LIV. X
Les Westfaliens habitaient depuis les limites frankes, au sud et àTouest, jusqu'au Wéser^ de Taulre côté de ce fleuve vivaient les Oslfaliens jusqu'à TEll^P?'^^ Angriens enfin (car le nom de Nord-AIbingiens n'a besoin d'aucune explication ) semblent avoir demeuré dans les plaines qui s'étendent sur les deux rives du Wéser inférieur et le long de l'Elbe en descen* dant jusqu'à la mer (5). Du reste il est difiicile de déterminer une assertion émise plus tard et de dire à quelle époque elle s'applique : on a avancé que tous les ans on choisissait dans tous les cantons parmi les edeiings, les frilings et lites^ou /ossî, douze hommes qui, en qualité de représenlans et de députés de leur peuple, se réunissaient en assemblée générale à Marklo, sur le Wéser, pour délibérer et prendre des résolutions relatives à Tinlérêt commun. La nécessité d'une longue guerre aurait pu sans doute donner naissance à une telle institution ] mais comment aurait-on pu la mettre en vigueur? Elle paraît presque trop habile pour les temps antérieurs, où la tranquillité n'était pas troublée ; ou bien ne l'aurait-on pas imaginée seulement après l'époque de Karl-Ie- Crand?
11 est clair qu'un tel peuple ne pouvait opposer une forte résistance à une forte attaque -, mais il ne pouvait non plus être vaincu facilement. D'un côté en effet les forces étaient dispersées: aucun pouvoir et aucun ordre ne purent les réunir pour en former une puissance \ de l'autre côté, la victoire remportée dans un combat, que les Saxons risquèrent peut-ôtrc, ne fit rien gagner, si ce n'est peut-être le lieu où l'on se trouvait, le chemin qu'on s'était ouvert , le cercle qu'on pouvait tracer avec les armes. 11 fallut forcer à se soumettre successivement chaque confédération particulière, chaque chef particulier, chaque canton , chaque marche, bien plus chaque propriétaire foncier, parce qu'aucun n'avait le droit de faire une promesse au nom de tous, parce qu'il était permis à chacun d'agir pour son propre compte, parce qu'enfin la cause de la patrie semblait identifiée avec celle de chaque individu. De plus, la nature de leur pays aida singulièrement les Saxons : ici une forêt ou des taillis, là des tourbières ou des marécages , partout un sol impraticable et repoussant pour des étrangers. Comment les Franks seraient-ils sans peine venus à bout d'un tel ennemi? Et Karl-
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le-Grand s'avança avec des troupes obligées par devoir au service militaire. Les troupes qu'il commandait était excellentes, formées à la guerre, qu'elles aimaient : en pleine campagne, elles étaient supérieures à toutes les autres ; la confiance dans la victoire les accompagnait, et la renommée les précédait. Mais elles n'étaient pas propres à se disperser et à chercher les ennemis sur leurs terres héréditaires, dans leurs métairies^ dans leurs cabanes, et lorsque l'année touchait à son terme, elles se hâtaient volontiers de quitter la bannière du roi pour retourner dans leurs foyers , où elles n'étaient pas bien reçues si elles revenaient sans butin j dès qu'elles s'éloignaient, les choses se replaçaient en Saxe dans le même état qu'avant leur arrivée. De plus, Karl fut impliqué dans beaucoup d'autres guerres et se vit contraint par là à diviser tellement ses forces qu'il ne put jamais faire aux Saxons une guerre suivie et non interrompue. Aussi on ne sait trop comment, malgré toute sa grandeur, il aurait enfin remporté la victoire si indépendamment de toutes les concessions dont nous avons parlé, il n'avait su combiner encore trois autres moyens avec la force des armes. D'abord, il sut maintenir fidèles à sa cause les ecclésiastiques et les moines , parce qu'il resta fidèle à la leur. Ces ecclésiastiques et ces moines complétèrent les moyens employés par le monarque : où la guerre cessait , commençait l'action des moines^ où ne pénétrait pas l'épée^ se montrait la croix, et les hommes du glaive et ceux de la croix travaillèrent avec un égal héroïsme. Tout Saxon gagné au christianisme devenait étranger à son peuple et se plaçait dans le parti du roi des Franks. En second lieu , par l'inHuencc des ecclésiastiques , Karl réussit surtout à décider au baptême les hommes les plus influons parmi les Saxons, leurs princes et leurs chefs, en partie certainement parce que ces hommes reconnurent plus facilement que le vulgaire la supériorité des saintes vérités du christiani«<me sur les anciennes superstitions nationales, en partie peut-être parce quïls savaient mieux calculer. A mesure que les princes et les chefs firent leur paix avec le roi , le peuple perdit tout appui et toute direction, et le corps tomba en dissolution dès qu'une àmc lui manqua. Enfin Karl , par des moyens violons , mélangea les Saxons avec les Franks : il transplanta les récalcitrans dans l'intérieur de son
HISTOIRE DU PEUPLE ALLEAUND
empire et établit des colonies frankes en Saxo. Par là il amena la dissolution de la ligue saxonne, conrondit les relations, excita partout la méfiance , introduisit partout des obstacles et des causes de faiblesse. Ainsi la longue durée de cette guerre s'explique aussi aisément que son résultat déûnitir.
