte affliger Cbarles- Quint, c'était de voir qu'aucun des élals de l'empire , pas môme parmi les catholiques, ne se remuait pour lui , et qu'ils aimaient mieux se laisser piller par le margrave Albert que de se réunir pour porter secours à leur empereur. C'est alors aussi qu'il dut trouver au fond de sou cœur l'intime conviction , que ce n'est que dans l'amour de son peuple qu'un souverain peut avoir une sûre protection au jour dp danger*
Tiftité de Passau, 1552, jusqu'à la paix de religion d'Augsbourg. 1555.
Charles laissa son frère Ferdinand traiter avec Maurice à Passau« 11 avait fort à cœur de faire la paix avec lui , afin de tourner ses armes contre l'ennemi qu'il haïssait le plus, les Français, qui pendant ce temps- là étaient, entrés en Lorraine et s'emparaient des villes les unes après les autres» Ces circonstances déterminèrent le traité de Passau pour le 31 juillet
TftAITÉ DE >Af*AV. 131
455(2. On y convint : « que la liberté serait rendue au landgrave Philippe de H esse, et que le ban de l'empire serait levé en faveur de tous ceux qui y étaient soumis en raison de la ligue de Se hmalkalde; que, pour les autres difficultés de religion , on convoquerait une nouvelle diète et que jusque là la chambre impériale agirait avec une égale impartialité pour les deux partis, mais que le conseil impérial serait composé d'Allemands. »
Après la conclusion de cette paix, Maurice, pour preuve de la justice de ses intentions , licencia les troupes étrangères qu'il avait et marcha avec ses propres soldats en Hongrie au secours du roi Fer*dinand.
Philippe de Hesse fut rendu à la liberté et revmt trouver ses enfants et ses sujets» Sa longue et dure captivité avait un peu apaisé son esprit et lait disparaître ce goût des grandes entreprises. Il employa les dernières années de sa vie au noble but de guérir autant que possible les plaies dont avait souffert son pays pendant ces années de malheur* Cependant l'empereur, qui avait rassemblé une armée en Italie et en Hongrie, la conduisit contre Henri II , roi de France. Car tout affaibli et malade qu'il était, il la suivit dans une litière et commanda même au siège de Metz. Mais il semblait que la fortune l'eut entièrement abandonné ; la ville se défendit avec une grande opiniâtreté, et quelle que fûteelle de l'empereur et celle de son armée, elle fut obligée de céder à la rigueur de l'hiver. Charles rentra fort mécontent
452 sixième époque. 1520—1648.
dans les Pays-Bas et fit des préparatifs pour la prochaine campagne, 1553. Celle-ci non plus que les deux suivantes, 1554 et 1555, ne décida rien pour les deux peuples; les Frauçais se renfermèrent dans leurs places fortes, quand Charles aurait voulu les attirer en pleine campagne, et la guerre se passa tout entière à ravager les provinces de la frontière. Charles légua cette guerre inachevée à son fils Philippe II.
Le traité de Passau avait rendu à l'Allemagne une heureuse tranquillité ; il n'y avait qu'un homme qui ne voulût pas en jouir, c'était le turbulent Albert, margrave de Brandebourg. Il continua celte guerre de brigandages contre les évéchés et plusieurs villes avec une impudence inouïe; etcomme tous les avertissements étaient inutiles, l'électeur Maurice, qui désormais avait à cœur la tranquillité de l'Allemagne, s'unit avec le duc Henri de Brunswick contre son ancien ami; les deux princes réunis attaquèrent le margrave près de Sivershausen, dans la lande de Lunebourg; car c'étaitalors la basse Saxe qui était en proie à ses déprédations. Le combat fut sanglant; le margrave fut battu ; mais deux fils du duc de Brunswick, un prince de Lunebourg, quatorze comtes et environ trois cents gentilshommes restèrent sur le champ de bataille, et Maurice de Saxe y fut lui-même blessé à mort. Il mourut deux jours après. Quoique âgé seulement de trente-deux ans, il pouvait déjà disposer de l'Allemagne avec plus d'autorité qu'aucun de ses contemporains. Ainsi, il n'y a pas besoin
PAIX DAUGSBOURG. 455
d'une autre témoignage pour croire à la supériorité de son génie. Seslégitimes et derniers efforts pour la tranquillité générale et son amour pour la paix et Tordre , scellés de son sang, ont en quelque sorte fait oublier ses premiers pas, et épargné les rigueurs du jugement de l'opinion publique. L'inquiet margrave Albert, chez qui la loi du plus fort revivait dans tout ce qu'elle avait de destructeur, n'en continua pas moins à tourmenter l'Allemagne. Après la perte de cette bataille, réduit à l'extrémité à la fin, il se tourna vers la cour du roi de France, et soutenu par son argent il rentra dans le pays en 1556 pour y faire de nouveaux enrôlements. Heureusement que la mort qui le surprit Tannée suivante arrêta le cours de ses dévastations. C'était un homme extraordinaire et puissant; mais la dureté de son caractère et les désordres de cette époque qui ébranlaient tous les principes , avaient donné à son énergie la direction la plus funeste.
