ÉLECTION DE CHARLES V
roi, qui depuis son enfance aimait les exercices des chevaliers , parut armé de pied en cap et fit quelques courses avec son premier écuyer. Il rompit trois lances avec lui et chaque fois les airs retentirent des cris de joie du peuple ; car le jeune prince, qui n'avait pas encore dix-huit ans et passait pour être faibleet facile à influencer, parut dans le plus noble maintien et avec toute la vigueur d'un chevalier; sur son bouclier on ne lisait que ce mot : Nonduni ! pas encore. Ceux qui en comprenaient tout le sens attendaient avec impatience le moment où il pourrait paraître agissant par lui-méme-
Ce moment arriva. Il était empereur d'Allemagne, et il fallait décider promptement s'il abandonnerait désormais l'Espagne pour aller prendre les rênes de son nouvel empire. Cette grande nouvelle n'apporta aucun changement dans ce jeune prince de vingt ans. « Notre roi, qui maintenant est empereur, dit un témoin oculaire , semble ne considérer comme rien la plus grande fortune qui puisse arriver à un mortel; sa force de caractère et son phlegme sont si extraordinaires, que l'on dirait qu'il a la boule du monde sous les pieds. » La résolution qu'il avait à prendre aurait été pour un homme ordinaire une décision très difficile. L'Espagne était en grande fermentation, et même presque tout en feu ; de puissants partis étaient en présence les uns contre les autres: l'autorite royale, une noblesse puissante et des villes riches et orgueilleuses. En Allemagne, il allait trouver un empire agité, en désordre, et surtout la grande lutte
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de religion qui déjà avait commence' et sur laquelle tous les yeux étaient fixés. Les Espagnols étaient même mécontents de voir leur roi revêtu de la dignité impériale ; ils craignaient de ne former qu'un royaume secondaire sous un puissant dominateur.
La plupart des membres du conseil de Charles lui conseillaient de ne pas abandonner le royaume qu'il tenait de ses pères, pour une possession incertaine ou du moins difficile à conserver j mais son génie voyait dans la circonstance le moment d'une détermination audacieuse et indépendante : il se trouvait jetë sur une carrière de gloire, il s'y lança sens crainte et sans hésitation. Ce fut encore danslenréme temps, lorsqu'il était en route pour aller prendre possession de la couronne d'Allemagne , qu'arriva la nouvelle qui annonçait l'acquisition faite en son nom d'un deuxième empire dans le nouveau monde qu'on venait de découvrir, l'immense empire du Mexique. Un esprit plus commun aurait été accablé sous le poids de pareils événements ; mais pour notre jeune héros de vingt ans, ils ne firent que hâter sa maturité et en former un homme. La moitié du globe avait besoin de sa sollicitude, et depuis ce moment il se montra toujours un souverain qui agit pa? luimême et embrasse tout de son œil clairvoyant.
Charles débarqua d'Espagne dans les Pays-Bas et passade là en Allemagne. Le 22 octobre 1520, il fut couronné à Aix avec une grande magnificence et fixa dès lors la première diète qu'il voulait tenir à Worutô, le saint jour des Bois de l'année suivante*
SCU1SMR DANS l/ÉGLISE- 4^k
Cette diète fut une des plus brillantes qui aient jamais été tenues. On y vit six princes électeurs et une grande quantité de princes ecclésiastiques et laïques* La plus importante affaire qui fut traitée dans cette assemblée fut l'interrogatoire de Martin Luther*
Schisme dans l'Église ; motifs qui l'ont amené*
L'Eglise, depuis déjà plusieurs siècles, était en proie à toute espèce d'agitations ; l'abandon de l'ancienne discipline avait même ébranlé la foi de bien du monde et corrompu la moralité des peuples; ses institutions semblaient tout-à-fait déchues. De tous côtés s'élevaient des plaintes^et l'on demandait une réforme générale*
II n*est personne , à quelque religion qu'il appartienne, sHl connaît l'histoire, qui ne sache qu'en efiet ces plaintes étaient fondées y et qu'elles étaient élevées par toutes les nations, p$r les fidèles partisans de l'ancienne Eglise, par de vénérables évéques, par des savants et des hommes de poids dans l'Eglise et dans l'état (*).
