LIV. X, CHAP. IX
ceptioQ d^une partie des bandes attachées exclusivement & son service, il ne fut accompagné d'aucune force militaire-, mais sa femme et ses cnfans firent ce voyage avec lui. Les auteurs ne donnent pour motif ù cette course que le désir du roi de prier sur le tombeau des saints apôtres*, cependant il se peut que Karl y ait été déterminé par plusieurs raisons importantes. Avant tout, sans doute , il y était attiré par le désir de voir Rome. Il semble que depuis qu'il avait visité la ville éternelle, elle était toujours présente à son esprit. Peut-être le génie des anciens temps , qui lui était apparu sur le merveilleux arriére-plan de la vie nouvelle et des agitations du moment, s'était dévoilé à lui dans un plus grand éclat de sa sublime beauté; peut-être s'était-il offert à sa pensée dans sa grandeur méprisante et sous sa forme guerrière, entouré des dépouilles enlevées à mille contrées diverses , foulant aux pieds les cadavres des peuples terrassés; mais assurément rédatante majesté des plus grands conquérans des anciens jours dut surtout frapper le conquérant victorieux , et le désir de s'égaler à eux dut se présenter à son âme. Peutêtre n'avait-il pas encore formé le plan de rétablir l'empire d'Occident; mais d'après le caractère général de l'humanité, il est permis de penser que le désir d'arriver à ce but avait souvent flatté son imagination. £t pourquoi n'en aurait-il pas été ainsi? Rome était fondée depuis sept siècles avant que les armées romaines eussent franchi les Alpes. La conquête de la Gaule avait coûté aux Romains une lutte longue et difficile , et leur puissance avait reculé devant l'énergie des Germains. Les Franks pouvaient tout au plus faire remonter leur histoire à trois siècles en arrière, et déjà toute la Gaule leur avait été soumise ; la plus grande partie de la Germanie reconnaissait la bannière de leur roi ; les dcûlés des Pyrénées s'étaient ouverts devant eux ; les Alpes avaient été passées, une seule campagne avait subjugué l'Italie. Karl désirait tout au moins apprendre à connattre les exploits des Romains, leurs principes et leurs institutions. Il parlait le latin avec autant de facilité que le tudesque, son idiome maternel , et il se fit instruire des finesses de cette langue antique par le vieux et savant diacre Pierre de Pise (1). Il éprouvait aussi un grand plaisir à se faire lire les écrivains romains, et parla ses sympathies pour
Rome et pour les usages romains devinrent de plus en plus vives. Le savant pape Adrien pouvait sur beaucoup de choses lui donner la meilleure solution : « Rien ne lui tenait plus à cœur, dit Einhard, son biographe , que d'arriver par ses efforts à rendre à la ville de Rome son ancien éclat; il ne voulait pas seulement que l'église de Saint-Pierre fût protégée par lui ; il voulait encore que , par lui, elle fût ornée et enrichie par dessus toutes les églises ; aussi il y accumula une grande quantité d'or, d'argent et de pierres précieuses, et fit au pape d'innombrables présens. » Sans doute, ces observations s'appliquent au règne tout entier de Karl, et l'on ne peut prouver que sa libéralité fut dès lors aussi grande qu'elle le devint dans la suite; toutefois elle s'était assurément manifestée depuis longtemps , et dès lors était ouverte dans le génie, dans le sentiment intime de Karl , la source d'où elle jaillit. Mais quel motif pouvait déterminer Karl à combler ainsi de bienfaits Rome, cette ville étrangère? N'y fut-il décidé que par un respect religieux pour le prince des apôtres et pour les autres saints et martyrs dont Rome se faisait gloire ? Mais dans les autres parties de son empire , il y avait eu aussi des martyrs, des hommes célèbres par des miracles ; il y avait eu aussi de saints personnages et de grands souvenirs. Ou bien la ville éternelle devait-elle devenir sa ville à lui, et unir son nom au nom de son empire et de son peuple? Ce désir était naturel ; pour l'accomplir, il fallait attendre l'occasion.