Paix de religion à Augsbourg. 1555.
Dans le traité de Passau une diète avait été demandée pour y régler les affaires de religion et les accusations de l'électeur Maurice contre l'empereur. Charles même y poussa avec le plus grand empressement , afin de ne pas paraître avoir peur de l'examen ; mais comme toutes les affaires d'Allemagne lui
184 sixième ifOQui. 4520—4648.
étaient devenues indifférentes et même odieuses (et qui pourrait l'en blâmer?) il en chargea son frère Ferdinand, et celui-ci s'y livra avec le plus noble et le plus glorieux zèle. Malgré la tiédeur et la lenteur des princes allemands, et non découragé par plusieurs tentatives infructueuses, il réussit enfin , en 1554 , à réunir une diète à Augsbourg. On établit un comité pour examiner et apaiser les querelles de religion composé des députés de l'Autriche, de Bavière, d'Eichstadt, de Brandebourg, de Strasbourg, de Juliers, d' Augsbourg, de Wurtemberg et de Weingarten , et ils travaillèrent à ce grand œuvre avec un zèle digne des plus grands éloges. Le roi des Romains leur fut d'un grand secours ; il écarta tous les embarras extérieurs pour leur travail ; et quand il apprit par exemple, suivant le récit de son chancelier Zasius , « que quantité de princes ecclésiastiques se livraient à des disputes inutiles, qu'ils étaient occupés à semer sur la route toute espèce de raffinements et de difficultés plus propres à tout détruire qu'à reconstruire quelque chose , qu'un parti cherchait uniquement à prouver à l'autre plus d'esprit, il leur en voja Zasius avec son vice-chancelier Jonas et les fit avertir avec dureté d'avoir à quitter cet esprit qu'ils apportaient dans la discussion; et il eut plein succès. »
De même, dans une autre circonstance, il fut si ferme et si pressant pour les protestants, qu'ils lui cédèrent sur un point important. Car ils demandaient qu'il fut libre aux ecclésiastiques d'Allemagne
PAIX D AUG5BGURG. 15S
d'adhérer à la confession d'Augsbourg et de conserver cependant leur place ; et le parti catholique s'élevait contre eux de la manière la plus prononcée : « Si cette demande est concédée , disaient-ils, avant peu tous les biens ecclésiastiques seront entre les mains des protestants. Loin de là , il faut au contraire que sitôt qu'un prince ecclésiastique passe personnellement aux nouvelles doctrines, il soit remplacé par un catholique. » Enfin les protestants furent obligés de céder pour le moment; mais se proposant bien de remettre plus tard cette proposition en discussion dans une autre occasion. Telle fut l'importante dispute sur la réserve ecclésiastique.
Enfin, le 26 septembre 1555, fut conclue à Augsbourg la paix do religion qui mit lin pour quelque temps à cette longue lutte. Le libre exercice de religion fut établi légalement par toute l'Allemagne pour les protestants, et ils furent maintenus dans la possession de tous les revenus ecclésiastiques qu'ils s'étaient déjà attribués. Ni les protestants, ni les catholiques ne devaient cherther à se faire des prosélytes aux dépens des autres; mais laisser chacun suivre en liberté sa propre croyance. A la vérité, chaque souverain devait déterminer la religion dominante de son pays , mais non pas forcer qui que ce soit de ses sujets à suivre une église plutôt qu'une autre ; chaque citoyen, du reste, était libre de passer dans un autre pays par motif de religion. Ainsi de ce côté on n'en était pas encore arrivé à ce degré
de tolérance qui accorde à un citoyen d'une autre religion que la religion dominante , égalité de droits avec tous ses compatriotes.
Après la conclusion de la paix de religion , on discuta aussi dans le collège des princes-électeurs sur les accusations du prince Maurice contre l'empereur; mais, à la satisfaction de Charles, aucun des autres états de l'empire ne voulut prendre part à cet examen, et il n'eut pas d'autres suites.
