LIV. IX, CHAP. XIL
comme les prétentions légitimes des hommes. Laissons incertain ce qui est incertain ^ n^ac^ copions pas la simple vraisemblance avec trop de confiance. L'an 748, Pippin, d'après le récit des écrivains, tint une assemblée nationale à Durcn et y invita le clergé aussi bien que tous les dignitaires et tous les vassaux laïques. En ce même temps Grifo avait déjà passé le Rhin avec tout Téclal d'un prince *, il avait été accompagné par un grand nombre de nobles Jeunes gens et suivi par beaucoup. Aussitôt l'assemblée des Franks, à Duren, résolut une expédition contre Grifo : on ne dit pas ce qui la décida à cette résolution, mais on assure que le roi des Frisons vint d'un côté au secours de Pippin contre les Saxons, et d'autre patt les princes des Slaves avec cent mille hommes. Que Pippin ait su décider ces peuples à prix d'argent et par d'adroites insinuations, ou que, poussé par une inimitié particulière, il soit entré en mouvement dans un temps convenable, il est hors de doute que le prince des Franks profita de cette impulsion pour exécuter son entreprise sur l'intérieur du Teutschland. Peut-être les Franks ne surent-ils pas que l'expédition fût dirigée contre Grifo ^ peut-être s'attendaient-ils à ce que Grifo se rangeât de leur côté avec ses compagnons et avec les forces desThuringiens. Mais Grifo redoutait l'ambition de son frère : une captivité de six années dans le ch&teau de Neubourg avait rempli son âme de méfiance, et pourtant il n'avait pas encore eu le temps de gagner l'aOection des Thuringiens, de réunir leurs forces et de rallier à eux les forces d'au* très peuples tcutschs-, il jugea donc convenable de se retirer. Il se rendit avec ses compagnons en Saxe *, il y fut bien reçu par un peuple menacé. Pippin traversa sans obstacle la Thuringe et marcha en tournant à droite le Harlz, vers la contrée où la Saaie se Jette dans l'Elbe, à travers les cantons limitrophes des Saxons. Sur sa route il reprit le château où Théodcrich le Saxon avait deux fois déjà résidé. Relâché de sa captivité ou ayant trouvé le moyen de s'enfuir, celui-ci tomba de nouveau entre les mains des Franks -, puis les Saxons qu'on appelait Souabes du Nord et qui , à ce qu'il semble, possédaient les deux rives de l'Elbe dans cette contrée, furent forcés par les armes à se soumettre. L'armée des Slaves soutint Pippin dans cette entreprise, et les Souabes du Mord ne courbèrent que devant cette double force j ils
reçurent par violence un baptême profane en même temps qu'ils reconnurent la suzeraineté des Franks.
Grifo, soit qu'il se fût soustrait à ce désastre, soit que précédemment il se fût retiré avec les Saxons propres , se tenait de l'autre côté du Hartz avec ses fidèles, auxquels s'était réunie une armée saxonne. Pippin , après sa victoire remportée sur l'Elbe, s'était retiré de ce fleuve, dont, en cette occasion, il céda peut -être par un traité l'autre rive aux Slaves en dé-» dommagement *, il marcha contre les ennemis, ayant les montagnes à sa gauche. Les ennemis se tenaient fortement retranchés sur l'autre rive du fleuve Oker^ dans le pays qu'on ap« pelle aujourd'hui le duché de Brunswick. Pippin établit son camp en face d'eux avec ses Franks ; mais il n'y eut pas de bataille. Soil que les Saxons redoutassent la lutte, soit qu'il n'existât pas entre eux et Grifo une grande sympathie, soit que Grifo espérât trouver d'un autre côté des secours plus puissans , ce prince quitta les Saxons avec ses compagnons. Les Saxons se dispersèrent dans leurs cantons, et Pippin ne put décider la cause pour laquelle il combattait et la vit soumise à une nou« velle incertitude. Il put dans sa colère dévaster au loin le pays des Saxons; mais il ne lui resta autre chose à faire que de retourner vers le Rhin pour faire de nouveaux armement et préparer une nouvelle expédition (3).
Grifo en effet, en se séparant des Saxons , conduisit avec hardiesse et résolution ses compagnons du Hartz en Bavière, en tra* versant la Thuringe pour se diriger sur le Danube. Le duc Odilo était mort et n'avait laissé qu'un fils nommé Tassilo, qu'il avait eu environ six ans auparavant de Chiltrud, sœur des princes franks. Il n'est pas invraisem« blable que les Bavarois aient appelé le prince Grifo afin qu'à leur tête il pût défendre la cause de son neveu et sa propre cause contre Tambi* tion et l'usurpation de Pippin , car déjà dana sa course précipitée, Schwidger, seigneur puis* sant , vint le trouver dans la Bavière septentrionale \ il lui consacra son èpée et ses forces , comme son dévouement et sa fidélité : il fut reçu avec Joie â Ratisbonne. Chiltrud se mit avec son fils sous la protection de son frère, qui, comme elle-même, était détesté de ses autres frères et qui plus qu'elle avait souffert de cetle haine; et les Bavarois se rangèrent
aveclear antique fidélité autour de leur jeune Agilolfing, autour de la mère qui veillait sur lui et de son oncle persécuté. Aussitôt Tancien esprit de liberté se réveilla chez les Souabes. Autour de Lanfrid , fils du dernier duc des Souabes, qui demeurait vraisemblablement en Bavière , se réunirent des Souabes fidèles pour partager la lutte et la fortune des Bavarois ; mais le sort des Souabes était déjà décidé. Ces hommes contribuèrent tout au plus à retarder pour un temps le destin de la maison princière des Bavarois.
