LIV. IX
pemenC. On ne devait pas en vouloir aux ecclésiastiques de tenir à rinviolabiliié des biens du clergé autant qu^à leur accroissement, parce qu'un accroissement sans inviolabilité n'aurait eu qu'une valeur bien incertaine ; mais ce qui fut impie, ce qui mérite le mépris, ce sont les ignobles moyens de mensonge et de faux miracles par lesquels, presque cent-vingt ans encore après sa mort, pour effrayer les princes et les rois à venir, ils représentèrent Karl comme livré aux éternels tourmens de Tenfer à cause de ses usurpations sur les biens de rÉglise. Karl-Marlell Tut assurément un grand héros et un homme prudent -, peut-être nous apparattrail-ilaussicommeunhommed'une noble nature si le malheur de ce temps n'avait rendu impossible toute tradition exacte et n'avait par-là même souvent donné lieu à la méfiance. La pauvreté elle défaut de génie des écrivains qui font mention de lui rendent impossible de l'apprécier complètement. Il apparaît comme une étoile isolée ; aucun homme n'est nommé avec lui ni dans la guerre ni dans le conseil : tout ce qui se fait est son propre ouvrage. On ne dit ni comment il forma son armée, ni comment il la conduisit, ni comment il la récompensa ; on ne dit rien de ses revenus , rien de la tenue de sa cour, on ne connaît même pas la ville où se trouvait son palais princier. Comment serait-il possible de porter un jugement Juste et vrai sur cet homme ? Ce qu'il y a de certain , c'est que l'œuvre fondée en secret par ArnulfdeMetz etparPippin de Landen, continuée avec dissimulation par Pippin d'Hcrstall, et & laquelle Karl-Martell lui-même contribua bien plus ouvertement, n'avait pas été terminée par lui; et peut-être fout ce grand travail de trois ou quatre générations aurait-il pu être perdu si Karl n'avait laissé un fils qui possédait le génie , la force et le courage nécessaires pour accomplir l'édifice, pour hasarder beaucoup et pour se maintenir.
En effet, déjà avant la mort de son père, Pippin , second fils de Karl , s'était rendu dans la Gaule méridionale pour s'assurer, à ce qu'on affirme, des pays bourguignons. Il paraît que Swanahild , femme de Karl , ne vit dans cette entreprise que le projet d'enlever à son fils Grifo le territoire qui lui avait été assigné par son père ; il se peut donc qu'elle prit des contre-mesures, que par exemple elle fit alliance avec les ducs de Bavière et d*Âquitaine.
CHAP. XI
Aussitôt donc que Karl son mari fut mort , elle s'enfuit avec son fils Grifo, devant les armes ou devant les embûches de ses implacables beauxfils, dans la ville forte de Laon *, mais sa bellefille Hildetrud, sœur germaine de ses beauxfils, l'engagea alors ou l'avait déjà engagée avant la mort de Karl à s'enfuir en Bavière auprès du duc Odilo son parent. Et cette circonstance que Hildetrud quitta le parti de ses frères et se prononça pour Swanahild et pour Grifo, fils de celle-ci, semble autoriser la conjecture que les deux frères aînés ne se montrèrent pas justes à l'égard de leur beau-frère et de sa mère. Swanahild , lorsqu'elle se renferma avec son fils dans Laon, avait sans doute espéré que le duc Hunâld d'Aquitaine et le duc Odilo de Bavière , réfléchissant à l'importance du moment, prendraient aussitôt les armes et forceraient les deux frères, leurs ennemis, à se tourner vers le sud et vers l'est ; elle crut que jusqu'à ce hioment elle pourrait se défendre dans Laon avec ses partisans et que cette double guerre amènerait une vicissitude favorable. Dans le fait Hunald ne tarda pas à commencer la guerre, et Odilo prit une position doublement hostile à l'égard des fils aînés de Karl : il prit les armes pour l'ancienne indépendance des Bavarois et épousa Hildetrud, fille de Karl, sans s'inquiéter des frères de celle-ci.
Karlmann et Pippin toutefois, conduits par le génie de leur père , ne se laissèrent ni diviser ni troubler, regardant le danger le plus proche comme le plus menaçant. Ils marchèrent aussitôt avec leurs forces réunies contre Laon, elles Franks répondirent volontiers à leur appel; car bien qu'ils désirassent peut-être une séparation du gouvernement de l'empire d'après les frontières nationales, ils étaient pourtant opposés à tout partage ultérieur, et ils reconnaissaient peut-être, en songeant auxdeux ducs ennemis et aux Sarrasins, la nécessité de réunir toutes les forces si l'on voulait empêcher l'empire tout entier de s'écrouler. La malheureuse mère ne put résister à ces forces avec son fils enfant. Dans leur désespoir, ils se remirent volontairement au pouvoir des frères ; mais leur confiance fut trompée : Karlmann enferma le jeune prince Grifo dans un château des Ar-
dennes, et Swanahild sa mère fui confinée dans le couvent de Chelles.