Charles abdique. 1556.
La division de l'Allemagne en deux partis religieux fut établie pour toujours par cette paix. Charles, qui avait employé une partie de sa vie et de ses forces à leur réunion , ne pouvait par conséquent être bien satisfait de cet état de choses; et l'Allemagne lui devint d'autant plus indifférente. La guerre avec la France ne prenait point non plus une marche avantageuse. Charles venait d'éprouver par lui-même combien ce peuple étranger aimait à se mêler des affaires d'Allemagne , et son génie voyait à l'avance quelle influence cette puissance qu'il haïssait tant allait prendre sur l'Europe, quand une fois la puissance de la maison d'Autriche serait divisée; puisqu'alors même qu'elle était tout entière dans sa personne, il ne pouvait qu'avec peine retenir ce peuple ambitieux dans ses limites. Ainsi voyait-il
CHARLES ABDIQUE. i37
d'avance tous les plans de son audacieux génie ou incomplets ou entièrement détruits; et plus il avait eu à cœur leur exécution , plus il devait sentir son âme déchirée; d autant que son corps était continuellement en proie à une douloureuse maladie. D'un autre côté, le pays sur lequel il aimait le plus à reposer ses regards, sur lequel sa vie n'avait laissé que des traces de bienfaisance , l'Espagne avait déjà trouvé dans son fils Philippe, un roi qui possédait généralement sa confiance. Tous ces motifs contribuèrent à changer la pensée qu'il avait eue et qui le préoccupait beaucoup de suivre l'exemple de Dioctétien , ' de déposer sa couronne et de vivre dans Tisolement de la vie de couvent , en une résolution bien arrêtée. Déjà depuis long-temps il avait manifesté cette intention.
Dans l'automne de 1555 , il 6t venir à Bruxelles son fils Philippe qu'il avait marié peu auparavant avec la fille du roi d'Angleterre , et il lui fit solennellement l'abandon des Pays-Bas, le 25 octobre. A. peine l'empereur accablé par la maladie put-il se lever de son siège , appuyé sur les épaules du prince d'Orange; mais il tint un discours si touchant que toute cette nombreuse assemblée en fut émue jusqu'aux larmes. 11 déclara « que depuis Page dedix-sept ans, il avait toujours occupé toutes ses pensées à chercher la gloire dans le gouvernement de son empire ; que partout il avait voulu voir de ses propres yeux, et qu'à cause décela tout son règne n'avait été qu'un temps de voyage ; qu'il avait été neuf fois eu Aile-
158 sixième époque. 4530—1648.
magne , six fois en Espagne , quatre fois en France, sept fois en Italie, dix fois dans les Pays-Bas, deux fois en Angleterre, deux fois en Afrique , et enfin qu'il avait fait onze voyages par mer. Qu'aujourd'hui son corps, qui défaillait, l'avertissait de s'éloigner du tracas des affaires de la terre et de remettre son fardeau sur des épaules plus jeunes que les siennes. Que, si au milieu de tant d'efforts, il avait négligé ou mal fait quelque chose d'important, qu'il en demandait pardon de tout son cœur à tous ceux qui auraient pu en souffrir; qu'il penserait jusqu'à la fin de sa vie avec amour à ses fidèles Néerlandais , et prierait Dieu pour leur prospérité. » Ensuite il s1adressa à son fils qui était à genoux à ses pieds et lui baisait les mains, et l'exhorta par les plus pressantes paroles à rechercher de tous ses efforts un r^gnequi le couvrît de gloire; et ensuite il retomba sur son siège accablé de fatigue.
