LIV. IX
non par le mattre, mais par le serviteur. Pippin de Herstall et Karl-Marteli, au fatte de la puissance 9 n'avaient pu non plus échapper à la force que Tbistoire des siècles précédens avait attachée au titre de roi , et Karlmann et Pippin avaient reconnu la valeur de ce titre lorsqu'ils avaient placé Chlidérich III sur le siège doré. Et bien qu'eux tous, pères, fils et petits-fils, n'eussent aucune considération pour le prince mérovingien dont le titre royal désignait le temps et le règne dans les diplômes et dans les chroniques, ce roi pourtant put se présenter plus d'une fois à leurs âmes comme un effrayant fantôme , et sur les murs de leurs palais ils purent lire plus d'une fois les caractères mystérieux de Thistoire : a Yos ornemens les plus beaux sont les fruits du vol, et de quoi vous sert le vol ? Votre couronne n'est pas un diadème , votre siège n'est pas un trône , votre pourpre n'est pas un manteau royal : le mensonge est votre nature , la déception est votre œuvre. »
Mais comment pouvait-on Joindre le titre de roi & la puissance et à la dignité ? Le père , le fils , le petit-fils avaient joué avec ce titre un jeu équivoque *, ils avaient fait des essais de toute nature, et ils avaient placé des' rois sur le trône et les en avaient précipités. Ils avaient laissé le trône vide et s'étaient attribué à euxmêmes le royaume ; mais ils n'étaient pas allés plus loin. A force de hauts faits, ils étaient arrivés au dernier degré de l'échelle ; mais sur les degrés les plus élevés , comme sur les degrés les plus bas, ils voyaient un immense abtme entre eux et le droit de prendre le titre de roi. Une égale obscurité enveloppait l'origine du peuple frank et celle de la maison royale des Mérovingiens , et si les Franks avaient le droit d'élire d'autres rois , les membres de la maison royale avaient seuls le droit d'être élus , et ce droit ne pouvait être acquis par aucun fait, par aucune gloire, par aucune vertu.
Pippin voulut franchir cet abtme entre le fait et le droit. L'histoire ne nous donne pas les moyens de décider pour quelle raison il abandonna la route suivie par son père et son aïeul; on trouve à peine quelques motifs dans les cir* constances. Pippin lui-même était dans la forec de l'âge ; ses enfans étaient Jeunes , les agitations étaient calmées. Quant à Grifo, il était impossible de supposer qu'il vit avec moins d'amertume son frère sur le trône qu'en
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possession de la première dignité de l'État. D'autre part la maison mérovingienne était faible. Il est difficile d'alDrmer qu'indépendamment du roi Ghilpérich , elle ait eu encore un héritier mâle (4). On ne voit pas non plus dans l'empire des Franks une famille ou un homme qui eût pu inspirer quelque inquiétude à Pippin ou à sa famille ; il n'était donc pas nécessaire de se hâter. Et si on peut faire un mérite à Pippin de ne s'être pas délivré en secret et par la violence du dernier membre de la famille royale (et certainement cet homme puissant aurait trouvé pour exécuter ce crime plus d'une main et plus d'un moyen), on peut à peine concevoir pourquoi il n'attendit pas le cours de la nature, pourquoi il ne permit pas au dernier Mérovingien d'aller rejoindre en paix ses aïeux. Car à Texlinclion de la maison royale, personne, â ce qu'il semble, n'aurait pu disputer le trône â lui et â sa famille si ses suc* cesseurs s'étaient tenus à son niveau ou à celui de ses ancêtres; le reproche d'avoir obscurci Téclat de l'ancienne maison royale et d'avoir violemment renversé un édifice, tout lézardé qu'il fût, ne l'aurait pas at« teint.
L'examen de toutes ces relations met presque hors de doute que Pippin Ait plutôt poussé à s'emparer du trône qu'il ne chercha lui-même à y arriver. On ne peut nier en elTel que l'Église devait gagner à son éiévalion plus que lui-même. L'Église dut par conséquent attacher plus d'importance â ce qu'il prît possession du trône par l'élimination des Mérovingiens quipouvaientexister encore, plulôtqueparl'entière extinction de cette famille. Ceci même rend très-vraisemblable que Pippin dut son élévation à la dignité royale à l'Église et surtout à l'archevêque Boniface, ou que du moins celuici , soit par ses propres efforts, soit à l'instigation du pape , prit la plus grande part à cette œuvre.
En effet le danger dont les Langobards menaçaient le siège apostolique n'était pas passé ; bien plus, malgré quelque repos, ce danger était toujours devenu plus grand , et chaque année pouvait l'augmenter encore.
