LIV. X, CHAP. XI
blaient pas pouvoir échapper. Il 8e peut aussi queTassilo, daos le profond ressentiment de son âme 9 ait tantôt élevé des plaintes amëres, tantôt fait entendre de dures paroles de menace ou de désespoir, tantôt , dans sa fureur, an-nonce des projets de salut et de vengeance. Sa femme, Liudberga, animée par le sentiment des malheurs que Karl avait fait éclater sur ses parens et quil menaçait de faire tomber aussi sur son mari , sur ses enfans et sur elle-même, ne fut peut-être pas maîtresse d'elle-même, et donna un libre cours à l'expression de sa douleur et de ses reproches* Tassilo disait « qu'il voulait s'allier aux Avares pour marcher contre celui qui avait souillé son honneur. Il aimait mieux mourir que vivre dans une telle ignominie*, son fils Théodo ne l'arrêtait pas-, eût-il dix fils , il aimerait mieux voir leurs cadavres que leur transmettre un héritage si honteux. » Liudberga rappelait avec douleur ou avec colère le temps perdu Jusqu'alors *, elle rappelait comment on n'avait pas écouté le conseil qu'elle donnait de prendre les armes lorsque les Langobards, les Saxons et les Thuringiens combattaient encore pour se maintenir ou succomber avec honneur; mais ces plaintes et ces paroles ne restèrent pas cachées à Karl , et tout apparut dans une vive lumière à son ressentiment ; on rapprocha les choses les plus éloignées, on réunit ce qui était inconciliable, on considéra l'expression du désespoir comme un acte de trahison *, les instigations et les excitations ne manquèrent pas non plus, car plus d'un homme espérait obtenir sa part des ruines du duché de Bavière.
A tout cela se Joignit une circonstance particulière qui souleva peut-être dans le cœur du roi une colère plus grande encore et sembla Justifier à ses yeux les mesures les plus sévères. Le duc Aragis de Bénévent, beaufrère de Tassilo, affligé de la dépendance à laquelle il avait été réduit par Karl, redoutant peut-être aussi que cette humiliation ne fût que le commencement de sa ruine entière, s'était adressé à la cour de Constantinople et lui avait offert une alliance contre Karl. L'empereur devait placer sous ses ordres la ville de Naples et tout ce que les Grecs possédaient encore en Italie, et lui donner la dignité de patrice; de son côté, réunissant des pays que divisait une
inimitié de deux siècles, il voulait se charger
de leur administration et de leui' défense au nom et sous la suzeraineté de l'empereur. A Constantinople, on voyait le danger dont Karl menaçait aussi les dernières possessions de l'empire; si on les perdait, l'Italie était perdue pour toujours. Comme l'alliance qui précédemment avait été projetée ou conclue entre la cour impériale et le roi des Franks n'avait pas eu de résultat, l'inquiétude que les Franks inspiraient aux Grecs , et par conséquent la haine de ceux-ci contre les premiers, avait pris d'autant plus d'intensité. La cour impériale accepta donc avec Joie l'offre du duc Aragis ; on lui accorda la dignité de patrice; on envoya des députés en Sicile pour le revêtir des ornemens propres à cette dignité et pour lui remettre les pays qui devaient être désormais soumis à son gouvernement. On arma des troupes qui, sous le commandement du duc , devaient combattre avec lesBénéventins contro les Franks , tandis qu'une flotte reçut l'ordre de débarquer à Ravenne le prince langobard Adalgis, fils de Désidérius, afin que Tltalie supérieure, la véritable Langobardie , entrât en mouvement et se soulevât dans le même temps où le patrice Aragis commencerait la guerre dans la partie inférieure du pays. Karl fut instruit de tous ces projets par son fidèle ami le pape Adrien. Il se peut sans doute que celui-ci ait prévenu le roi , plutôt d'après ses propres inquiétudes que surdesrenseignemens positifs; mais Karl ne pouvait mépriser ces avis, parce qu'ils n'étaient contredits en rien par l'état des choses et par le nature des relations humaines. Il fut facilement amené à supposer que Tassilo n'était pas étranger à ces in^ trigues ; de plus on remarquait des mouvemens parmi les Avares , qui vraisemblablement avaient été décidés par les Grecs à seconder ou h développer leurs plans ; de ce côté aussi Tassilo ne put échapper au soupçon d'avoir fait atliance avec ces barbares. Ces relations secrètes durent afiliger d'autant plus le roi Karl que, vers ce même temps, d'autres frontières de son empire étaient menacées ou effrayées : à Touest par le calife de Cordoue, h Test par les peuples slaves, et au nord, sur mer et sur terre, par d'audacieux guerriers venus des contrées septentrionales de l'Europe , qui , dès cette époque , devinrent très - dangereux, et que l'on a coutume d'appeler Nordmans. Ce fut dans de (elles circonstances que