Ce fut au mois de janvier qu'il fit solennellement abdication à Bruxelles des royaumesd'Espagne et de Naples, en faveur de eon fils; et, au mois d'août, de l'empire d'Allemagne, en faveur de son frère Ferdinand*
Le 47 septembre , Charles s'embarqua pour l'Espagne avec ses deux sœurs, et il les retint près de lui jusqu'à ce qu'il fût arrivé à Valladolid ; là , il les quitta aussi elles-mêmes et se rendit tout seul dans une petite demeure qu'il avait fait bâtir exprès pour lui dans une contrée délicieuse de l'Est ramadure, près du couvent de Saint-Just, de Tordre de Saint*
CHAULES ABDIQUÉ. 159
Jérôme. Il y vécut deux ans sanp voir personne , pas même 6es sœurs. Ses moments étaient partagés entre la méditation et le travail des mains qu'il aimait beaucoup. Il cultivait son jardin et confectionnait des montres et d'autres ouvrages. Une fois, dit-on , ayant placé à côté l'une de Vautre deux montres qu'il avait faites avec le plus grand art et le plus grand soin , il chercha à les foire marcher tout-à-fait ensemble. Souvent il croyait avoir obtenu son but; mais toujours Tune allait plus vite et Vautre plus lentement. Enfin, il s'écria : a quoi, je ne peux pas mettre parfaitement d'accord deux montres qui sont l'ouvrage de mes mains, et fou que j'étais, je pensais pouvoir régler comme une horloge tant de peuples vivant sous différents ciels et parlant différents langages! »
Enfin , peu de temps avant sa mort , pour célébrer par le plus terrible tableau le renoncement à la vie et la mort de tout ce qui tient aux sens , il fit faire ses propres funérailles. Les moines du couvent le portèrent processionnellement dans un cercueil ouvert à VÉglise et firent pour lui un service funèbre. 11 mourut en effet peu après peut-être trop profondément ému par ce terrible spectacle , le 21 septem. bre 1558, à Vâge de 56 ans.
Charles était, dans sa jeunesse, avant que la maladie ne vînt courber son corps , bien fait et môme remarquable, avec beaucoup de dignité et de majesté dans les traits de son visage. Il parlait peu, et rarement on vit le teint pftle de son visage égayé par
140 sixième époque. 1520—1648.
les ris. Sa chevelure était blonde , ses yeux bleus et la taille de son corps un peu voûtée par la force de ses membres : on retrouvait dans toute sa constitution un mélange de flamand avec l'espagnol.
Ferdinand 1". 1556 — 1564.
Ferdinand , qui pendant le règne de Charles avait déjà montré un esprit plein de droiture et penché pour la paix et la justice , le conserva encore pendant qu'il régna lui-même en Allemagne. Toutes ses actions et tout son être portaient une empreinte de bonté particulière et de la douce disposition de ses inclinations. De nombreuses expériences étaient encore venues perfectionner son caractère calme et réfléchi ; il avait une fidélité immuable pour sa parole ; et le travail et l'activité lui étaient devenus si nécessaires que son vice-chancelier Waldersdorft écrivait de lui : « On arracherait plutôt à Hercule la massue de ses mains que les affaires à notre empereur. » 11 avait lu avec zèle dans sa jeunesse l'écrit du célèbre Erasme sur l'éducation des princes, et il savait presque par cœur le traité de Gicéron sur les devoirs.
Cet excellent prince , qui était catholique de toute son âme, qui dans son testament donna les plus pressantes exhortations à son fils de se maintenir fortement, constamment et avec persévérance dans la
FERDlWAlfD I. 441
vraie et l'ancienne religion chrétienne, comme rayaient fait ses ancêtres , les rois et empereurs romains, et les glorieux princes d'Autriche et les rois d'Espagne, afin d'attirer sur lui la bénédiction du Tout-puissant; ce prince, dis-je, portait profondément dans son âme cette bienveillance qui convient à tous les cœurs bien nés, même à l'égard de ceux d'une autre croyance que la sienne, et donna ainsi un exemple qui montre comment on peut unir la tolérance et l'indulgence avec le plus fidèle attachement à sa propre Eglise. L'amour des nouvelles doctrines se répandait dans ses états héréditaires de plus en plus; parce que principalement quantité de gens qui voulaient faire donner à leurs enfants une bonne éducation, et surtout parmi la noblesse, manquant de moyens convenables, les envoyaient hors du pays et choisissaient la plupart l'université de Wittenberg qui jouissait de la plus belle réputation de science. Cependant il ne vint jamais à la pensée de l'empereur que ce fût un devoir d'empêcher cet usage par la force et d'en chercher les moyens ; mais il songea bien plus aux moyens de conciliation et chercha particulièrement à tirer parti de la réouverture du concile de Trente.
La paix de religion avait à la vérité rétabli la tranquillité extérieure en Allemagne ; mais le calme intérieur ne suivait que lentement et difficilement après de si grandes tempêtes. Les partis s'observaient toujours avec crainte et jalousie; les bruits les plus absurdes sur les intentions hostiles dus ad-
442 sixième tPOQM* 4520—1648.
