LIV. VIT
première institution des "cantons. Plus les Fraoks pénétrèrent avant dans la Gaule, plus fut grand le nombre des hommes teutschs qui se joignirent à eux. Il se trouva partout des esclaves et des affranchis de race teutsche qui, oés libres et peut-être de noble famille , n'étaient arrivés que par le malheur et le hasard à ce degré d'abaissement. Ceux de ces hommes ainsi délivrés qui ne purent se joindre au corps militaire reçurent successivement dans les futurs cantons , sous la protection du comte et de ses hommes d'armes, une propriété foncière faisant partie de la terre salique (31), dont la masse devenait plus grande avec chaque progrès des conquérans. De plus il se trouvait certainement encore dans ces contrées, jusqu'à la Loire et au delà, des familles teulsches établies dans des colonies par les Romains, et auxquelles maintenant lesFranks laissèrent leurs biens en propriété et comme Yéritables héritages, parce qu'elles étaient composées de barbares qui voulaient vivre selon le droit salien. EnOn il ne manqua sans doute pas alors de nouveaux arrivans , venus des cantons du Teutschland pour suivre la fortune, et qui obtinrent des demeures et des propriétés foncières libres (32) ; mais comme pour tous ces hommes reconnus en quahlé de propriétaires fonciers libres il fallut introduire des relations régulières, les Franks s'écartèrent nécessairement des institutions en vigueur dans les cantons teutschs (33). Mais tout dans ces cantons avait une double forme, une forme militaire et une forme civile. Le propriétaire était défenseur (wehr) et associé au droit commun : comme défenseur, il se mettait sous les armes au jour du danger^ comme associé au droit, ii participait à rassemblée de la communauté, de la marche, du canton, et il votait les lois selon lesquelles FÉtat devait subsister et vivre. Dans rassemblée on élisait aussi les chefs qui dans la paix devaient faire exécuter les lois et dans la guerre conduire les défenseurs au combat \ enfin s'il se commettait des délits ou des crimes, on y déterminait les peines à infliger aux coupables (34).
On conserva de cette ancienne institution, dans Tempire des Franks, tout ce qui pouvait s'accorder avec le nouvel état de choses. Il fallut admettre plusieurs changemens essentiels. Si dans les cantons teutschs il y avait de grandes familles, des familles de seigneurs ter-
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riens, qui, non en droit, mais par suite des mœurs et des relations nationales ^ étaient placées au-dessus de tous les autres hommes, si par conséquent il y avait une noblesse de propriété foncière, de dévouement, d'exploits et de gloire , cette distinction entre les hommes devait disparaître dans l'empire des Franks, et aucun privilège, de quelque nature qu'il fût, ne pouvait trouver place parmi les hommes libres. Les conquérans seuls, les véritables Saliens, les fondateurs et les créateurs du nouvel empire, pouvaient avec raison réclamer un privilège; on ne pouvait y songer parmi les possesseurs territoriaux. Celle noblesse que nous avons indiquée dans les anciens cantons teutschs était une œuvre de la nature, produite par la vie successive des générations dans le cours de plusieurs siècles -, ici , dans Tempire des Franks,' il n'y avait qu'une œuvre des hommes : tout était nouveau, tout était égal d'origine et de position. La propriété foncière dans Tempire des Franks n'était pas nne possession ancienne, héréditaire, gagnée par les longs travaux et par les efforts des ancêtres , augmentée par les travaux du possesseur luimême et par la fortune qui élève et renverse les hommes, mais c'était un don libre que le nouveau propriétaire recevait de la main des conquérans , et précisément pour cela toutes les relations devaient être fixées et réglées d'une manière égale, car ces relations n'étaient pas autre chose que les conditions auxquelles la propriété avait été concédée par les conquérans au nouveau possesseur. Les conquérans eux-mêmes ne pouvaient se placer au-dessus des autres hommes libres que dans certaines choses qui se rapportaient h l'empire et au maintien deja domination, parce que, dans l'esprit des Teutschs , il n'y avait rien de plu» élevé dans la vie humaine que la liberté (35). L'arbitraire aussi, qui, dans les cantons teutschs, était laissé aux individus, devait être restreint pour l'empire des Franks. Dans sa maison , dans son domaine , le nouveau propriétaire foncier pouvait encore être comme auparavant maître et souverain; il pouvait conserver son ancienne position à l'égard de ses lites et de ses vassaux , à l'égard de ses domestiques. Mais la bannière royale flottait sur toutes les autres relations sociales; et bien que les affaires intérieures du canton fussent laissées à la décision des habitans libres du cantoui
celle bannière faisait pourtant valoir partout sa puissance. Dans Tempire des Franks, le défenseur libre, appelé baron, devait se mettre sous les armes avec ses lites ou vassaux lorsque le roi déployait son étendard ^ il devait paraître dans rassemblée de la communauté à laquelle il appartenait; il devait siéger comme juge lorsqu'il en était requis. S'il négligeait de paraître dans Tune ou dans Taulre de ces circonstances, il n'était point châtié comme un ennemi, mais puni comme un homme soumis à des obligations légales (36).