(*> Tout le monde confient ea effet qu'une réforme était nécessaire; mail tt fallait une réforme légale faite par l'Église même, et non par de simples particuliers. H fallait réprimer les abus, empêcher la simonie et le trafic des indulgences, exiger plus de science et de vertu dans le clergé; mais non pas attaquer l'aiftorte de l'Église et reiverser de» imtitufcioas de qaiaie sièeto.
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Au temps du grand schisme, de 1378 à 14H, quand plusieurs papes se disputaient la chaire de saint Pierre, chaque prétendant à son tour excommuniait son rival et ses adhérents ; de sorte que toute la chrétienté se trouvait soumise au ban de l'Eglise , soit par un pape, soit par un autre, et que les esprits religieux et pacifiques ne savaient pas véritablement où trouver la paix du Christ ; dans une pareille époque, et sous l'influence de tant de fureur dans les passions, cette antique vénération , fondée sur la foi et attachée au nom du pape, devait nécessairement s'affaiblir sensiblement ; et les liens invisibles et sacrés qui maintenaient les peuples se relâchaient tous les jours.
Joignez à cela une ignorance universelle daus tout l'état ecclésiastique, du moins parmi le plus grand nombre de ses membres ; car ce n'était pas quelques individus sages et érudits parmi eux qui pouvaient dissiper les ténèbres de la masse; et comme toujours les ténèbres de l'esprit entraînent après eux des vices qui ne peuvent être extirpés que par la lumière, un grand nombre d'ecclésiastiques étaient couverts de crimes, étaient un objet d'horreur pour les bons et de scandale pour le peuple. Dans l'année 1503 , par conséquent avant que Luther ne parût sur la scène, un des premiers théologiens d'Allemagne peignait ainsi la décadence de l'état ecclésiastique avec les traits les plus forts: « L'élude de la théologie est méprisée parmi nous, disait-il, l'Evangile du Christ, de même que les écrits des SS. Pères,
SCHISME DANS L ÉGLISE. iZ
sont négligés; nous n'entendons jamais dans nos chaires un seul mot sur nos dogmes de foi , sur la piété , la modération et toutes les autres vertus dont les païens eux-mêmes faisaient tant de cas, sur le prodige de bonté de Dieu envers nous et sur les mérites de Jésus; des gens qui n'entendent rien à la philosophie non plus qu'à la théologie, sont éle\és aux plus hautes dignités de l'Eglise, et deviennent les pasteurs de nos âmes ! De là, la douloureuse décadence de F église chrétienne, le mépris dans lequel est tombé le clergé, et la disette complète où Ton est de bonnes instructions ! La vie désordonnée des ecclésiastiques effraie les honnêtes parents, et les empêche de consacrer leurs enfants à cet état. Ils laissent de côté le travail de l'Écriture sainte , ils corrompent tellement leur goût qu'ils ne sentent plus sa beauté et sa force; ils deviennent paresseux et tièdes dans leurs fonctions, et ils ne sont contents que quand tout est termine, quand le chant, la prédication sont finis; en un mot, quand l'office n'a pas duré longtemps.
