‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 19 sur 298 · LIV. VII, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIV. VII, CHAP. V

Quiconque réfléchit à Télat de choses où se

trouvaient les conqucrans franks avec leurs idées teutsches ne mettra pas en question que la distribution de bénéfices aux leutes du roi n'ait été nécessaire : par là même elle fut raisonnable et bonne ; mais on mettra tout aussi peu en question que la situation elle-même n'ait élé contraire à la nature et violente, et par là même ce qui en résulta ne put se maintenir et se conserver que peu de temps. Bans toute celte institution, que dans la «uite du temps on appela le système féodal, se trouvait plus d'un germe vicieux ; mais en elle aussi se trouvait ceci de bon, que ces maux devaient se détruire les uns par les autres, et cette nécessité fat le gage d'un meilleur avenir. Les États de Tantiquilé, en général,' porltiient en eax-mômes le germe de leur corruption et de leur mine : ils reposaient sur un dur esclavage-,1a pensée de la valeur et de la dignité humaine ne s'y élevait pas. Une liberté générale et légale était d'autant moins possible que la religion s'accordait complètement avec les institutions civiles et contribuait à resserrer les liens imposés par les institutions. Mais partout où une liberté générale et légale est Impossible, il est assurément impossible aussi qu'il y ait pour Thomme une véritable patrie ; partout où manquent cette liberté et cette patrie, la société humaine a perdu la source d'où découle une vie invincible. Plus elle complète et perfectionne ses institutions, plus sa perfection même la tue inévitablement, et il ne lui reste qu'une mort sans dignité et sans honneur. D^autre part hi féodalité fut aussi le fruit de la violence, dont l'esclavage était la compagne féconde ; mais elle rencontra dans l'Eglise une énergique ennemie : elle donna à l'esclavage une autre forme, par foquelle elle alla au devant de la liberté générale, et elle ne fut pas Qn obstacle aux idées de nationalité et de pairie (4).

Lorsque les bénéfices furent pour la première fois distribués et reçus, tous les Franks, sans aucun doute , espérèrent et voulurent créer par eux el entre eux un lien indissoluble, réunir leurs armes, et par leurs armes mainlenir-à tout jamais leur puissance et leur domination^ mais cet espoir fut vain. Son accomplissement ne put venir : la féodalité était contraire à la nature de l'homme et à la marche DiccssairQ des choses humaines.

Certainement il ne fut pas décidé en principe que les bénéfices seraient héréditaires dans la famille des feudalaires ; mais de fait ils le furent dés l'origine. Grégoire de Tours déjà donne plusieurs exemples qui prouvent que souvent des biens fiscaux restèrent en la possession des enfans de l'homme qui les avait obtenus du fisc (5) ; et cela ne pouvait être autrement. Tout feudalaire qui ne pouvait espérer que son fils acquerrait un bien plus grand et meilleur que le sien dut s'ciïorcer de lui conserver au moins ce bien \ et comme ces efforts furent universels, ils durent aussi réussir généralement, et par conséquent le principe de l'hérédité dut s'établir de fait, bien qu'il ne fût pas reconnu légalement (6).

Mais dès que l'hérédité eut pris consistance, on dut nécessairement s'efforcer d'agrandir les bénéfices. Chacun , suivant une disposition naturelle à Thomme, exagéra la valeur de ses services; chacun voulut qu'ils fussent payés. Ils furent payés par des récompenses en biensfonds. Chaque homme aurait-il pu tout prévoir? comment n'aurait-il pas dû chercher à devancer les autres, pour ne pas rester derrière eux? Et toute la Gaule n'appartenaitelle pas aux Franks ? Beaucoup de terres du Teutschland ne leur appartenaient-elles pas aussi ? L'avidité augmente en raison des acquisitions. Pourquoi les villes ne deviendraientelles pas des fiefs ? Pourquoi ne changerait-on pas en fiefs les alcux des hommes libres ? Tous ces biens avaient assurément appartenu aux Franks ; ils ne les avaient remis ou laissés entre des mains étrangères que parce qu'ils avaient été hors d'état de les exploiter. Tout était leur œuvre et le prix de leurs exploits : ce qui avait été concédé librement pouvait être librement repris -, et les fleuves et la mer, les douanes et les impôts, ne pouvaient-ils pas être remis à titre de fiefs entre les mains des leutes, aussi bien qu'ils étaient assignés au fisc, qui leur appartenait également? Et les hautes fonctions et les dignités n'étaienl-clles pas également une précieuse récompense des services ? La cupidité n'a point de bornes, et la passion ne cherche qu'à se satisfaire. La liberté même ne put espérer de ménagemens dans les cantons du Teutschland , et le petit vassal ne put espérer se voir en sûreté devant le grand vassal.

