LIV. X, CHAP. VI
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qui planait sur eut les aigrissait et les rendait méfians et redoutables. La religion exerçait aussi une influence puissante sur les relations. Les Saxons vivaient encore selon les usages religieux de leurs pères, bien que dans le cours du temps, iiseussent pu recevoir des pays étrangers quelques superstitions nouvelles et quelques nouvelles pratiques; mais le clergé de Tempiredes Franks, surtout depuis qu'on avait cimenté Funité de TÉglise et que les ecclésias^ tiques a'étaient formés en un seul corps sous la suprématie du pape, ne pouvait pas tolérer le paganisme dans ces contrées si voisines. Le zèle de ces hommes religieux les poussa & la conversion de malheureux qui, selon leur croyance, n'avaient à espérer aucun salut; leur propre sûreté leur conseillait d'ailleurs cette conversion , parce que les usages païens qui subsistaient encore dans rintérieur de Tempire des Franks trouvaient toujours des alimens chez les Saxons, communs d'origine avec les Franks. Ils travaillèrent donc sans relâche à entretenir l'inimitié des Franks contre les Saxons afin d'obtenir par l'épée ce que n'avait pu amener la Torce de la parole, l'établissement du christianisme et de l'Église parmi les Saxons. Ceux-ci se virent ainsi menacés dans leur liberté héréditaire aussi bien que dans les idées religieuses que leurs ancêtres leur avaient transmises, et la haine des deux nations dépassa toutes les bornes : elle fut d'autant plus malheureuse que les limites des pays se touchaient presque partout par des plaines , qu'aucune mer, aucun fleuve, aucune montagne ne séparaient et ne protégeaient ces peuples ; de sorte qu'une irruption était possible en tout temps et sur tous les points. Dans le fait, les désastres frappèrent aussi souvent un côté que l'autre *, car s'il est vrai, comme le disent les annales des Franks, que les Saxons s'humilièrent de temps en temps et se soumirent à certains tributs, à la livraison de vaches ou de chevaux , on ne peut nier non plus que cette assertion ne peut être vraie que pour quelques cantons limitrophes, et que ces cantons, comme le prouve l'ensemble des faits, ne manquèrent jamais d'aller reprendre aux peuples mêmes de l'empire des Franks ce qu'ils avaient donné aux rois. Évidemment les choses ne pouvaient rester dans cet état. Les Franks devaient vouloir de la sécurité-, ils ne pouvaient y arriver qu'en soumettant les Saxons et en réunissant ce
peuple à leur empire. Ainsi jamais prince qui entreprit des guerres et des conquêtes n'eut de motifs aussi plausibles que ceux qui déterminèrent Rarl-le-Grand à tenter la soumission des Saxons, Mais en commençant la guerre , avait-il déjà résolu de ne se reposer qu'après avoir réuni les Saxons & l'empire des Franks, qu'après avoir établi chez eux la religion chrétienne et l'organisation ecclésiastique catholique romaine ? C'est une tout autre question. Il est possibleque Karl, dont l'horizon n'était pas encore aussi étendu qu'il le fut dix ou vingt an» plus tard, n'ait voulu, dans le principe, que deux choses: d'abord occuper les Franks par une guerre pour étouffer en eux toute niauvaise tendance, puis intimider les Saxons par une entreprise soudaine afin d'assurer ses derrières avant de tourner ses armes contre l'Italie. Sa première expédition contre les Saxons ne présente rien qui contredise celle opinion, si ce n'est peut-être qu'il adopta, pour convertir ce peuple au christianisme, des mesures plus larges que n'en semblent avoir pris ses prédécesseurs. Mais la lutte, une fois commencée, fut rude pour lui. Au lieu de se laisser intimider, les Saxons lui résistèrent avec une opiniâtreté toujours croissante ; ils s'inclinèrent sans doute devant la fortune et la puissance de ce roi redoutable , mais ils ne se soumirent pas ; et au moment où Karl croyait les avoir domptés, ils se présentaient de nouveau en face de ses armes avec un nouveau ressentiment. Karl, arrivé au dernier point de la colère, employa les moyens les plus rigoureux ^ il alla même jusqu'à la cruauté. Les Saxons furent réduits au désespoir^ ils bravèrent même la cruauté et forcèrent l'orgueilleux monarque à continuer la lutte. Ainsi cette guerre désastreuse se prolongea à travers toute une génération , et elle ne se termina que par l'épuisement des deux parties : encore la victoire ne fut-elle pas décisive. Karl dut faire autant de concessions que les Saxons eux-mêmes, et on ne put rétablir la tranquillité que par d'équitables transactions.
