‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 161 sur 298 · LIV. X, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIV. X, CHAP. V

dinaircs. Rarement ou jamais il ne s'écoula une année qui n'ajoutât à celte chatne un nouvel et brillant anneau. Il Tonda un empire qui s'élendit de TEider au détroit de Sicile, et de rOder et de la Théiss jusqu'aux Pyrénées et au delà de ces montagnes -^ et dans ce prodigieux empire il a changé et transformé, tantôt plus, tanlôt moins, toutes les relations de la vie. Tout en étendant les limites de la religion chrétienne, en les reculant, on pourrait dire jusqu'aux extrémités de TEurope, et en consolidant rÉglise catholique romaine, il réunit tous les peuples teutschs, et par là seulement il rendit possible un seul peuple tcutsch, un seul empire teutsch, une véritable nationalité teutsche.

En môme temps il fit faire des progrès à toutes les relations humaines et sociales, et encouragea tous les efforts de Tesprit humain. Il exerça une influence mulliple et bienfaisante sur les sciences elles arts, sur Tagricullure et l'industrie. Tout en méditant les plus grandes entreprises et en poursuivant les plus hautes pensées, il ne jugea pas indignes de son attention les plus petits détails de la vie \ dans toutes les circonstances, il montra une admirable supériorité de génie, et bien qu'il ne pût les dominer, il leur résista pourtant avec énergie et ne succomba jamais.

Il est vrai que beaucoup de faits accomplis ou provoqués par Karl échappent à notre appréciation. Dieu seul peut juger la pensée intime et le véritable but d'un homme : la portée de notre regard ne va pas au delà des actes. Mais on ne peut juger de la valeur des actes de l'homme que par leur corrélation avec l'état des choses et avec les besoins de l'esprit hunnain dans une situation donnée. La grandeur de l'homme dépend de la position où il se trouve à l'égard de son siècle, et l'appréciation de ses actes suppose la connaissance des moyens dont il a pu disposer pour les accomplir. Souvent, dans les faits que nous ofTre l'histoire, notre admiration se changerait en pitié cl notre indifférence en étonnement si nous pouvions tout pénétrer du regard cl si, déposant tous les préjugés et toute la perversité de notre propre époque et de notre propre vie, nous pouvions nous représenter d'une manière vivante les hommes et leurs actions sous l'influence réciproque de leur temps. Mais le siècle de Karl nous est peu connu ; il est impossible de nous représenter tous les élémens do

la vie dans leur liaison réciproque et avec tous leurs points de contact : car la vie de cette époque était le résultat des événemens les plus désordonnés, et elle avait été alinienlée par les forces les plus contraires. Nous voyons le roi agir et travailler, renverser et construire, encourager et exciter*, mais nous ne connaissons ni rélat antérieur des choses et les exigences de ce siècle, ni les moyens dont le roi disposait pour lutter contre les forces qu'il avait à vaincre. Comment serait-il possible de formuler un jugement décisif sur tout ce que Karl fit et accomplit ?

Il est également vrai que la conduite de Karl ne fut pas toujours noble et louable. Il servit quelquefois des passions étrangères; souvent aussi il ne sut pas vaincre en lui-même de grandes passions. La guerre était un plaisir pour lui, parce qu'il savait la faire, et son âme était flattée de ce que personne ne pouvait lui résister. Sa colère était terrible, parce qu'il était gâté parla fortune, etsavengeanceétait cruelle, parce qu'il ne pouvait pardonner à la faiblesse d'oser résister à la force. Il ne dédaigna pas non plus les intrigues et d'autres artifices ; mais ses guerres l'excusent jusqu'à un certain point sans le justifier cependant : en effet l'empire était fondé sur la conquête et semblait ne pouvoir se maintenir que par la conquête. Il n'y avait pas de peuples complètement formés; mais les limites des caractères nationaux étaient croisées et confondues ; sa famille, nouvelle race royale, entourée par la jalousie et par l'envie, qui ne pouvaient être réduites au silence que par des actions d'éclat. Enfin il semble être dans la nature de Thomme d'exercer volontiers la puissance qu'il peut exercer sur ses semblables par son propre génie, par la fortune ou par le hasard. Une situation violente nécessite des mesures violentes, et celles-ci contraignent l'homme juste lui-même à la sévérité et à la dureté, et le font sortir des limites de la plus difficile des vertus, de la modération. Beaucoup de personnages aussi dans les anciens temps, comme dans les temps plus modernes, ont eu la croyance insensée que le pouvoir suprême peut se permettre beaucoup de choses qui sont interdites dans une position moins élevée, et que pour les grands de la terre la mesure de la justice, de l'honneur et de la bonne foi n'est pas la même que [)Our les petits. Moins sont claires les idées de la dignité de l'homme, do

la valeur des choses et de la société civile, plus celte folle pensée sert facilement de principe de conduite.

D^autre part il n'est pas moins vrai que Karl exerça sur le monde une influence incalculable : elle s'est fait sentir non-seulement à son siècle, mais encore à toutes les générations suivantes jusqu'à nos Jours. Aussi plus son histoire était incomplète, plus la fiction, la fable et la poésie purent se servir de son nom avec confiance : elles se sont emparées de sa génération, de sa naissance, de sa jeunesse (2), de toute sa vie; tout ce que la tradition avait conservé a été complété et transformé; tout ce qui existait et se maintenait, soit dans les relations civiles, soit comme œuvre d'art et de force, a été rapporté à lui comme au véritable auteur; bien plus, tout ce que l'imagination pouvait inventer de grand et d'héroïque a été mis sous son nom. Il apparaît comme un brillant météore, qui Jette une éclatante lumière dans la nuit des temps (3) ; il apparaît tantôt comme le véritable soutien du monde germanique, de sorte que tout ce qui se fit avant lui ne semble avoir été fait que pour lui et que tout ce qui se fit après lui semble être venu de lui , tantôt comme un mur d'airain placé là pour séparer les temps, destiné à couvrir tous les faits antérieurs et devant lequel semble se mouvoir tout ce qui s'est fait ensuite. De cette manière il est arrivé que Karl, après sa mort, reçut le surnom de Grand (4) avec une unanimité qui ne s'est manifestée pour aucun personnage avant ou après lui et sous une forme qui n'a été employée pour aucun autre (5); et ce nom lui restera tant qu'il se trouvera des hommes qui s'occupent des temps passés et qui ne dédaignent pas les grandes choses accomplies dans les anciens Jours.

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