Deux ou trois générations purent s'éteindre

uvaQt que rorigine de cet ordre de eboses fût oubliée, et sans que le souvenir des exploits communs des aïeux, de leurs dangers, de leur fortune bonne ou mauvaise, de leurs désirs et de leurs tendances fût eflacé. Mais plus le temps avança dans sa marche, plus toutes ces choses devinrent étrangères aui hommes, dispersés dans de vastes pays. Des diètes purent avoir lieu-, mais elles ne purent maintenir parmi les petits-ûis la confraternité qui jadis avait été conclue par les aïeux sous les armes jet pour les armes ; et si le roi faisait publier le heerbann (hériban) parmi ses vassaux, et si ensuite le ûdéle oubliait la ûdélité ou n'en tenait pas compte, parce qu'elle lui était incommode et parce que Tentreprise était contraire à ses vues, de quels moyens le roi pouvait-il disposer pour contraindre un homme qui demeurait loin de lui et qui n'avait pas besoin de lui, ou pour le punir de négliger ses devoirs ? Deux ou trois individus pouvaient redouter les autres^ mais à quel résultat pouvait-on arriver si le nombre des désobéissans était grand? Sans doute il se présentait beaucoup d'excuses, dont la recherche n'était pas une petite affaire (7)^ et la malheureuse pensée du partage de Tempire donna lieu à plus d'une justification et put mémo dissimuler la trahison aux yeux d'un homme d'honneur (8). Il resta à peine au roi d'autre ressource que d'acheter toujours à nouveaux frais la fidélité des fidèles en cédant à leurs prétentions, en satisfaisant leur cupidité, en^accomplissant leurs vœux ; et le maire du palais était devant lui. Cela ne pouvait donc manquer : le système féodal devait s'étendre toujours davantage^ la propriété libre dut disparaître devant lui dans le cours de quelques siècles, et le hasard seul, une situation particulière ou des relations propres purent encore conserver des aïeux et des propriétaires fonciers complètement libres (9). Une autre chose devint également inévitable : les bénéfices ou fiefs durent successivement tomber entre les mains d'un petit nombre de lentes royaux ou de vassaux qui surent faire valoir leur génie, leurs vertus, leurs exploits, ou profiler de leur bonheur.

Mais en dernier résultat, ces leutes ne purent éviter dans cette carrière leur propre ruine: ils voulurent assurer leur puissance, et ils ralTaiblircnl en se dispersant et en se rendant étrangers les uns aux autres. Us dégarni-

rent le foyer de l'empire ; iU rendirent le roi pauvre pour s'enrichir eux-mêmes, et le dépouillèrent de sa considèratioD pour augmenter leur propre grandeur ^ et cependant leur grandeur ne consistait que dans la puissance de l'emerable , et leur éclat dépendait de la considération du roi. Us arrivèrent à la morgue et à l'arrogance ; mais ils n'arrivèrent à aucun appui, à aucune soUdité* Le roi, affaibli et dépouillé par eux , perdit leur propre respect, et parla ils perdirent nôceasairement leur force. Les efforts qu'ils firent pour augmenter leur puissance particulière leur firent perdre de vue l'empire et les amenèrent nécessairement à des dissensions, à des querelles el à des guerres privées. Par là l'empire dut èlrc déchiré et se dissoudre, bien qu'ils n'eussent pas sous leurs pieds d'autre sol que l'empire. Afin de pouvoir soutenir leurs guerres privées et d'agrandir leurs possessions , ils durent à leur tour inféoder celles-ci à des hommes qui devaient être à leur service , et par eux , au service de l'empire. Les fiefs durent être cédés comme arrière-fiefs ^ le vassal dut devenir suzerain^ la négligence du service ne put êlrc excusée que par des services nouveaux, et la félonie véritable ne put s'appuyer que sur une fidélité étrangère. Mais par là les heureux et les grands créèrent un monde qui leur fut évidemment opposé, comme ils s'étaient mis euxmêmes en opposition avec le trône , et tout ce qui s'était fait en grand se répéta en petit. Il était dans la nature humaine que , de même que le vassal du roi avait mis tout en œuvre pour n'avoir personne au-dessus dç lui, de même l'arrière-vassal ne négligeât rien pour devenir l'égal de son suzerain. Mais il n'y avait d'égalité pour lui que dans l'empire et dans son éclat devant le roi. Le trône royal, dépouillé parles grands, dut en conséquence acquérir une nouvelle valeur aux yeux des arrière-vassaux, et ceux-ci durent relever ce que ceux-là avaient abaissé. Il devint nécessaire en même temps que les arrière-vassaux agissent au loin dans les régions inférieures conime le» vassaux du roi avaient agi à leur égard; et par là même ils se créèrent aussi un monde qui prit à leur égard une position hostila, et dont les efforts furent d'autant plus dangereux que leurs désirs restèrent plus bornés.

Ainsi la distribution des fiefs avait introduit dans la vie un esprit hostile que personne n'a*

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