‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 159 sur 298 · LIV. X · texte numérisé non relu

LIV. X

en infime temps Désidérius avait jeté dans Tame du pape la plus grande terreur. Comme Etienne n'ayait pas cessé de sommer ce monarque de restituer les biens et les terres de VÈ^ glise qu'il tenait encore en son pouvoir, Désidérius avait résolu de perdre Ghristophore et son fils Sergius, qui l'avaient trompé. Il s'était donc avancé avec des troupes et avait établi son camp sur le Vatican, aux portes de la ville, prétextant qu'il voulait s'entendre directement avec le pape sur leurs intérêts. Le Saint-Père s'était rendu auprès de lui ; mais Désidérius Tavait enfermé dans l'église de Saint-Pierre*, puis il avait mis avec tant d'adresse les passions enjeu, qu'un soulèvement avait éclaté dans la ville, que Ghristophore et Sergius avaient été forcés de s'enfuir, et qu'enOn ils avaient éprouvé le même sort qu'ils avaient fait subir à Constantin, le laïque devenu pape : ils eurent aussi les yeux crevés. Comme cependant le pape avait continué les négociations au sujet des biens de l'Église , Désidérius lui avait répondu avec ironie et mépris : « Que l'apostolique Etienne n'avait plus rien à réclamer de lui ; qu'il devait être satisfait de se voir délivré de Ghristophore et de Sergius, par lesquels il aurait été dominé. Que si dans ce moment même Désidérius ne protégeait pas le successeur des apôtres, celui-ci serait perdu : car le roi des Franks, Karlmann, était l'ami de ces hommes cl se tenait prêt à marcher sur Rome avec son armée pour venger leur mort et faire le pape lui-même prisonnier. »

Tout cela fait comprendre le vif intérêt que le pape portail à la réconciliation des deux rois frères :« Dieu, leur écrivit-il, avait exaucé ses prières et entendu les cris de la douleur que luiavait causés leur discorde.Maintenant sa joie était extrême. Dieu lui-même se réjouissait; tout le chœur des anges était rempli d'allégresse, ainsi que tout le peuple chrétien répandu sur la terre : le démon seul était dans railliction, le démon, ennemi de la paix, propagateur de la discorde, parce qu'il se voyait vaincu et subjugué. Mais eux , ses fils bienaimés, rois Irès-chrétions, devaient à leur tour accomplir leurs promesses, faire rendre entière justice au prince des apôtres, à son vicaire et à la sainte Eglise de Dieu ^ ils devaient en toùle hâte conlraindre les Langobards à restituer à Tapôlre Pierre, au pape, à rÉgli^e, ce qui leur était dû. En récon)pcnsr, la béatitude

CHAP. IV

ne leur fera faute ni dans cette vie ni dans l'au* trc. )) Le pape alla plus loin encore. Vers ce temps, la femme du roi Karlmann, qui venait d'être gagné de nouveau, Gerbergp, princesse franke, lui avait* donné un fils. Etienne écrivit donc à ce monarque : a Que lui, le pape, désirait ardemment, par la grâce du Saint-Esprit, partager avec lui le titre et rafTection d'un père. Qu'en conséquenceilpriaitinstammentsa chrétien lé de lu i accorder la fa veur d'adopter comme son fils spirituel, soit en le tenant dans ses bras sur les fonts baptismaux, soit en lui donnant l'onction avec le saint chrême, l'enfant que Dieu venait de lui donner pour la gloire de l'Église. Que cette faveur lui causerait la plus grande joie dans le Seigneur. » Mais les choses prirent bientôt une autre tournure que l'évêque apostolique ne s'y était attendu.