L'année suivante en effet, 749, Pippin s'avança du Rhin contre les Bavarois et contre son frère. Les Bavarois n'osèrent pas prendre position sur le Lech , soit qu'ils se souvins* sent des désastres qu'ils avaient éprouvés dans les guerres précédentes, soit qu'ils espérassent que rinn , qui une fois déjà les avait protégés contre les forces des Franks, arrêterait de nouveau le prince Pippin, et que derrière ce fleuve ils pourraient sauver plus sûrement leur vie et leurs possessions. Selon l'usage de leurs ancêtres , ils transportèrent au delà du fleuve leurs femmes et leurs enfans ; ils abandonnèrent à Uennemi le pays désolé et les villes sans habitans , et tous ils se préparèrent à défendre sur les bords de l'inn ce qu'ils avaient de plus cher. Mais Pippin ne recula pas comme quatre ans auparavant; il parut sur la rive gauche du fleuve ; il prit les mesures nécessaires pour jeter un pont et pour frapper un coup décisif. Il se peut que ces mesures aient éveillé des inquiétudes chez les Bavarois ; leur retraite avec femmes et enfans avait eu son influence, et la pensée de fuir plus loin excitait la crainte et la terreur. D'autre part, Pippin pouvait aussi craindre la continuation de la guerre , parce que Tépée des Bavarois, sur les dernières limites de la patrie, pouvait devenir redoutable, et parce que les suites d'un désastre pouvaient être incalculables pour lui. On en vint donc à des négociations*, un traité mit tout d'accord, mais pour le moment. Les Bavarois durent reconnaître la suzeraineté de l'empiredesIYanksetlapuissancedcs maires du palais dans cet empire ; d'un autre côté, ils conservèrent leurs princes héréditaires. Le jeune Tassilo, Agilolfing, neveu de Pippin , fut établi duc , et vraisemblablement on institua une régence qui fut acceptée par son oncle. Grifo «t tous 9es compagnons obtinrent leur pardon.
Grifo dut abandonner toutes ses prétentions à être l'égal de son frère , et il obtint en dédommagement la ville du Mans en Gaule avec douze comtés : On accorda des fiefs à ses leutes, afin que désormais ils pussent reporter la fidélité qu'ils avaient montrée à leur prince sur le frère plus heureux de celui-ci. Vraisemblablement, Lanfrid obtint aussi des bénéfices dans l'intérieur de la Gaule, où la race princière des AUemanni s'éteignit en lui ou en ses successeurs ; du moins l'histoire garde désormais le silence à son égard.
Pippin se présenta donc victorieux et puis-* sant, et tousles cantons qui jadis avaient appartenu à l'empire des Franks reconnurent sa suzeraineté. Dans cette splendeur il put sembler convenable au petit-fils d'achever l'œuvre de ses ancêtres. Il devait subir les conséquences du passé ^ ce qui s'était fait dans les générations précédentes ne pouvait être ni détruit ni renié par les générations présentes. Que les Mérovingiens fussent tombés par leur propre faute, par la force des choses ou bien par de perfides artifices , assez bas pour ne plus exciter que la compassion ou la pitié , cela pouvait bien soulever la réflexion des hommes de cette époque \ mais cela ne pouvait être pris par eux en sérieuse considération sous l'empire des nécessités du siècle. L'ancienne souche restait là sans forme et sans beauté ; les racines étaient pourries,les branches élaientdesséchées^ lesmoyens manquaient de lui rendre de la force et une vie nouvelle. Sur Pippin reposait la puissance que donnent la richesse des exploits brillans et le souvenir d'illustres ancêtres ^ la dignité même ne manquait pas à cette puissance , mais seulement le litre de roi ^ et bien que ce titre semblât être séparé de la puissance et de la dignité , bien que par là même il parût vain , il n'était pas pourtant sans une grande importance : il y avait en lui cette force mystérieuse qui rattache les générations postérieures aux générations précédentes et ne leur permet pas de rompre le lien qui réunit le présent au passé. Ce titre exerçait encore une influence profonde sur les esprits, influence prouvée par cette circonstance que les princes des peuples teutschs et des Aquitains trouvèrent toujours en lui la justification de leur résistance à la suzeraineté des Franks, sous prétexte que celle-ci n'était pas exercée par le roi, mais seulement par le maire du palais du roi,