LIT. X, CHAP. VIII
peuples, les Alpes, il n'avait pas de repugDance particulière à passer Taulre limite naturelle, les Pyrénées, il ne pouvait cependant espérer de faire et de conserver en Espagne de grandes conquêtes, et un désastre au delà des Pyrénées pouvait non-seulement compromettre sa gloire militaire, mais aussi réagir sur la Saxe et sur lllalie , et mettre en danger sa famille et son empire. II est difficile qu'il se soit fait illusion à ce sujet ou qu'il se soit laissé séduire par les Sarrasins. Mais s'il ne pouvait posséder lui-même TEspagnc ^ si , bien plus , il devait laisser ce beau pays au pouvoir des Sarrasins, une sage politique devait lui faire mieux aimer que l'Espagne formftt un califat particulier sous un Ommalade , implacable ennemi des Abbassides, afin que toute la puissance ne fût pas réunie de nouveau sous un seul calife. Il est donc vraisemblable que Karl ne fut nullement décidé par des projets de conquête à une expédition en Espagne , mais qu'il y fut déterminé en partie par le sentiment de l'honneur national et en partie par ses idées religieuses. Il ne pouvait résister, dans son orgueilleux génie, au plaisir de montrer, de l'autre côté des monts , les armes des Franks à ces Sarrasins contre lesquels son aïeul et son père lui-même avaient, & leur gloire éternelle, combattu de ce côté des Pyrénées, pour la vie et l'existence ; à ces Sarrasins , qui , un demisiècle , une génération auparavant , s'étaient jetés sur l'Europe ; de leur faire subir des représailles et de leur inspirer pour les Franks la même terreur que jadis les Franks avaient ressentie pour eux. Il espérait de plus tendre une main secourable au christianisme opprimé en Espagne. Il voulait sans doute aussi donner un appui aux chrétiens qui combattaient pour leur foi et pour leur liberté ou qui étaient disposés à prendre les armes pour l'une et pour l'autre. Il voulait leur prouver que la croix n'était pas abandonnée , afin qu'au lieu de perdre courage, ils persévérassent dans leur sainte latte contre les infidèles. L'occasion était favorable, il ne fallait pas la perdre.
L'an 778 , le roi se rendit de bonne heure en Aquitaine et convoqua le champ de mai à Chasseneuii sur le Lot. Sans doute son projet était d'appeler aussitôt les Aquitains à une expédition au delà des Pyrénées : cependant les autres provinces de l'empire durent aussi prendre part à cette œuvre, telles que TAuslrasie,
la Neustrie et la Bourgogne. Les ducs et les comtes reçurent ordre de s'y présenter, et même le puissant Rutland , margrave des côtes de Bretagne , dut y paratlre *, rexpédition fut résolue. De même que lorsqu'il passa les Alpes , Karl, dans cette campagne au delà des Pyrénées, partagea son armée en deux colonnes : Tune se dirigea au nord-ouest, de Bayonne, au delà des monts, vers la forteresse de Pampelune, dont elle se rendit maîtresse ; l'autre prit sa route au sud-est, à travers la Septimanie et le Roussillon. Karl lui-même conduisit le premier corps d'armée jusque sous les murs de Sarragosse. Pendant ce temps, l'autre corps soumit la province qu'on appelle aujourd'hui Catalogne. Sarragosse aussi fut prise, ainsi que tous les pays entre les montagnes et l'Ebre. Le roi n'alla pas plus loin. Le temps fixé pour la durée de cette campagne s'était écoulé depuis longtemps; les conquêtes faites jusqu'alors n'avaient pas eu lieu non plus sans effusion de sang et sans pertes *, pour aller plus avant, il aurait fallu soutenir une lutte difficile contre le calife ; de plus les nouvelles qu'on reçut de la Saxe firent sentir la nécessité d'une nouvelle guerre dans celte contrée. Karl rétablit donc dans leurs possessions ses alliés mahométans , dont il fit ses vassaux ; il confia l'administration du reste du pays à des comtes franks ; lui-même repassa les Pyrénées avec son armée. Cette retraite, où l'armée était réunie en une seule colonne, dut être soumise à im ordre moins rigoureux, parce qu'on croyait marcher au milieu d'amis-, mais les pauvres habitans des montagnes basques , animés par leur ancienne haine contre les Franks, provoqués peut-être par une nouvelle oppression et par de nouveaux mauvais trailemens , crurent le moment favorable pour se venger et obtenir des dédommagemens. Dans les défilés et les gorges des montagnes, où les Franks étaient obligés de diviser leurs forces , ils les attaquèrent sur plusieurs points , en flanc et à dos. Ils convoitaient surtout le bagage qui semblait renfermer les fruits du pillage de l'Espagne. Dans la vallée de Roncevaux , à ce qu'on a cru, fut livrée une bataille terrible où les Franks, quoiqu'ils fussent les moins nombreux , ne combattirent pas seulement pour leur butin , mais aussi pour leur vie , et avec la plus grande énergie *, mais le butin resta aux Wascons , et plus chaque Frank était brave ,