Il se peut que les Franks n'aient pas montré un grand empressement à entreprendre une expédition au delà des Alpes dans le simple but de chûlier les Langobards et d'enrichir non pas eux-mêmes, mais le pape 5 il se peut que Karlmann en particulier ail été peu disposé à combattre le roi des Langobards. Ber- Iha, mère des deux rois, voulait aussi achever son œuvre et éloigner les causes de nouvelles dissensions. On jugea donc convenable d'établir aussi des relations amicales entre Karl et Désidérius, de détourner celui-ci do son inimitié contre le pape, et, pour rendre la paix durable, de conclure un mariage entre le jeune roi des Franks et Desiderata, fille du roi Désidérius. Sans aucun doute Karl était disposé à éloigner de lui la femme franke avec laquelle il élait déjà marié (3), soit par inconstance naturelle, soit par suite d'obsessions. Sa mère se rendit donc, l'an 770, en Bavière, auprès du duc Tassilo , et probablement il lui fut facile de gagner ce prince , qu'elle avait élevé. Par l'intermédiaire de ce gendre de Désidérius, il lui fut ensuite plus facile de négocier heureusement avec le roi des Langobards^ celui-ci en elTet ne pouvait avoir de désir plus vif que d'établir des relations amicales avec les deux rois des Franks. Il est même possible et vraisemblable que Tassilo ail accompagné la reine Bertha en Italie, ou que du moins il l'y ail suivie ; car il n'est pas douteux que Berlha, après avoir vu Désidérius à Pavie, se rendit à Bon^e pour prier sur le tombeau de saint Pierre cl recevoir la bénédiction de révêqneaposloliquc,

et sans doute aussi pour inspirer au pape , | comme à Désidérius, des senlimens de paix et d'équité ; et vers ce même temps, Tassilo s'était également rendu & Rome dans un but de piété. A son retour de cette ville, et sans avoir dévoilé au pape tous ses projets, la reine convint avec Désidérius d'un double mariage entre Adalgis, fils do ce roi, et sa propre fille Gisia, et entre Karl et Desiderata. Pour couper court & toutes les difTicullés qui pouvaient s'élever, Bertha emmena avec elle au delà des Alpes la Jeune princesse langobardc pour la faire épouser au roi Karl, son fils.

Jusqu'à ce moment, tout avait été caché au pape-, il en fut alors instruit, et bien qu'il ne sût pas encore auquel des doux rois la princesse était destinée, il se représenta pourtant sous le jour le plus effrayant les suites possibles de cette union. Il eut la plus vive inquiétude de voir le siège apostolique perdre tout ce qu'il avait gagné jusqu'alors : sa colère et sa passion n'eurent pas de bornes. Il ne tint pas compte de ce que Désidérius, parla médiation de la reine Bertha, avait rendu plusieurs villes romaines ; il attacha peu de prix à ce qu'il devait aux Franks, parce que ceux-ci mettaient en péril ce qu'il attendait encore ^ il oublia tout, même la dignité de pontife et de prêtre. Sa seule pensée fut d'empêcher le mariage d'un roi frank avec une princesse langobarde, et dans ce but il écrivit une lettre violente jusqu'à la virulence, etill'adressa à Karl etKarlmann, rois des Franks et patrices des Romains :

^( Vous avez appris, dit-il dans cette lettre, que Désidérius veut persuader à l'un de vous d'épouser sa fille. Ce serait une œuvre du démon. Ce ne serait pas un mariage, mais une union de la nature la plus infâme. Il y aurait de la folie à ce que l'illustre peuple des Franks, à ce qu'une race royale si noble se souillât avec les perfides et hideux Langobards, qui no doivent même pas être comptés parmi les peuples, et desquels descendait la race des lépreux. Nul homme possédant sa raison ne s'imaginerait que des rois aussi distingués pussent se couvrir d'une tache si dégoûtante et si abominable. Il n'est pas concevable non plus qu'ils abandonnent leurs femmes si belles, nées dans leur patrie, filles des Franks, le plus noble des peuples , et auxquelles ils se sont unis par la volonté de leur père, pour en épouser d'autres, et quelles femmes? des femmes nées chez un