A tout cela se joignit une circonstance particulière qui peut-être hâta son voyage en Italie. Cinq ans auparavant, l'empereur Constantin était mort à Constantinople , et avait eu pour successeur sur le trône impérial son fils Léon II. Ce prince , que son père avait déjà associé au pouvoir, était un homme faible ; mais il avait été élevé dans la haine des saintes images et de ceux qui les honoraient. Sa femme Irène , qui savait concilier une grande superstition avec une grande astuce et une grande cruauté, tenait aux saintes images et leur vouait un culte secret. L'empereur, qui eut connaissance de ce culte impie, selon lui, entra dans une grande colère. Irène se trouva ainsi dans une position dangereuse & l'égard de son mari , avec lequel elle semblait ne plus pouvoir vivre. Mais dans le même
temps où Karl combatlaît sur TEIbe pour le christianisme et pour sa dominalion contre les Saxons, celle princesse fut sauvée de tout péril par la mort de Léon. Celui-ci périt d'une manière si soudaine et si mystérieuse que de vioiens soupçons s'élevèrent contre Timpératrice. Irène pourtant fut assez habile pour exercer le pouvoir au nom de son (ils enfant, Constantin -, elle sut même, en rendant les saintes images à la multitude, conserver Tautorilé suprême , lorsque Constantin fut arrivé A râgc d'homme. Toutefois, immédiatement après la mort de son mari , sa position fut trèsincertaine et très-difiicile. Dans l'embarras où elle se trouvait, elle mit tout en œuvre pour se maintenir ^ il se peut donc qu'elle ait conçu la pensée de s'allier au grand roi des Franks. Il n'est pas invraisemblable au fond que cette Athénienne rusée ait projeté un mariage avec Karl , car une telle union pouvait avoir pour résultat la réunion des empires d'Orient et d'Occident , et tirer de toute inquiétude l'impératrice elle-même. Le Saint-Père devait déjà être favorablement disposé pour l'impératrice, parce qu'elle avait mis un terme aux cruelles persécutions qui avaient pesé sur les pieux partisans des saintes images, dont elle avait rétabli le culte. Lui-même, dans l'inquiétude que lui inspirait sa propre position en Italie, avait conçu une vague espérance d'étendre la puissance du siège apostolique sur les églises d'Orient \ il se peut donc qu'il ait été choisi pour un médiateur. Mais l'exécution présentait de grandes diflicultés : celle étrange pensée excita une grande surprise en Orient, comme dans le monde germanique. Aussi la prudente Irène n'entama-t-elle que des négociations préparatoires pour un mariage entre son fils mineur et la fille atnée de Karl, Rothrud, à peine ftgée de huit ans (2). On ne peut concevoir pourquoi l'impératrice, à peine arrivée à la régence, pouvait désirer conclure si rapidement le mariage à venir de son fils avec une princesse franke de huit ans-, car une telle convention ne pouvait promettre aucun avantage pour die ou pour l'empire qu'elle gouvernait ; bien plus , elle devait craindre que l'humiliation, que l'ancienne vanité nationale pouvait voir dans celle alliance, ne parût impardonnable et n'augmentftt considérablement le nombre do ses ennemis.
Quant & Karl , il pouvait tout au moins juger
convenable d^examîner les choses de plus prêt*, peut-être ses regards pénétrèrent -ils plus avant dans l'avenir.
Déplus, l'état de l'Italie exigeait sa préseoee. Les provinces du royaume des Langobardt oe lui étaient soumises que depuis six ans ; partout de nouvelles relations s'étaient établies, partout les anciennes positions s'étaient cbaogées; il n'y avait rien de stable, rien de certain. Les Franks qu'il avait revêtus des fonctions publiques ne s'abstenaient sans doule qu'avec peine de tout excès ; les Langobardi pouvaient se taire, mais ils n'oubliaient rien. Sur tous les points s'agitaient de sauvages passions. Telle était la désolation, que le commerce des esclaves avait pris une grande oxteosion; que les Romains elles Langobards étaient vendus non-seulement en Grèce , mais même aux Sarrasins*, le pape Adrien lui-même assura au roi que beaucoup de Langobards se livraient volontairement comme esclaves aux Grcci pour trouver ainsi des moyens de soutenir une misérable vie. En même temps, les inquiétudci du Sainl-Pére ne s'apaisaient pas : il redoutait chaque Jour davantage les intrigues et les efforts des hommes que les nécessités du présent et la honte du passé avaient contraints à une vie et À des actes passionnés. Il n'avait pas cessé ses plaintes contre les seigneurs laïques et ecclésiastiques. L'année précédente, le duc Hildebrand de Spoléte était venu auprès de Karl avec de grands présens pour détruire les soupçons qui s'étaient élevés contre lui. Le pape toutefois, mécontent et inquiet, avait continué de représenter sa cause comme là cause du roi et d'adresser à celui-ci des ac^ cusations et des prières, d'autant plus qu'on élevait plus de récriminationscontre lui-même; il était donc urgent que Karl fit en personne sa nouvelle expédition pour tout tranquilliser, tout apaiser, tout ordonner.
Enfin sa position à l'égard de Tassilo y duc ou roi des Bavarois , rendait aussi cette expé* dition nécessaire. Tassilo était un homme de noble caractère et un excellent prince ; il seo^ tait la dignité de sa maison et celle de son peuple. La religion avait jeté de profondes tB' cines dans son cœur, et il s'inclinait avec hu^ milité devant les ministres de Dieu. Sa vie était pure et morale^ il montrait u ne grande fidélili à sa femme. Dans les assemblées nationales, il répondait aux besoins de son peuple , et son