La guerre commença Tan 772. Karl tint le champ de mai à Worms : la guerre y fut résolue, et entreprise aussi rapidement qu'il futpossible. Le roi s'entendit aussitôt avec les ecclésiastiques sur la manière d'amener les Saxons au christianisme. Tout en recommandant sa cause à leurs prières, il réunit aussitôt un grand nombre d'entre eux qui devaient suivre son armée pour soumettre par de saintes doctrines les Saxons au joug doux et léger du Sauveur.
Dans le même temps où les Franks avaient résolu la guerre et faisaient leurs armemens , les Saxons, dit-on , ne se doutant pas encore du danger qui les menaçait, avaient tenu leur assemblée générale âMarklo. Là, dit-on encore, parut le moine Lebuin, Frank de nation, pieux missionnaire qui devança l'armée franke pour annoncer parmi ces peuples la parole du vrai Dieu et la rédemption des hommes , et pour semer la discorde entre eux par ses prédications. Lebuin parla avec une onction toute chrétienne du Créateur du ciel et de la terre et de Tabsurdité des pratiques païennes. Les Saxons écoutèrent ses discours avec attention ; mais bientôt il se répandit en violentes me-* naces pour donner du poids à ses paroles: « Le roi du ciel et des siècles avait appelé un roi brave , prudent et sévère. Ce roi allait faire peser sur eux le malheur de troubles inouïs ; il devait amollir la dureté de leurs cœurs et les forcer à courber leurs tètes orgueilleuses. Vengeur choisi par la colère divine, il allait ravager leur pays, y mettre tout à feu et à sang, leur faire souffrir la famine et emmener en esclavage leurs femmes et leurs enfans. » Une partie des Saxons ne purent supporter cette insolence : ils voulaient empaler cet audacieux ; d'autres toutefois le sauvèrent du ressentiment de leurs compatriotes , et Tun d'entre eux , appelé Bulo, leur reprocha impunément d'oser porter atteinte à l'envoyé du Dieu tout-puissant qui leur annonçait la vie et le salut. On ne peut nier que lors même qu'au fond cette histoire ne serait pas vraie, elle fait du moins connaître avec exactitude et Tidélité l'état des
choses , la manière d'agir et les dispositions de ces hommes. Bientôt aussi s'accomplirent les menaces que, dit-on, saint Lebuin avait osé proférer.
Karl se mit en marche avec son armée; il passa le Rhin près de Mayence et s'avança par le pays de liesse Jusqu'à la Diemél , qui de ce côté formait la limite des Saxons. Les Saxons avaient élevé, pour protéger et défendre leur pays , une forteresse sur la rive droite de la rivière, au sommet d'une montagne escarpée, à l'endroit où se trouve maintenant Stadtberg ; on appelait cette forteresse Heerburg (6). Karl s'en empara. Il n'est pas fait mention d'un combat; pourtant la forteresse n'était assurément pas sans garnison ; aussi la tradition qui circula plus tard, que la trahison livra ce bourg à Karl , n'est-elle pas tout à fait invraiscm- , blable.
Ensuite Karl passa la Diemel et vint dans le pays oû^ sept cent soixante-trois ans auparavant, le prince des Chéruskes , Armin, avait anéanti les légions de l'empereur Auguste commandées par Varus, sauvé la liberté des peuples teutschs et rendu possible l'établissement de l'empire des Franks. Là même les habitans avaient élevé, dans un bois sacré, à la mémoire de ce héros, le second fondateur du peuple teutsch, et à celle de ses glorieux exploits , un monument digne d'une si grande destination. Les événemens qui avaient produit ce héros et donné lieu à ce monument n'existaient plus dans la mémoire des homnnes; on ne savait peut-être même plus dans le voisinage ce qu'avait été Armin et ce qu'il avait fait. Pendant huit siècles d'agitations et de luttes, au milieu des changemens que subirent les noms des peuples et leurs confédérations, les traditions originaires qui devaient se rattacher à ce monument s'étaient altérées et complète* ment transformées à travers les vingt générations qui s'étaient successivement éteintes. Ce lieu était encore regardé comme sacré ; le nom du héros était encore fidèlement conservé. Les Saxons appelaient ce monument la colonne d'Irmin ou d'Armin, Irminsul ; mais le sens de ce nom s'était ciïacé du souvenir des hommes : aussi rimagination humaine s'était mise à la place des connaissances dont on manquait , et des chants et des récits romanesques avaient peut-être rattaché au nom d'Armin des choses tout aussi étrangères au prince célébré par