Avec un débiteur ils parlent avec plus d'attention , plus de sagesse qu'avec leur Créateur. Dans l'ennui que leur cause leur emploi, au lieu de s'occuper avec leurs livres, ils consacrent leur vie au jeu, à la débauche, à la licence, sans aucune considération pour le mépris général qui en retombe sur eux. Comment est-il possible, dans cet état de choses, queleslaïquesaient du respect pour eux et la religion ? L'Évangile nous dit que le chemin pour arriyer au
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ciel est étroit; mais eux, ils en font une voie large et facile. »
Cent autres témoignages irrécusables prouveraient que les traits de ce tableau ne sont pas trop forts, et quoique les moines aient accusé devant le pape, Jules II, ce savant professeur qui les avait si durement réprimandés, cependant les commissaires de la cour de Rome le renvoyèrent absous, tant la vérité était visiblement de son côté. Le pieux évéque d'Àugsbourg, Christophe de Stadion, élève absolument les mêmes plaintes dans une lettre synodale & son clergé, et lui reproche les vices les plus grossiers, qui ne peuvent manquer de corrompre leur troupeau. De même, Hugon, évoque de Constance, ennemi d'ailleurs des doctrinesde Luther, se plaint aussi delà même manière, avec beaucoup d'antres princî* paux membres de l'Église catholique de ce temps-là. Comment en aurait-il été autrement, quand l'investiture des fonctions ecclésiastiquess'achetait au poids de lor, stfns égard à la capacité et à la réputation de l'acquéreur; quand le plus petit nombre d'entre eux seulement, comme le prouvent les plaintes dont nous avons parlé plus haut, avaient quelque connaissance de la parole de Dieu. C'était à un tel point, que les témoignages les plus véridiques assu* rent que, dans toute la confédération suisse, il n'y avait pas, au commencement du seizième siècle, parmi tous les principaux personnages de l'Eglise, trois membres qui eussent lu la Bible. Et les habitants du Valais ayant reçu, dans ce même temps, une lettre
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dé Zurich, dans laquelle on faisait une citation de la sainte Ecriture, il ne se trouva qu'an seul homme qui eonnût tie livre, encore n'était-ce que par ouï* dire! Quelle devait donc être l'ignorance de cette époque, pour que les hommes aient tellement négligé de puiser à la source de toute pieté, de toute vertu chrétienne, qu'ils en aient même complètement oublié le nom.
En Italie, et particulièrement à Rome, l'incrédulité et l'ignorance des choses de Dieu étalent mont» tée» au plu» haut degré. Il est vrai que sous le pontificat de Léon X, de 1513 à 1521, les arts fleurirent d'une manière remarquable ; mais comme c'étaient des plants jetés dans un terrain trop gras, ils étouffèrent les germes de la véritable crainte de Dieu. La jouissance des sens était mise au-dessus de tout j la croyance à un monde invisible rie pouvait donc se maintenir avec un pareil principe, et la piété muette du cœur était 1 objet du mépridu monde. On sembla ne plus conserver les usages du culte divin, que comme un frein pour la masse du peuple, et par conséquent ils devinrent bientôt descérénùv nies purement extérieures.
Ecoutons le témoignage du pieux Adrien VI, qui écrit à son nonce à la diète de Nuremberg, en 1522. « Nous savons, dit-il, que sur le Saint-Siège que nous occupons a régné une grande corruption pendant plusieurs années, de grands abus pour toutep les affaires ecclésiastiques et pour tout ce qui émanait de notre chaire; en un mot, la dépravation
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dans tout. Ainsi, il n'est pas étonnant que la maladie soit passée de la tête aux membres, du pape aux prêtres ; c'est pourquoi , efforçons-nous donc, autant qu'il est en nous, de mettre tous nos soins à réformer d abord notre siège, d'où peut-être est sorti tout le mal; afin que, puisque la ruine est partie de là pour descendre aux degrés inférieurs, le salut et la vie y prennent aussi leur source. »
Le sentiment d'une réforme dans l'Eglise était si positivement répandu dans tous les rangs de la société , que le peuple , dès le milieu du quatorzième siècle, jetait les yeux sur l'empereur Frédéric II, mort depuis plus de cent ans, et l'attendait pour revenir réformer l'Eglise. Nous avons déjà vu combien pressantes avaient été les instances des Allemands, des Anglais et des Français aux conciles de Constance et de Bâle. L'an 1510, la diète d'Àugsbourg éleva encore des griefs contre les prétentions ambitieuses des papes; c'était le commencement du schisme qui a divisé l'Eglise : « car si on ne remédie pas à l'objet de ces plaintes , disait la diète , il pourrait facilement survenir une persécution contre tous les' prêtres, ou bien, conformément à l'exemple donné en Bohême, un abandon général de l'Eglise romaine. »
Ainsi. voyons-nous dans ces temps-là le vieil et grand échafaudage de la hiérarchie, indispensable pour l'unité des peuples chrétiens, qui subsistait depuis nombre de siècles, se miner et chanceler ébranlé jusque dans ses fondem?»*tsj [arçe qu'il
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avait perdu sa considération ; parce que les principaux membres, vivant dans une orgueilleuse sécurité', n'avaient aucun égard pour l'esprit de l'époque.