Cet événement cependant avait donne aux ducs d'Aquitaine et de Bavière le temps de
mieux se préporer. Ils avaient fait alliance ensemble pour se soutenir mutuellement, en sorte que run s'a vancerail avec d'au tant plus de forces contre les deux frères que Tautre serait plus vigoureusement pressé par eux , et Odilo ne négligea pas de soulever les Souabes et les Saxons ^ on dit même quMl fît alliance avec les peuples Slaves. Dans celle situation , Karlmann et Plppin ne devaient pas être sans inquiétude, surtout s'ils pensaient aux Sarrasins. Ils résolurent de tenter d'abord la fortune contre Hunald, duc d'Aquitaine, en partie à cause des Sarrasins dont ils craignaient le retour, en partie parce qu'ils se trouvaient avec leurs armées dans la Gaule ; mais dans ces circonstances ils crurent aussi nécessaire de décorer encore une fois du nom royal un prince de la malheureuse famille de Merwig. La nature et le caractère de celle élévation no sont connus de personne-, le lieu même où elle se fit n'est pas nommé -, mais elle se rapporte & l'an 742 , et personne ne peut se faire illusion sur le vain jeu qui fut Joué ici, moins avec la dignité royale qu'avec le titre de roi. Évidemment le duc Odilo et Hunald donnèrent comme motifs de leur défection qu'ils n'avaient contracté d'obligation avec Tempire des Franks que sous les rois mérovingiens , mais non sous les maires du palais rebelles dont ils se regardaient comme les égaux et auxquels ils se croyaient supérieurs. Cet ap« pel au titre de roi peut n'être pas resté sans influence sur les esprits des Franks ] les vieux souvenirs s'étaient réveillés en eux, et les hommes commencèren^ft reporter leurs regards sur les Jours qui s'étaient écoulés pour rechercher le fondement des droits et des devoirs. Karlmann et Pippin voulurent prévenir avec prudence les suites de ces réflexions; c'est pour cela qu'ils placèrent de nouveau un roi sur le trône déshonoré et sans éclat qui était resté inoccupé pendant cinq ans : le roi s'appelait Childérich ou Hildérich , et personne ne $a\l quel fut son père, où il avait vécu Jusqu'alors et quel était son âge; bien plus, la plupart des écrivains ne parlent de lui qu'au moment de ta déposition, et celle mention n'est motivée ni sur Famour de la vérité ni sur leur compassion pour le malheur et sur leur respect pour la vieille race royale , mais seulement sur leur dévouement pour une nouvelle race plus heureuse.
Du reste tout dans ce moment était in-
différent pour l'œuvre de réieclion ; Ghildérich ne devait être autre chose qu^un fantôme, qu'un simulacre qu'on voulait rejeter dans l'obscurité, lorsque les circonstances auraient changé, comme on l'en avait tiré.
Les deux frères passèrent la Loire : l'histoire garde le silence sur leurs actions. Hunald, dit-on, s'enfuit et fut poursuivi. Plusieurs villes fortes furent prises, entre autres le château de Loches dans le pays de Tours. Ils vinrent Jusqu'au vieux Poitiers : là Karlmann et Pippin firent un accomodement pour un nouveau partage de l'empire qui était sans doute devenu nécessaire par la défaite de leur beau-frère , mais qui rend aussi très-douteuse et très-suspecte l'assertion que Karl-MartcU avait exclu d'abord son fils Grifo de l'empire et ne lui en avait accordé une partie qu'au moment de sa mort et sur les sollicitations de la mère de ce prince. Cette indication termine le récit de la campagne d'Aquitaine. Les princes revinrent; on ne peut décider s'ils furent forcés à celle retraite par Hunald, ou si le mouvement qui eut lieu parmi les peuples teulschs les contraignit à renoncer à cette guerre. Cette dernière conjecture est la plus vraisemblable; car, dans celte même année, Karlmann se montra dans le pays des Souabes ou Allemanni, qui, réunis autour de leur duc Théobald, fils de Godefrld, avaient été animés du même esprit d'indépendance qui vivait dans les Bavarois , ou qui , tout en ne dédaignant pas de rester membres de l'empire, refusaient pourtant, comme les Bavarois, de rester soumis aux maires du palais. Les Bavarois et les Souabes avaient évidemment le projet de combattre avec leurs forces réunies; mais ils s'étaient trompés dans leurs calculs : comptant sur un plus long éloignement des deux frères, ils ne s'étaient pas encore réunis que Karlmann arriva avec ses troupes au delà du Rhin et se hâta de surprendre les Souabes et de rompre leur alliance avec les Bavarois. Il réussit dans la première de ces tentatives, mais non dans la seconde. Les Souabes , qui seuls n'étaient pas égaux aux Franks, s'inclinèrent devant cette soudaine tempête , conservèrent la colère dans leur coeur et gardèrent pour les Bavarois la fidélité qu'ils leur avaient Jurée. Karlmann ne se sentait pas assez fort pour attaquer les Bavarois , et l'approche de l'hiver fut un obstacle à de plus grandes entreprises. A peinç les Franks furent-ils partis que l««