versaires trouvaient facilement croyance parmi ces esprits toujours inquiets. « Si un prince prend un gênerai , un capitaine de cavalerie dont il a besoin , on en conçoit de la défiance, ditZasius, chancelier <le l'empereur; une feuille qui fait du bruit donne lieu aux soupçons* »
La division des partis protestants vint encore augmenter celle qui existait déjà en Allemagne. Les calvinistes, qui de la Suisse et de la France s'étaient répandus dans l'empire, y trouvaient toujours de plus nombreux adhérents et étaient qn objet de haine pour lesluthériens , de même que ceux-ci pour les calvinistes. L'électeur palatin fut le premier parmi les princes qui se déclara pour eux. Mais les luthériens se divisèrent eux-mêmes en deux partis, celui des modérés et celui des puritains. Les premiers suivaient l'esprit de Mélanchton et ses principes 7 les autres s'attachaient h la lettre même lie Luther et ils furent vivement combattus; parce qu'ils «'honoraient que la lettre pure et croyaient que le principal se trouvait dans les mots et dans les formes. Tant de voix diverses qui s'élevaient si haut dons l'Église protestante donnèrent une nouvelle preuve delà difficulté quily a pour l'esprit humain de se tenir dans de justes bornes et deredevenir calme, quand Une fois il a été mi» en mouvement. Au lieu de pacifiques recherches pour éclairer l'intelligence, au liai de discussions chrétiennes dans lesquelles il faut avant tout rendre hommage à la vérité, ou rendait le christianisme passionné afin de défendre
retDtsuvD t. 446
une proposition, souvent mime un seul mot. Les passions montèrent au plus haut degré; au lieu de raisons on employa les injures les plus odieuses et le résultat habituel était que chaque parti maudissait ceux de l'opinion contraire. L'empereur Ferdi* naod avait donc bien raison de dire à son fils, dans son testament dont nous avons déjà parlé, au sujet de beaucoup de protestants de son temps : « Quand au lieu d'être d'accord entre eux, ils sont si désunis, si pointilleux , si obscurs, comment ce qu'ils croient pourrait-il être juste et bon? Il ne peut pas y avoir plusieurs croyances bonnes , niais une seule* Puisqu'ils ne peuvent pas nier eux-mêmes qu'il n'y ait parmi eux plusieurs croyances, le Dieu de vérité ne peut pas être avec eux* *
Souvent on s'est étonné que les doctrines pro*» testantes ne ae soient pas rapidement répandues sur toute l'Allemagne, eu égard aux dispositions fevor râbles du peuple en sa faveur et de la puissance que les nouvelles institutions ont coutume d'exercer sur tout un siècle ; l'énigme s explique en grande partie par la prompte dégénération intrinsèque du protestantisme. Comment en effet une doctrine qui se perd bientôt dans une frivole dispute de mot*, et dont les sectateurs se couvrent les uns les autres de malédictions, aurait-elle pu gagner des cœurs? Dans beaucoup d endroits même on vit des gens qui s'étaient déjà rendus à elle , revenir de nouveau à l'ancienne Eglise»
Un autre obstacle plus fort encore qui s'opposa
444 smfcME époque. 15*20—1643.
au torrent, à partir de ce moment, fut l'institution de l'ordre des jésuites, fondé en 1540 par Ignace de Loyola, Espagnol plein de zèle et du génie le plus profond. Cet ordre établi proprement pour être le soutien de la chaire pontificale se répandit bientôt par toute la terre. Il était basé sur l'unité et les puissants effets d'une coopération nombreuse, aussi l'obéissance la plus sévère en était la loi. Le chef de l'ordre était à Rome; à lui arrivaient avec les plus scrupuleux détails tous les rapports des chefs établis dans les provinces (les provinciaux). Ceuxci avaient eux-mêmes d'autres degrés au-dessous d'eux et ainsi jusqu'au dernier membre. C'est ainsi que toute la communauté pouvait être régie par un seul génie. Lessupérieurs éprouvaient chaque membre de la société assez long-temps et assez bien sur sa capacité, pour lui donner ensuite la place dans la* quelle il pouvait le mieux remplir les desseins de l'ordre.