Quelque évident que soit à tous les yeux ce que nous venons de dire, cependant jetons un regard plus approfondi, afin de suivre jusque dans ses premières racines ce grand changement opéré dans le monde. Un peu 4e bonne volonté et une amélioration successive auraient pu satisfaire à toutes ces plaintes, qui ne reposaient , en grande partie, que sur des formes extérieures et des objets de pure administration dans l'Eglise ; si seulement il s'était trouvé à la tête de la religion un génie qui pût donner la vie et la clarté aux idées, les entraîner à sa suite et les maîtriser. Mais, tout au contraire, ce n'était plus seulement cette ignorance dont nous avons parlé plus haut, c'était une science tout au rebours du bon sens dans presque tous les théologiens j ils faisaient le plus grand cas d'une espèce de science appelée la scolastique, qui avait été formée anciennement d'un mélange de principes philosophiques avec les enseignements du christianisme. Les vérités des saiutes Écritures les plus simples, claires et intelligibles pour l'enfant le plus ignorant, étaient enveloppées de mots obscurs et savants, et ces mots étaient j regardés comme le principal; bientôt même on dis-
1 cuta sur leur sens, et celui-là passait pour le plus sa-
vant qui savait parler avec le plus de finesse dans cette discussion. De sorte que la vérité se perdit T, h, 2
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inondée dans un flux de parolçs, et la douce, la pure et bienfaisante lumière de la foi chrétienne s'évanouit étouffée dans ce fatras de science qu'ils appelaient leur théologie. Mais, dès le quinzième siècle> une nouvelle époque commença à poindre pour les sciences, et un soleil plus brillant sembla éclairer les esprits : la scolastique avec ce vain éclat sans goût, avec cette importance qu'elle attachait aux mots, avec tout son vide, ne put soutenir l'éclat de cette lumière ; les meilleures têtes du temps l'attaquèrent par la raison et les railleries, et en dévoilèrent toute la nudité; leurs adversaires, les défenseurs de l'ancienne école, ne se contentèrent pas de se retrancher derrière le seul boulevard qu'ils eussent, et de dire que la lumière ne pouvait être que dans leur doctrine ; mais ils voulurent même, par un zèle aveugle et menaçant, éclipser ces rayons lumineux qui commençaient à former un nouveau jour (*). Il "y avait en Allemagne un savant, le plus instruit qu'ait jamais produit notre patrie, qui étendait partout les nouvelles lumières de lascîencfe, Reuchlin, dontl'esprit était si vaste qu'on a dit de lui: qu'il réunissait en sa personne tous les arts , toutes les sciences , toutes les connaissances qui ont été trouvées dans le monde chrétien ; et tout cela n'avait pas rapport à
{*) Il nt tout pas confondre les scholastiques avec les catholiques. L'auteur semble n'en pat faire assez la distinction : la scbolaitiqu* était alors un reste f «ne ancienne école dégénérée ; les scholastiques étaient des catholiques outrés (Voyeile Dict.de Trévoux). N. T. .