peuple étranger. Ce sont là en général des pè^ chés: les païens seuls agissent ainsi; et eux, les deux rois, sont pourtant des chrétiens accomplis, un peuple saint, un sacerdoce royal. Ils doivent se rappeler qu'ils ont été sacrés avec l'huile sainte, par les mains du vicaire de Tapôtre, et sanctifiés par la bénédiction céleste : ils doivent donc se bien garder de tomber dans un tel piège. Ils ne doivent pas oublier non plus ce que leur père a promis au siège apostolique, à savoir qu'ils auraient les mêmes amis et les mêmes ennemis. Et il a tenu sa parole, ce glorieux roi.* Comment oseraient-ils donc agir en quoi que ce fût contre la volonté et les ordres du siège apostolique et s'unir à ses ennemis, les Langobards parjures? Ce n'est pas là mépriser le pape \ c'est mépriser saint Pierre, le prince des apôtres. Hélas! le voyage du bienheureux pape Etienne en France a tourné désormais au désavantage de l'Église. Hélas! sa joie s'est changée en tristesse, et d'où l'on attendait la lumière, il ne s'élève que ténèbres. Aussi saint Pierre, prince des apôtres, auquel Dieu, Noire-Seigneur, a confié lesclésdu royaume des cieux avec le pouvoir de lier et de délier, conjure les deux rois par son organe, par l'organe du pape , et le pape lui-même, avec tous les évêques, tous les prêtres et tous les ecclésiastiques, avec tout le clergé de sa sainte Eglise, avec tous les abbés et religieux, avec tous les magistrats et juges, enfin avec tout le peuple romain , les conjure au nom du jugement de Dieu, où paraîtront avec des tremblemens et des grincemens de dents tous les princes, tous les puissans et tout le genre humain, de n'épouser ni l'un ni l'autre la fille du roi des Langobards, et de ne pas permettre que leur sœur Gisla, aimée de Dieu, soit donnéeau fils de Désidérius. Bien plus , ils devaient se rappeler leurs promesses solennelles, forcer énergîquement et avec vigueur le roi des Langobards à restituer toutes ses propriétés à l'Église de Dieu, à la république romaine. Du reste il a déposé sur le tombeau de saint Pierre ces avis et ces prières ; il les fk soumis à Dieu, comme sacrifice expiatoire, en versant des larmes, et il les leur envoie 4a sein du sanctuaire. Et si quelqu'un ose agir contrairement à ces conseils, il le charge , par la puissance du Seigneur, des chaînes de l'excommunication, le repousse du royaume de Dieu et le livre au démon et aux flammes éternelles. Mais celui qui suit ses

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exhortations et s'y soumet se rend digne d'être éclairé par la bénédiction céleste de Dieu et de partager la béatitude éternelle avec tous les saints et les élus. »

Cette lettre, dont le ton et le caractère témoignent de la manière la plus claire de la crainte qui dominait le pape et le clergé de Rome, et qui, par conséquent témoigne aussi de l'importance de ce moment, dut profondément ébranler rame des jeunes princes. Bien que peutêtre Karl , grâce à la grandeur et à la vigueur de son génie, appréciât à sa juste valeur TelTet de l'excommunication pour Téternilé, il devait en redouter d'autant plus les suites pour ce monde en sa qualité de prince d'une race nouvelle, n voyait la puissance formidable que ses prédécesseurs avaient volontairement donnée au pape, et il ne pouvait en tenir peu de compte. Mais la lettre du pape arriva trop tard -, déjà le mariage de Karl avec la princesse langobarde était conclu. Aussi le roi se trouva-t-il sans doute dans une grande perplexité. On ne dit pas ce qu'il fit par lui-même *, mais probablement il ne laissa pas la lettre du pape sans réponse*, probablement il y eut des négociations do plus d'une espèce. Il est facile de présumer la marche qu'elles suivirent d'après les habitudes de Rome et la marche des choses. Comme Karl, à l'exemple de son père , provoquait les résolutions du clergé de son empire et leur donnait force de lois, qui consolidaient de plus en plus l'organisation de l'Église telle qu'elle s'était formée depuis Boniface ^ comme il exemptait les ecclésiastiques des charges du service militaire et s'attachait à étendre leur considération et à augmenter leur dignité aux yeux du peuple; comme il prenait officiellement, et comme pour donner au monde un témoignage de ses dispositions , le titre de défenseur de V Église et A'auxiKaire du siège apostolique en toutes choses, il ne permit pas le mariage de sa sœur Gisla avec le prince langobard Adalgis ; il la détermina même à entrer dans un couvent et â se consacrer à un autre époux. Sans aucun doute il assura au pape qu'il était prêt à dissoudre son union avec Desiderata pour conserver son amitié. Vraisemblablement il se serait rendu aussitôt à la volonté du Saint-Père s'il n'avait rencontré de l'opposition dans sa famille et peut-être parmi son peuple. Les opinions pouvaient être différentes : aux yeux de quelques hommes peut-être, cette humilité de-