Karl prit ses mesures violentes contre Tassilo. Il assembla, au printemps de Tan 788, une diète à Ingelheim; il y appela le duc des Bavarois dans la mémo forme que les autres ducs de Tempire, et Tassilo se rendit sans bé* siter, en fidèle vassal, ù Tappel du roi, soit qu'il n'eût la conscience d'aucune faute, soit que, se sentant coupable, il crût devoir se dispenser moins encore de se rendre à cet appel. La première de ces suppositions est la plus vraisemblable, parce que s'il avait réellement fait alliance avec les Avares, les Grecs et les Langobards, il aurait sans doute évité, sous un prétexte quelconque, de se montrer, et aurait attendu l'attaque. A peine fut*il arrivé qu'on le sépara de sa suite, qu'on le dépouilla de ses armes et qu'on le jeta en prison. Dans le même temps, sa femme et ses enfans furent surpris h Ratisbonne dans le royal palais des Agilolflngs, enlevés et amenés à Ingelheim ; les trésors héréditaires du duc, avec ceux qu'il avait amassés lui-même, furent pris (3). Des accusateurs s'élevèrent contre Tassilo.Chacune de ses actions, chacune de ses paroles fut signalée comme un crime. Des Bavarois perfides, des conseillers et des serviteurs du duc, déposèrent par crainte ou par bassesse contre leur prince et leur seigneur. Tassilo, se tenant désarmé devant le roi ; voyant contre lui des Bavarois, des seigneurs illustres, ses propres conseillers \ instruit de ce qui s'était passé à Ratisbonne, ne dit pas un seul mot pour sa défense : son &me était brisée par une si cruelle infortune, ou bien il pressentit son aort \ il jeta un regard de mépris sur ce tissu de mensonges et de trahisons -, il crut qu'il était au-dessous do lui^ qu'il était inutile de parler. L'assemblée le tint donc pour convaincu d'hostilité contre le roi ^ cette opinion fut celle* des Franks et des* Bavarois, des Saxons et des Langobards, de tous ceux qui étaient présens. Et comme alors on no voyait plus dans cet infortuné qu'un duc ordinaire, et comme, par erreur ou par hypocrisie, on confondit le temps précédent et le temps actuel , il fui d'une voix unanime condamné à mort , particulièrement parce que vingt-cinq ans auparavant il avait abandonné le roi Pippin, père de Karl, dans son expédition en Aquitaine (4). Le roi toutefois n'accorda pas'un terme si rapproché à ses maux-, parlant de la religion et des liens du sang, il lui accorda la vie, afin qu'il conservât
plus longtemps le sentiment de sa dégradation.Tassilo dut s'enfermer dans uncIotU-c(â; afin, prclendit-on, d'avoir le temps de se repentir de ses grands péchés : il renonça avec plaisir à un monde qui avait perdu tout charme pour lui. Il prit l'habit monastique dans le couvent de Saint-Goar. On coupa également les cheveux à ses deux fils Théodo et Théodobert, et on les revêtit de l'habit de moines. Le sort de sa femme Liudberga est inconnu. Peut-être obtint-elle aussi la permission de se cacher dans un couvent, peut-être fulelle livrée é de plus grands malheurs. Tous les Bavarois enfin qui avaient conservé intacte leur fidélité envers leur prince héréditaire et qui ne voulurent ni se prononcer par leurs actions ou leurs discours contre ce malheureux, ni se courber en silence devant la force, furent arrêtés e( condamnés à l'exil. Leurs biens senirent à récompenser ceux qui , précédemment ou dans les derniers temps, avaient favorisé la cause du roi par leurs actes et par leur perfidie.
C'est ainsi que périt d'une manière déplorable l'ancienne famille des Agilolfings^ et le royaume des Bavarois, qui s'était élevé trois siècles auparavant, à une époque grande et difficile, perdit même l'ombre de Tindépendance. Après avoir combattu longtemps pour la conservation de la liberté et de la nationalité teutsche , après s'être formé avec éclat et avec gloire au milieu de relations variées, il fut dissous et réuni à l'empire des Franks^ mais le peuple tint fermement à son nom , à ses mœurs , à ses usages et à ses lois -, il força par là le puissant roi des Franks à le ménager, aie respecter et à le favoriser, et se donna à luimême le gage d'une résurrection dans un temps à venir.
Karl 9 après la chute de Tassilo, eut le plaisir de voir échouer aussi les projets de ses autres ennemis. Les farouches Avares , qui , divisés en deux bandes nombreuses, se jetèrent é la fois sur Tltalie et sur la Bavière, furent des deux côtés mis en fuite. Ils périrent co partie par le glaive , en partie dans les eaux du Danube , en cherchant à se sauver à travers ce fleuve. En Italie , le roi fut soutenu par la fortune qui avait toujours été si favorable à sa famille. Aragis, duc de Bénévent, mourut ainsi que son fils Rumold, avant que les projets convenus avec les Grecs pussent être exé-
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eu tés. Les Grecs commencèrent, il estyrai, la guerre, mais sans succès. Karl en effet avait résolu, quoi qu'en pût dire le pape, d'inves* tir Grimold , second fils du duc qui venait de mourir, du duché de Bénévent. Par là , il gagna non^seulement Tesprit des Bénévenlins , mais Grimold , qui avait sous les yeux le sort de Tassilo, se montra digne, sinon par ses dis* positions intimes, du moins par ses actes, de la confiance que Karl avait placée en lui ; et comme le nouveau duc ne Tut pas seulement secouru par Hildebrand, duc de Spolète; comme Karl envoya aussi pour le protéger les troupes des Franks sous le commandement d'un chef de cette nation , les plans des Grecs, qui n'étaient calculés que sur Tintrigue et non sur des actions énergiques, tournèrent d'aulant plus facilement à leur honte.