des connaissances fastueuses et frivoles, maïs & la plus profonde connaissance des hommes, delà nature et de Dieu. Cependant une foule de théologiens déchaînèrent leurs passions contre lui, quoiqu*ii vécût avant le temps de la réforme et qu'il n'y prît aucune part. Tous les premiers pasteurs de l'Église, il faut l'avouer, n'étaient pas également plongés dans les ténèbres; car l'évéque d'Augshourg que noua avons déjà cité, Christophe de Stadion, ne crut pas indigne de lui de faire un voyage de sept jours pour aller à Fribourg apprendre à connaître le célèbre Erasme de Rotterdam ; Jean de Dalberg, évéque de Wprms,créa une bibliothèque qu'il remplit des meilleurs écrits, et il aima les sciences jusqu'au point de se faire admettre dans la Société des Savants du Rhin^ fondée par le poète Conrad Celtes. Mais ce nombre de gens raisonnables était trop petit pour résister att zèle aveugle et insensé de ceux qui, en haine de la lumière, confondaient ensemble le bien et le mal et détruisaient ainsi leur propre empire.
La réforme. 1517.
Nous avons développé dans le chapitre précédent les raisons qui depuis plusieurs siècles avaient préparé le schisme de l'Église ; mais les abus dans la prédication et la distribution des indulgences furent le motif le plus prochain et firent éclater Forage.
Les envoyés de la cour de Rome allaient offrir dans
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tu les pays qui reconnaissaient le pape des lettres d'indulgence , par lesquelles les fidèles recevaient la re'mission de toutes les peines de l'Église, méritéespar leurs péchés. Cen'était point une innovation; car déjà , dans les anciens temps de l'Eglise , quand elle punissait les fautes publiques par de sévères et publiques pénitences , par l'exclusion du service divin, souvent pour plusieurs années, etc., il y avait des pénitents, ceux qui se faisaient remarquer par leur zèle à subir la peine , pour lesquels la durée était abrégée par Févêque , ou la peine changée en des œuvres de piété. Au temps des croisades, les papes accordèrent à tous ceux qui s'engageaient à courir les dangers et les fatigues de ces expéditions, la rémission de toutes les peines de l'Église qu'ils auraient pu encourir. Plus tard, cette même faveur fut accordée à ceux qui, sans prendre part à ces saintes expéditions, avancèrent pour elles des sommes d'argent. Après le temps des croisades, on étendit le but de ces amendes expiatoires à. d'autres œuvres pieuses, à l'édification d'églises, d'écoles, etc. Et quand l'Europe fut menacée de plus près par les Turcs , les guerres contre ces infidèles fournirent encore aux papes une foule d'occasions de répandre des lettres d'indulgence. Mais bientôt la croyance que les lettres d'indulgence effaçaient le péché même, erreur tout-à-fait conforme aux idées grossières et dépravées de cette époque, se glissa parmi le peuple et y fut entretenue par certains prédicateurs des indigences; tandis que d'un autre coté se ré-
pandait le doute sur l'emploi des sommes exclusivement à des œuvres depiété. Alors lès princes et les peuples élevèrent des plaintes sur l'abus qu'on en faisait, et plus tard le concile de Trente lança un décret contre les criminels prédicateurs des indulgences, « qui se servent de la parole de Dieu pour leur propre lucre. »
Pour tirer des indulgences le plus de gain possible , on imagina de les affermer pour toute une province au plus offrant ; l'acquéreur avait luimême des sous-fermiers. Tous ces grossiers abus étaient. commis par amour du lucre. Pour la vente de ces lettres d'indulgence on choisissait des hommes qui, par leur habileté à se servir de la parole, pussent exciter le peuple à acheter en fonle; et l'impudence de certains prédicateurs alla au-delà de toute croyance. Ils vendaient des indulgences pour lès plus giands crimes: vols dans les églises, parjures, meurtres ; bien plus on pouvait même obtenir d'avance, pour les péchés à venir, la promesse de l'indulgence (*).