plu$ sa mort fot certaine. Parmi les hommes qui, après une vigoureuse résistance, tom* bèrent dans la vallée de Roncevaux , se trouvèrent réchanson Eghart , le comte du palais Anselme, le redoutable Rutland, margrave des côtes de la mer. Il faut que celui-ci ait vendu chèrement sa vie , puisque l'impression de ses exploits héroïques n'a pu s'efTacer dans les générations suivantes. Mais comme dans la suite des temps le souvenir des événemens véritables se couvrit de nuages, parce qu'il n'existait pas de traditions certaines ; comme l'esprit humain ne trouva plus dans l'histoire une vérité capable de le satisfaire ; comme on eut besoin d'un grand enthousiasme pour les grands exploits militaires, et comme il fallut pour cette raison des exemples frappans de formidables héros célèbres par leurs sacrifices pour une cause sacrée et par leurs exploits contre les infidèles, on se rappela, sous cette impression , la vallée de Roncevaux , et les hauts faits dont on prétend qu'elle fut le théâtre devinrent une source abondante pour la poésie , le roman et le conte populaire, ettoutel'Europe accepta avec Joie la création fantastique de cette triade. Karl avait éprouvé de grandes pertes qui l'aflligërent et l'aigrirent. Lupus, filsde Walfar, qui avait succédé environ huit ans auparavant à son beau-père Lupus, fils de Hatto, dans l'administration de ce pays , était alors duc des Wascons. Le roi , dans sa colère, accusa ce prince , qui probablement avait pris part à Texpédition d'Espagne, d'être l'auteur de la trahison commise par ses compatriotes et par ses sujets : il fut arrêté et pendu comme trattre envers son suzerain , bien que rien ne prouve que Lupus ait violé sa foi. Mais Lupus appartenait à la race odieuse des princes d'Aquitaine ; il était fils de WaTfar et petit-fils de Hunald , et cette position pouvait éveiller dans Karl une méfiance excusable. Celle-ci , loin de s'affaiblir , ne fit qu'augmenter, par l'investiture que Karl donna d'une partie de la Wasconie au fils de Lupus, Adalarich ; car la colère fiuit par s'éteindre dans le cœur de l'homme si elle a causé des injustices. Du reste Adalarich était un enfant digne de pitié , et il n'était dangereux sous aucun rapport.
Les pertes éprouvées dans les montagnes des Pyrénées ne furent pas le seul désavantage qu'entraîna l'expédition d'Espagne, du reste si glorieuse. Karl avait à peine commencé sa
campagne dans ce^pays lointain , lorsqae Widukind , ce duc resté libre , revint avec ses compagnons dans sa patrie et appela tous les Saxons à défendre l'ancienne cause de la patrie et la liberté. Les Saxons relevèrent leurs tètes humiliées et prirent de nouveau les armesu sans s'inquiéter des otages qu'ils avaient iivrés , du baptême qu'ils avaient reçu , du serment qu'ils avaient prêté. Sans doute ils chassèrent les Franks qui se trouvaient au milieu d'eux , ils n'épargnèrent ni les ecclésiastiques ni les moines , et de même qu'ils renversèrent les croix élevées sur leur territoire , ils renversèrent probablement aussi les forteresses qui se trouvaient au pouvoir des Franks. A la nouvelle des pertes que Karl avait éprouvées dans les Pyrénées , et que la renommée avait peutêtre exagérées en passant à travers la Gaule, des corps de compagnons saxons franchirent les frontières et pénétrèrent sur le territoire des Franks; nulle part ils ne trouvèrent de ré* sistance , ils purent apaiser sans obstacles leur soif de vengeance. Bien qu'on puisse supposer avec raisonqueles ecclésiastiques fugitifs, frappés de crainte, de terreur, et animés d'un profond ressentiment, aient parlé avec une grande exagération des ravages que les Saxons exercèrent, il est également dans la nature des choses humaines que ces peuples durentcommettre des excès et des atrocités de toute espèce, et que « ne se contentant pas de vols et de pillage, con-fondant le sacré et le profane (8), sans ménagement et sans pitié , les Saxons se soient livrés à toutes sortes de cruautés contre les individus de tout Age, de tout sexe, et contre les inslilutiens de toute espèce. Ils vinrent jusqu'au Rhin en face de Cologne et de Coblentz. Ils se tinrent sur ce fleuve et jetèrent leurs regards sur l'autre rive : comme il ne leur fut pas possible de passer le Rhin, ils désolèrent avec d'autant plus de rage ce qu'ils purent atteindre (9). Le roi fut instruit du danger qui semblait menacer le Rhin, au moment où il arrivait à Auxcrre. Aussitôt il fit avancer les forces dont il pouvait toujours disposer, les bandes frankes, à marches forcées pour défendre le Rhiu et fit publier avec la plus grande rapidité Tbériban parmi les Franks orientaux et les Allemanni , afin que le pays des Franks sur la rive droite du fleuve fût purgé de ces ennemis. Mais les Saxons avaient déjÀ achevé leur œuvre ^ comme ils n'avaieat pu franchir le