vaut un prêtre étranger semblait une faiblesse, et la soumission à des menaces de celte nature une honte*, d'autres pouvaient voir de la sagesse dans une condescendance réfléchie et considérer un sacrifice personnel fait à l'intérêt général comme l'indice d'un esprit énergique. Bertha , mère do Karl , ne voulait pas souffrir qu'il se séparât d'une princesse qu'elle lui avait amenée*, et commeKarl ressentait pour sa mère une vive affection et un profond respect, sa résistance surtout put lui être douloureuse (4). L'histoire ne nous apprend pas ce que dit ou fit Karlmann son frère; toutefois il est permis de croire, d'après les événemens postérieurs, qu'il vit avec déplaisir et désapprouva formellement la conduite de Karl. On ne sait pas comment celui-ci s'y prit en présence de ces dispositions ; mais ce qui n'est pas douteux, c'est que dès les premiers mois de l'an 771, il renvoya sa Jeune épouse à son père, et les ecclésiastiques ne manquèrent pas assurément de calmer les remords qu'il put éprouver. Dans le fait, il semble qu'il eut bientôt tout oublié : car non-seulement il se remaria peu de temps après avec Hildegarde, princesse suève, qui était peut-être la fille de Godofred, ce duc des Allemanni auquel son père et son oncle avaient fait la guerre, mais encore il tint en général une conduite qui prouve que ses principes sur la sainteté du mariage étaient bien éloignés de la sévérité des anciens Teutschs. Il parait cependant qu'il désira faire oublier aussi aux autres hommes la manière dont il avait traité Desiderata , car Einhard, conseiller et ami de Karl, assure qu'il n'a pas su pourquoi il avait répudié celle épouse.

Après l'éloignement de Desiderata, les anciennes relations furent rétablies. L'alliance de Karl avec le siège apostolique fut plus étroite que jamais^ l'inimitié avec les Langobards au contraire fut décidée , et elle devait s'envenimer d'autant plus que la haine et le mépris réciproques des deux maisons royales avaient pris plus de force. Karl ne pouvait pas non plus avoir de confiance en Tassilo, duc des Bavarois, parce que ce prince était plein d'amour et de fidélité pour sa femme, sœur de la princesse répudiée par le roi des Franks, et semblait pour cette raison devoir nourrir en luimême des dispositions hostiles. Il paraît pourtant queKarl sut apaiser le duc par l'entremise de l'abbé Sturmcn. Karlmann enfin s'était

HISTOraE DU PEUPLE ALLEMAND.

replacé à Fégard de son frère dans la position où il s'élait trouvé trois ans auparavant, et toute Tœuvre de leur mère commune fut dé^ truite. Mais la mort, en frappant à propos, changea toutes les relations, délivra Karl de son ennemi le plus dangereux et lui donna en môme temps sur les deux autres une telle supériorité qu'il sembla rester maître de les anéantir.

Karlmann en effet mourut cette même année, le 4 décembre , dans le château de Samoucy, et aussitôt sa pensée se manifesta. Sa femme Gerberga s'enfuit avec ses enfans en Italie, auprès du roi Désidérius, et un nombre considérable d'hommes éminens ctde seigneurs accompagna la jeune veuve au delà des Alpes : parmi eux était le duc Autchar. Le défaut de documens ne permet pas de connaître les motifs qui déterminèrent cette malheureuse princesse à une fuite si précipitée ^ mais on ne peut nier qu'elle n'eût conçu des soupçons en portant ses regards en arrière, ou de la méfiance en les portant en avant -, en tout cas la crainte s'était emparée de son &me. Ce qui semble prouver que cette crainte n'était pas sans fondement, c'est qu'elle trouva tant de compagnons, , sans l'avis desquels elle n'eût probablement pas entrepris un voyage si dangereux. Karl reçut, dit-on, avec indifférence la nouvelle de celte fuite, mais il ne manqua pas d'en tirer tout Tavantage possible. Il convoqua au château de Carbonac une assemblée des seigneurs et des vassaux du royaume de Karlmann pour se faire reconnaître par eux comme roi. A son appel se rendirent l'évoque Wilhar, le prêtre Fulrad et plusieurs autres ecclésiastiques, ainsi que les comtes et les ducs de son frère, parmi lesquels on remarquait Adalhard, cousin de Karl, fils de Bernard, frère naturel de Pippin, jeune homme doué de grandes qualités, qui, avec le titre de comte, était chargé en partie de l'administration de l'Alsace. Dans le fait, Karl fut salué roi par cette assemblée. Les seigneurs qui n'y assistèrent pas acceptèrent ce qu'ils ne pouvaient changer et ce que leur intérêt personnel les empêchait de modifier. Il ne fut pas question des fils de Karlmann, ou bien l'on ne tint pas compte de ce que l'on dit en leur faveur. C'est ainsi que Karl devint seul roi de l'empire des Franks.

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