11 est tout-à-fait inutile de dire quelle influence un pareil abus de la religion devait avoir sur la moralité des hommes.
Le mécontentement long-temps comprimé éclata enfin , quand le pape Léon X, en l'année 1516, an-
(*) Voyez les plaintes que les princes allemands portèrent devant le pape Adrien à la diète de Nuremberg en i&22. Histoire d Allemagne, par Sçbmidt, tome xi, p. 58»
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non ça de nouvelles indulgences , afin de pouvoir achever Péglise de Saipt-Pierre à Rome , commencée par son prédécesseur Jules II. La croyance 3e répandit généralement qu'une partie des sommes, notamment la collecte de la Saxe et des autres pays jusqu'à la mer Baltique , n'étaient point destinées à bâtir l'église de Saint-Pierre, mais bien à la sœur du pape. De plus , les prédicateurs qu'on employa 4ans cette occasion, surtout un certain Bernard Sqmson et Jean Tézel , qui parcouraient l'un la Suisse et l'autre la Saxe, soulevèrent par leur conduite la plus grande indignation.
Alors parut Martin Luther, né en 1483 ; àEisleten en Thuringe , moine de Tordre des Augustins et professeur de théologie à l'université de Witenberg r qui s'éleva publiquement contre les indulgences et lança la veille de la Toussaint c'est-à-dire le 31 octobre 1517, dans l'église du château 4e \Vittenberg, quatre-vingt-quinze proposition? par lesquelles il attaquait aYeç chaleur le trafic des indulgences, et il défiait en même temps tous les say&Uts de les contester dans une dissertation publique. Pe pareilles provocations en matière de croyance n'étaient pas rares ; mais il régnait dans celles de Luther W kp$3gç pi hardi çt un esprit si libre qu'elles obtinrent apssîtôt unç grande vogue et furpnt lues avec passion par toute l'Allemagne, « II prétendait que le pape n'avait par lui-même aucune puissance trtrôr remettre tes pédrés , qu'il pouvait seulement déclarer qu'ils étaient retnis par Dieu ; que tout ce
que le pape pyait de puissance à ce siget les évéques et les curés l'avaient aussi j que quiconque se repentait vraiment de ses fautes , obtenait la rémission de la peine sans les indulgences ; que les trésors du Sauveur et de l'Eglise appartenaient si bien à tous les fidèles que le pape n'avait aucun droit de leur en f^ire une nouvelle distribution, etc. » Du reste il iTavait alors aucunement l'intention d'attaquer l'autorité du pape ni celle de J'anciennç Eglise. Mai§ déjà sa doctrine sur les indulgences avait soulevé une violentç contradiction de la part dé Tézel et de ses amis, particulièrement les Dominicains , qui depuis long-temps étaient ennemis de l'ordre des Augustins ; ils le proclamèrent comme un hérétique et ils parlaient déjà de glaive et de bûcher.
Dans Rome on gardait le silence , bien que les contestations durassent depuis près (Je neuf mois. Ce n'est pas que l'affaire nry fût connue j mais le pape Léon ne la regardait probablement que comme une tracassçrie de mpine, et surtout, on ne connaissait point l'Allemagne à Rome. On la regardait toujours comme un pays demi-sauvage , dont la population était patiente, accoutumée à l'obéissance et lente à prendre une résolution : cette ignorance sur notre peuple et ce mépris pour lui furent mortels pour la chaire pontificale et causèrent chez nous des désordres inexprimables.
Enfin, au mois d'août 1518, Luther fut appelé à Rome pour avoir à répondre devant le tribunal du
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pape. Mais, l'électeur de Saxe aussi bien que l'université de Wittenberg, qui fondée tout nouvellement devait à Luther son rapide accroissement, ne voulurent pas lui laisser faire ce voyage trop dangereux.