Des communautés on forma, i ce qu'il semble, des marches^ des marches on forma des cantons. Une communauté se composait de dix propriétaires fonciers libres, avec leurs vassaux et leurs serfs-, elle s'appelait dizaine; son chef s'appelailrfûewicr (ze/icn/cr), d'où la langue corrompue delaloi salique a fait tunginus (37). Dix communautés formaient une marche (38); son nom était centaine (Jxunderte)^ dans la langue latine de ce temps cenlena (39); son chef s'appelait centenier {hundert-mann), centenarius {centgraf). Le nombre des marches qui composaient un canton était indéterminé; il dépendait des relations et des circonstances. Le chef du canton , comme nous l'avons déjà remarqué , s'appelait graf ou comte. Les tungins et les centeniers étaient vraisemblablement élus, selon l'usage teulsch, par les communautés et par les marches; les comtes étaient établis par le roi, qui, avec ses leules, était souverain du pays. L'élection des tungins et des centeniers était sans doute confirmée par les comtes en signe de suzeraineté (40). Le tungin, le centenier et le comte veillaient au maintien de la tranquillité et de Tordre et aux intérêts de l'empire. En cas de guerre, le tungin conduisait sa communauté à l'armée , le cent^ier la marche, et le comte, appelé duc alors, les réunissait tous sous la bannière royale (41). Mais les Romains qui demeuraient dans Tes limites du canton restaient dans des relations incertaines et attendaient leur sort de la marche des choses. Leur propriété foncière appartenait au roi et à ses leules; eux-mêmes, bien qu'ils fussent appelés libres, étaient les lites ou vassaux du corps des compagnons en général cl obligés à payer le tribut ou à se soumettre aux services que le corps de compagnons jugeait ù propos de leur imposer.
De cette manière on fît pour la p^ix cl la
sûreté du pays ce qu'il était possible de faire selon l'état des choses et la mesure des moyens qui étaient à la disposition des Fraoks; mais ces moyens ne furent pas suflisaos. Les villes et la vie des villes ne furent pas comprises dans celle disposition des canlons et ne pouvaient l'être. Si Chlodwig el les siens pesèrent toutes les relations, ils durent s'avouer sans aucun doute qu'ils seraient hors d'état de conserver un pays d'une telle étendue et couvert de tant de villes s'ils ne s'eflbrçaient de s'en concilier les habilans. Ils n'avaient rien à craindre des habilans des campagnes, mais les villes les menaçaient d'un danger d'autant plus grand. Et par quel autre moyen auraient-ils pu rendre les villes favorables à leur nouvelle domination, sinon en ménageant leur droit el leurs mœurs, en reconnaissant et en facilitant les relations sociales et la vie domestique des habilans? Certainement il ne leur resta que le choix entre deux partis : détruire entièrement les villes , ou les laisser subsister à leur ancienne manière sans porter atteinte à leur vie intérieure. La destruction leur eût peut-être réussi pour deux ou trois villes; leurs ressources auraient difficilement suffi pour en ruiner beaucoup*. Si le souvenir s'était réveillé dans les habilans qu'ils avaient des bras, des os dans les bras et de la moelle dans les os, la puissance des Franks aurait bientôt péri devant les masses d'hommes que les villes renfermaient dans leurs murs. Et quel motif aurait porté les Franks à une telle cruauté ? La sauvage nécessité de la guerre entraîna vraisemblablement cette cruauté sur les bords du Rhin et dans la Gaule septentrionale : en temps de paix elle était contraire à la nature humaine. Et qu'auraient-ils fait de ces hommes avec leurs connaissances et leur industrie? et à quoi leur aurait servi un pays dépeuplé? Mais il leur était tout aussi peu permis de songer à une transformation de la vie dans les villes; ils n'avaient aucun moyen de l'opérer. L'industrie, le mouvement, le travail des villes leur étaient inconnus ; ils étaient incapables de démêler les relations confondues, et encore moins pouvaient-ils les régler d'après la mesure que donnaient leurs opinions et leur expérience. Maisenlaissantsubsisterles villes, ils s'imposèrent à eux-mêmes la nécessité de les laisser subsister avec l'organisation qu'ils leur trouvèrent. Probablement ils ce considérèrent, dans les villes