Ce fut une vaste trame, tissue de finesse et d'adresse , qui s'étendit bientôt sur tous les pays de l'Europe. Quand Loyola reçut l'approbation du pape, en 1540, il avait dix disciples; en l'an 1608 on comptait plus de dix mille jésuites, et en 1700 plus de vingt mille. D'ailleurs, comme les membres de l'ordre étaient exempts de toutes les fonctions ecclésiastiques, de toutes les charges, ils pouvaient consacrer tout leur temps à la science. De sorte que l'ordre compta bientôt un nombre considérable d'excellents professeurs et d'écrivains, de prédica-
*çrdinjlNd i. 445
teurs distingues, de missionnaires enthousiastes et de savants dans toutes les sciences» Ce furent eux qui purent entrer dans la lice contre les protestants» soutenir le système catholique et rivaliser avec eux dans 1 éloquence de la chaire. Tous leurs efforts se dirigèrent contre les nouvelles doctrines; ils agissaient contre elles, soit comme confesseurs des princes, soit comme instituteurs de leurs enfants; et la grande habileté de cet ordre rendait leurs efforts très efficaces. En outre il a été une des causes principales du développement des derniers siècles. Il ne faut pas oublier que cet ordre a rendu d'essentiels services dans son temps pour l'éducation de la jeunesse ; et si la civilisation du monde catholique Ta emporté dans les siècles modernes sur celle de la fin du moyen âge , c'est surtout à la société de Jésus qu'il en est redevable. Si donc la direction de cette société se fût moins étendue aux choses extérieures ; si elle se fût tenue renfermée dans le domaine de l'esprit ; si sa morale eût été aussi simple et aussi droite que son savoir était yaste ; si elle n'eût pas voulu saisir la direction des états et gouverner par son bras invisible r tout le monde catholique devrait unanimement bénir s«f mémoire. Nous aurons plus d'une fois occasion de les voir entrer dans l'histoire comme principaux acteurs dans les plus grandes circonstances.
L'empereur Ferdinand apprit à connaître leur influence d'une manière bien positive au concile de Trente, après son retour de Bologne, Mais ce ne fut t. il. 10
i46 sixième ÉfrdÇôtr: *890— 1648.
pb* à son fevâhtage. Afin de aritttèr les esprits dan& *es étàtà et diinàf l'espoir peilt-^tfé d'empêcher tout <feM, Il y fit discuté* un ctttieîte aVW beimeotïp de force pûîteiënlôyfo ttèrtâïitàpdÎHtepour' lesquels il se promettait le résultat le plus hetirëîu* : tfétaft là communion sous les deux espèces et le mariage des prétivi qui, comme H le disait, dépendaient de là biehVeifïaîïce de l'Égttéè éH faveur de** partis. Les eatojré* de ftarrère et de Fhmfce parièrent dans le métiië send, et Voici tournent *V*pf ttitètent ' ces derniers : * Nous potivdhs Stésttrei* àvèci Une pleine fcdïiflahee et mettre tatVtàt hos cOttvietiottfr, cjtre rîett fre pèùl être plus utile datis ce tetbptf, pôtir récOïicifièr les esprits des ùhrAierfs ehtrè etiK, faille taire les quelles de religion , maintenir nos fidèles dans leur foi et relever eéu* tjtit $Ont prêts de tombei', que cT&tcorder les dénfiahdéS légitimés et Chrétiennes des envoyas dé Feïnperéur.* Mais un jugement équitable et prétoyitht dârts hotre situation était peu â attendre d'une assemblée composée, pour là plus gfttàde partie, d'étrange^ et d'hommes toutà-fait ignorante de te qui fcôtoVttàait à PÀHerhagne cfâttS fcéS cnteônstâttdes; c'est bëqhé prouvaient auséi les fcijjpôrts Âës envoya de Fetapteteur, parmi lesquels tétaient tjuàtre éVêqtttt*, à lëitf souverain (*).
(*) FauG-tf s'&ORficr qtftl y ait le» des ftptàtes des réclamations; la France et tous les autres pays avaient aussi les leurs. Tant il est difficile que différents peuples, assemblés de toute la terré, avec tant de différents fodtife de rff alité, d mWrêt, de passion, absent s'accorder pour w réformer
ftfiftbiSASo i. 447
«Noos le voyons bien clairement maintenant, écrivaient-ils y nous le touchons même au doigt, quoique nous ne puiserons le dire sans douleur, qu'ici on ne peut rien obtenir sans de grandes intrigues. Les Espagnols ne veulent pas s'écarter d'une ligne de la prescription royale. Les Italiens ont toujours les yeux fixés sur le moindre signe du pape et des cardinaux; les évéques des autres pays, qui peutêtre connaissent le mieux la position de l'époque actuelle, sont en minorité et ne peuvent par conséquent rien faire; parce que la pluralité des voix décide pour tout. De l'Allemagne, il n'y a que l'évéque de Louvain qui soit présent au nom dé l'archevêque de Salzbourg, et depuis quelques jours lfe grand* vicaire d'Eichstadt est aussi arrivé. Au contraire, les archevêques et évoques italiens viennent par troupe, surtout eau* qui sont sortis de familles riches et distinguées. Mais tous sont dé* pendants du moindre signe du légat Simonetta, et l'on sait généralement que quelque* bons et pieu* évêques, qui avaient librement exprimé leur opinion pour une réforme dans l'Église , sont mal notés à Rome. Cependant ces machinations secrètes et ces passions humaines ne devraient pas trouver place ici ; aussi voyons-nous bien clairement ce que nous avons de bon à attendre. »
tous t&utisktf autres! Mate il n'en est pas aHnsi pour les dogmes essentiel*, .quisoBt immuables et les mêmes pDi*r tous les peuples. L'assemblée était compétente, nombreuse, respectable, savante ; c'était l'Église, c était la seule autorité qui p<U prononcer. N. T.