Il est certain que le génie et la civilisation n'auraient pu triompher si le nord -est du Teutschiand était resté séparé du sort des autres peuples teutschs; aussi la réunion des Saxons à l'empire des Franks était-elle désirable et utile. Cependant, comme par une inclination noble et naturelle l'homme penche tou-
jours en faveur de quiconque résiste avec de faibles moyens h une puissance supérieure pour défendre ce qu'il a de plus sacré , Fhomme de bien ne pcul s'empêcher de prendre parli pour les Saxons. Dans le fait aussi leur luUe ne perdit rien en gloire et en honneur parce qu'ils résislèrent au christianisme et au génie qui, par Karl-le-Grand, tendait à réunir tous les peuples teutschs , afin que la formation d'un seul peuple teuUch devînt possible. Le temps des Saxons était enfin venu. De tous les anciens peuples teutschs , ils étaient le seul qui n'eût pas encore subi de nobles épreuves. Les entreprises des Romains n'avaient pas atteint la majeure partie des Saxons , elles les avaient à peine touchés. Soit qu'ils en fussent empêchés par leur position, soit qu'ils ne voulussent pas y prendre part ou qu'ils n'y eussent participé que d'une manière insignifiante, ils étaient restés étrangers à tous les hauts faits par lesquels les ChéruskeS; les Galles, les Markmannen, puis les AUemanni ou les Souabes défendirent Tanlique liberté de la pairie ^ ils étaient également presque tous restés étrangers aux grandes expéditions entreprises par les peuples teutschs pour la destruction de l'empire romain , et bien que des hommes de la Saxe eussent aussi fondé des empires germaniques sur les ruines de la domination romaine, la gloire de ces hommes, acquise par des exploits maritimes, n'avait pas rejailli sur le véritable peuple des Saxons. Mais la lutte qu'ils soutinrent pendant trente -deux ans contre Karl-le-Qrand prouva à leurs contemporains et à la postérité qu'ils ne le cédaient à aucun autre peuple teutsch en énergie, en habileté , en persévérance elen résolution, mais qu'eux aussi étaient un noble rejeton de celte noble race, el que le sang du fils deTuisko, l'homme né de la terre. Fauteur des peuples tcuischs, coulait aussi dans leurs veines.
Nous sommes très-mal informés des détails relatifs à la situation intérieure des Saxons à répoque où Karl-le-Grand commença la lutte contre eux; mais de toutes les indications que donnent par occasion les auteurs qui vivaient à celle époque ou qui du moins en étaient le plus rapprochés, il résulte évidemment qu'en réalité ce peuple conservait encore les anciennes mœurs si chastes de leurs aïeux (1), les mœurs que Tacile avait exclusivement assignées aux Teutsch j presque sept siècles aupa-
ravant. Il y avait chez eux de grandes familles, des propriétaires fonciers, des hommes libres d'un ordre inférieur, des lites et des esclaves. Ils vivaient presque tous dispersés dans les campagnes , sans avoir de villes , bien qu'ils ne manquassent pas de forteresses et de marchés. Maîtres absolus sur leurs propres terres et sur leur propre sol , ils s'étaient réunis, pour maintenir la paix commune , par marches et par comtés. Dans des assemblées nationales, ils élisaient leurs princes, chargés de conserver l'ordre, de maintenir et de rendre la justice (2). Pour la guerre , ils nommaient un duc qui menait à l'ennemi toutes les forces des cantons réunis. L'armée nationale se composait de tous les hommes libres suivis de leurs lites. Les expéditions au delà des frontières du canton étaient faites par les compagnons des princes élusdanscebuLIIsn'avaient pas plusd'ordrc sacerdotal qu'il n'y en avait eu aux anciens jours. * Pendant la guerre contre Karl-le-Grand , il est rarement parlé de cantons particuliers des Saxons; d'autre part ils paraissent divisés en trois grandes masses : les Westfaliens, les Ostfaliens et les Angriens (3). De plus, on distinguait encore les Saxons qui demeuraient sur la rive droite de l'Elbe inférieur, el on les appelaient Nord-Albingiens , ou Nord-Elbiens. Il est impossible , par le manque de documcns positifs, d'indiquer l'origine de ces noms, leur signification et l'étendue de pays auxquels ils s'appliquaient; peut-être sont- ils d'origine franke et n'ont-ils été donnés aux Saxons qu'à la manière romaine afin de pouvoir les désigner en masse (4). Dans ce cas ils ne témoigneraient naturellement pas d'un fractionnement de la ligue saxonne; mais ils ne seraient autre chose qu'une désignation géographique. Si au contraire on pouvait admettre que les Saxons eux-mêmes s'appelèrent, dés avant la guerre avec Karlmann , Westfaliens , Ostfaliens et Angriens, il ne serait pas douteux que la grande confédération des Saxons, en s'étendanlsuci/CSsivement au loin, se soil divisée en trois confédérations plus petites , sans que toute l'union saxonne ail été considérée comme dissoute. En tout cas, il était dans la nature des choses que durant une guerre si longue, celles des peuplades saxonnes qui se trouvèrent menacées a la fois, parce que leur position était la même, resserrassent leurs liens plus que ne les resserrèrent entre elles les peuplades plus éloignées.