Dans cette incertitude, le pape avait besoin de quelque confiance et d'un secours décisif au jour de la nécessité pour empêcher le siège apostolique d'être renversé par les Langobards â demi hérétiques , pour empêcher tout rédi**
flce ecclésiastique, qu'il avait fallu des siècles pour construire, d'être ruiné par ce peuple ; et ce secours* ainsi que les deux derniers papes du nom de Grégoire Pavaient senti, ne pouvait se trouver nulle part qu'en Thomme qui dans Tempire des Franks était maître des affaires publiques. Le pape devait donc s'efforcer d'amener cet homme à Tégard du siège apostolique dans des relations telles qu'il eût à cœur la conservation de ce siège autant que le pape pouvait l'avoir lui-même.
D'autre part , dans l'empire des Franks , l'unité de TÉglise était décidée, bien que tous les évêques n'y fussent pas encore gagnés. Le pape était reconnu comme chef suprême , bien que tous ne connussent pas toute l'étendue du pouvoir qu'ils lui avaient accordé. Le clergé , étroitement uni , était ar- . rivé à former un ordre dans Tempirc, et il avait gagné par là une grande influence même sur les affaires purement temporelles. Tous ces succès avalent été obtenus dans te cours d'environ trente ans ^ mais ils n'avaient été obtenus et n'étaient devenus possibles que par la faveur que Pippin de Herstall, que Karl- Martell en particulier et ses fils avaient montrée aux ecclésiastiques. Pour ce motif même, tout l'édifice pouvait être facilement renversé. Si cette faveur résultait simplement de la piété personnelle des princes, un autre prince pouvait retirer au clergé ce que lui avaient accordé les princes qui Jusqu'alors avaient eu lo pouvoir ; mais si elle avait son fondement dans la position singulière du père, du fils et du petit-fils à l'égard des rois de la race de Merwig et à l'égard du peuple des Franks, elle devait cesser aussitôt que cette position serait changée ; et celte position devait changer si on laissait tranquillement s'éteindre la famille mérovingienne , car dans ce cas, personne ne pouvait contester la dignité royale à la famille princière d'Austrasie qui, plus tard, a été appelée la race karolingienne. Si au contraire cette famille était élevée par TÉglise h la dignité royale avant que le dernier Mérovingien eût quitté la vie; si TEglise entreprenait dû combler labtme qui séparait le fait du droit et aidait les Karolîngiens ù le franchir; ou si, ce qui revenait au même, elle entreprenait de Jeter de côté la question du droit, mettre sa propre décision ù la place du droit, si les Franks se prêtaient & colle œuvre et approu-
vaient la décision au mépris du droil et en s'inclinant devant l'influence apostolique du pape, l'Église alors gagnait ce qui lui manquait encore : elle acquérait la plus haute sécurité h laquelle elle pût aspirer ; le trône même devenait une garantie pour elle ; le roi devenait de toute nécessité le protecteur de TÉglise, parce qu'il devait la couronne à l'Église; et la dignité royale, qui s'appuyait Jusqu^alors sur une base purement temporelle, découlait de Dieu par l'Église.
Quoi qu'il en soit , l'Église avait un grand intérêt à précipiter les Mérovingiens du trône poyr y faire monter les Karolingieos. Mais l'histoire de cet événement est peu connue. Il se peut qu'on ait à dessein répandu une certaine obscurité sur toute cette affaire. Les écrivains qui en font mention s'expriment avec la plus sèche brièveté , comme s'il ne s'agissait que des événemens les plus vulgaires. Les écrivains postérieurs en savent plus que les écrivains contemporains, et celui qui en apparence pouvait être le mieux instruit a mieux aimé se taire. Partout se rencontrent des contradictions qu'il est diflicile de résoudre : les personnes et les temps sont confondus d'une manière in« concevable ; nulle part il n'y a de connexion. Quoique ce fait si fécond en résultats ne puisse être soumis au doute , la manière dont il s'accomplit et son développement ne peuvent se découvrir ; bien que la vérité du fait ressorte de toute la situation des choses , on est forcé de renoncer à toute certi'< tude.
Deux ans s'écoulèrent en préparatifs 9 et une foule d'actes divers peuvent avoir eu lieu pour gagner le clergé et les laïques. Pendant ce temps une ambassade se rendit à Rome auprès du pape Zacharie ; elle fut envoyée par le prince Pippin , avec l'avis et l'assentiment d'une diète. A sa tête, était Burchard, évêque de Wurtzbourg, le disciple et l'ami .en qui Boniface mettait toute sa confiance, et de concert avec lui agit Fulrad, prêtre et chapelain, pénétré vraisemblablement du même esprit. Les actes de ces hommes ont été résumés par les écrivains dans une seule question posée au pape et dans une seule réponse de celui-ci; elle en exprime sans doute assez exactement le sens, cl , rendue tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, elle se résume ù peu près en ce qui suit. La question esl celle-ci : « £sl-il boq