148 sixième époque. 4530—4648.
Du reste le concile de Trente, outre un grand nombre de dccisionsdogmatiques, a donné d'excellents principes sur la morale du christianisme qui servent encore aujourd'hui de règles de doctrine dans l'Eglise catholique. Ce champ du service de Dieu par les œuvres est celui où se confondent tous les partis; il est le même pour tous et montre à chacun également le moyen de prouver qu'il est véritablement chrétien en esprit, en parole et en action.
Le 9 décembre 1563 le concile fut clos, et peu de temps après l'empereur Ferdinand mourut, le 15 juillet 1564, à l'âge de soixante-deux ans. Le témoignage qui parle le plus haut en sa faveur dans l'histoire , c'est que , dans des temps si difficiles où la haine et les passions portaient souvent le jugement sur un souverain, il a pu emporter au tombeau la gloire d'être vanté comme un excellent monarque par tous les partis, parles catholiques aussi bien que par les protestants.
MaximUien IL 1664— 1576.
Ferdinand avait proposé son fils Maximilien pour son successeur à l'assemblée des électeurs , et ceuxci l'avaient reconnu, dès Tannée 1560. La recommandation que le père fit de son fils est un témoignage qui mérite vraiment d'être conservé. « Il est
MÀXIM1L1ER II. 149
doué à un haut degré d'intelligence , d'adresse , de douceur -, de bonté , de toutes les autres vertus d'un prince ; il a de bonnes mœurs , une âme honnête, équitable et pacifique, un grand amour, une grande inclination pour le saint empire de la nation allemande et est extrêmement désireux de sa gloire et de son bien-être. Enfin , il possède les six premières et les plus usuelles langues de la chrétienté; de sorte que f dans tout ce qu'il aura à traiter aujourd'hui ou dans l'avenir avec les puissances étrangères , il pourra comprendre par lui-même et se faire comprendre , et par conséquent régler ses affaires par lui-même. » Un autre témoignage très honorable en sa faveur est celui qu'ont rendu ses sujets de Bohême , lorsqu'ils le recommandèrent aux Polonais qui avaient jeté les yeux sur lui pour en faire leur roi. « Notre Bohême , disaient-ils, se trouve mieux sous son gouvernement que si elle était commandée par son propre père ; nos droits, nos lois, nos libertés sont protégés par lui ; il laisse tout suivre son cours sans rien changer ; et ce qu'on pourrait presque appeler prodigieux, c'est la prudence, l'impartialité qu'il offre à chacun des différents religionnaires et par laquelle il les porte à l'accord entre eux , à la tolérance et à un amour réciproque. » Les Polonais eux-mêmes auraient pu ajouter plus tard que, pour rétablir chez eux le christianisme ébranlé par les révoltes et les divisions , il avait eu beaucoup plus de succès par ses moyens pacifiques qu'un autre n'en aurait pu obtenir par la guerre.
460 sixième épo*bb. 46^0—1648.
Or, c'était à une époque où le mot àt tolérance était à peiné connu qu'il exerçait cet esprit de paix, cette manière d'agir; il professait même publiquement « que Dieu seul avait pouvoir sur les consciences. » C'est là la gloire de cet empereur ; aussi l'Allemagne lui dut-elle à lui et à son père de jouir d'une parfaite tranquillité , comme elle n'en avait pas eu depuis les divisions religieuses; tandis que dans les Pays-Bas et en France le sang coulait par torrents à cause de la religion.