Il obtint par leur entremise la permission dérégler son affaire en Allemagne et enfin de se présenter, au mois d'octobre 1518, à la diète d'Augsbourg, devant le nonce du pape, Thomas de Vio, de Gaëte, connu ordinairement sous le nom de Cajetan .Celui-ci exigea de lui une rétractation. Luther déclara qu'il y était tout disposé, pourvu qu'on pût le convaincre d'erreur par l'Ecriture sainte. Mais le cardinal qui regardait comme contraire à sa dignité de disputer avec un moine , finit promptement la contestation en ces termes: « Va-t-en et ne reviens que pour faire ta rétractation. » Alors Luther lui fit remettre un écrit justificatif, où il avouait s'être trop laissé emporter et n*a voir pas parlé du pape avec tout le respect qu'il lui devait; et il promettait de garder désormais le silence, si de leur coté ses adversaires voulaient en faire autant sur son compte. Mais n'ayant reçu aucune réponse à cet écrit, il crut devoir se tourner vers le pape et rédigea en latin avec un notaire et dés témoins un appel d'un mauvais jugement à un meilleur devant le pape. Il le fit afficher publiquement sur la porte de la cathédrale d'Augsbourg ; ensuite il quitta la ville. Cet écrit prouve que Luther n'avait pas encore alors pris la résolution de se séparer de l'Eglise romaine. Mais la force des circonstances et la chaleur
de la dispute avec ses adversaires l'y amenèrent peu à peu.
Un professeur de théologie à Ingolstadt en Bavière, le docteur Jean Eck ou Eckius, le plus habile athlète catholique, provoqua dans l'année 4519, Luther et un professeur de Wittenberg, André Carlstadt, à une dissertation publique sur les matières de la foi, dans la ville de Leipzig, qui faisait partie du territoire de George, duc de Saxe. Ils y parurent tous les deux, accompagnés de Philippe Melanchton qui devint plus tard si célèbre et était alors à Wittenberg comme professeur de grec. Les conférences durèrent depuis le 27 juin jusqu'au 13 juillet 1519; on discuta beaucoup sur les principaux articles de foi et sur le respect dû au pape; mais, comme il arrive presque toujours dans les contestations, où on se laisse aller à tout le feu de son esprit , on échangea de part et d'autre des paroles dures et piquantes j Eck partit delà pour Rome, et réclama contre les hérétiques tous les foudres de la puissance pontificale. En effet il reparut bientôt en Allemagne avec une bulle du pape qui signalait quarante-et-une propositions de Luther comme hérétiques et le mettait luimême au ban de l'Eglise, pour le cas où il ne se serait pas publiquement rétracté au bout de seize jours ; et il s'empressa de la répandre dans toutes les villes d'Allemagne. Mais elle ne fut reçue que dans quelques endroits : le magistrat en défendait les affiches et le peuple les déchirait, tant la nouvelle doctrine avait déjà de prosélytes. Alors Lutter en vint à une action
qui brisa pour toujours le lieji qui aurait pu l'attacher encore à l'ancienne Église. Il convoqua toute Puni* versité de Wittenbcrg par une affichepublique pour le 10 octobre 1520, devant la porte de l'Eslterj les étudiants y élevèrent un bûcher, un maître de l'université y mit le feu et Luther au milieu de$ cris d'applaudissements de rassemblée y jeta dans les flammes la bulle du pape, le droit cajion et les écrits dTSck.
Progrès rapides 4e la nouvelle doctrine.
Il n'est pas possible de dire avec quelle rapidité ces dogmes se répandirent d'un bout de PAJlemagnq jusqu'à l'autre et même au-delà de ses frontières (*), On ne peut rien comparer de matériel pourl,a célérité* ce fut un incendie qui se communiqua aussi vite que la pensée, parce que partout étflit une matière inflammable qui ne demandait qu'une étincelle. Quand uq