La chambre impériale qui n'avait été établie primitivement que pour faire entièrement disparaître la loi du plus fort, prit alors tout-à-fait le dessus sur ce penchant à la violence en Allemagne. On peut regarder comme le dernier effort de la force brute les troubles de Guillaume de Grumbacb, chevalier franconien qui répandit dams ce temps la dévastation en Franconie avec les restes des sauvages bataillons du margrave Albert. Ce fut surtout le territoire de 1 evéque d'Augsbourg qu'il dévasta ; il finit même par le faire fusiller datts sa propre ville. La chambre impériale mit le meurtrier au baft de l'empire, et il se sauva à Gotha vers le Sis du malheureux électeur, Jean Frédéric. II avait su étourdir ce jeune prince, d'ailleurs très faible d'esprit , par Fespérance qu'il lui donna de reconquérir son duché pour lui ; et il l'entraîna ainsi dans un sort encore plus malheureux que celui de son père. L'électeur Auguste, frère de Maurice, se mit à la tête de l'armée qui devait exécuter l'arrêt , assiégea le duc avec
Grumbaqh df«s jGttfln» paodaat tout qn biv<fr et le réduisit fc lu wc^ssité de aç rendre. La jeu»e prince iirt conduit prisonnier à Vienne ; et le t pkcésur un char de'couvert , avec un chapeau de pille sur fa> tête, il fut conduit par les rues de la ville, exposé aux 4érisions de la populaoe, ensuite il pw& vingts lrtit ans prûwppier d*na Steyer en Autriche r e$ mourut êfri pri#a«j quprçtà Gwmbacl? , il fut tiré kr quajtre $hwfkMf aftr& avpir. ffMEept <Jfl «Wtflef toitures,
A la place du droit du pnigtMrt ^ui était 1# dc%é* , nëratioiï d« l'état de guerre aon* Ifi féodalité ,' d'**très nmvx «eeasionéa pair «fe* honwft* q*i r#g*r«. daiant la gtiarm comme ua état laxatif ppur $u# i vinrent affliger 1' AM&roagn* ; cowmp pPW to *wtir f»i* panpta toa inQtyvfaifxti* de to»?t? ifi^itu-r tion miÛ*»ir«daajlaqujeÛfli?bo»iiW Wiw ^firt-pw» néceswœefoaht .^vra-rier et w*tf pQ»rb> p#t*»e, Ues troupe de soldat? raeF4te»atrea qui ravflg^tept par^ tout, une fofc ^iia 3'étaietft vwdns à un drapeau», ces lieux d'ewôfciœnt ** d# ré vi$i<mn cçaalter et ve* »ir, les oampemeni^ l*a|>a$$agea debarçde* tf'hqpnmes hahiijttk à aucun Swift et rassemblas tonf d'un etmp, étaient pimr le pays «ai tant de plai&s iowppP^ tafetau Les *t&ft$a plaintes que #*w Ma*iroUicn Ier se renouvelèrent. L'empereur Maxii#iliea H dit dana les griefs qu'il -présente -à laxliète : « Les guerrier» allemands autrefois les première d'entre l#s ^ijations par leur piété, leur discipline et leur loyauté , prennent fiiyourd'imi des qW"is presque barbares j
152 sixième époque. 1520 — 1648.
et à la longue cette dissolution qui règne parmi eux fera qu'aucun honnête homme ne pourra rester dans sa maison et dans sa cour, et pas un seul propriétaire ou fermier dans sa campagne. »
Sur ces plaintes, on fit de nouvelles lois militaires plus sévères, appelées Reiterbestallungen. Mais le moyen le plus essentiel que l'empereur avait proposé , celui de défendre en Allemagne l'enrôlement des princes étrangers , ne fut pas accepté. Les princes prétendirent : « que de tout temps c'avait été pour les Allemands un usage honorable de leur liberté, de servir pour la gloire et l'honneur par des action^ chevaleresques des princes étrangers; pourvu que la patrie n'en souffrît aucun dommage. Que si cet usage était enlevé, l'état militaire serait bientôt anéanti en Allemagne, et -qu'au moment du danger on manquerait de guerriers, » Nous devons reconnaître dans ce langage celui du temps de Tacite, où Ton voit les jeunes Allemands, emportés par le désir de combattre, passer dans la peuplade qui avait la guerre, lorsque la leur était en paix.
En 1575, l'empereur Maximilien réussit à faire choisir son fils Rodolphe pour roi des Romains (*), et il mourut un an plus tard à Ratisbonne, le même jour et à la même heure que la clôture de la diète y fut publiée.
■ ■ .ni ii i ■ i ■ ■ i - n ii i i ■ 1 1 ■ i ■
(*) On appelle roi des Romains, généralement parlant, le prince élu empereur dan? l'iatervaUe de son. élection au couronnement, mais plus particulièrement celui qui est élu du vivant de l'empereur pour lui succéder, tourtalon, Ab. du droit pub. de VEmp. N. T,