LIV. XI> CIUP. VI
fui compoiè pour un but dèlorminé. Quelques évoques de Tempirc frank occidcnlal avaient prié ce prélat si expérimenté de leur faire part de ce qu'il savait par tradition ou par sa propre expérience, sur l'organisation de la cour et de Teinpire avant qu'il eût été divisé. Ils voulaient 86 servir de cette communication dans Tempire occidental , dont Karl-te-Ghauve était roi. Hincmar se rendit i cette prière, et composa son livre; par là même il contient avec des allusions aux saintes Écritures des chrétiens , plutôt une instruction sur Tordre de la cour et de Tempire, tel qu'il devait être d'après l'opinion du vénérable prélat, qu'une description de cet ordre tel qu'il existait sous Karlle-Grand ; bien que ce qu'il rapporte puisse renfermer une vérité réellement historique, il est vraisemblable qu'il y a ajouté des comptémens conformes à ses désirs ^ car il ne dissimule nullement qu'il avait en vue de déterminer le Jeune roi Karl & ordonner la cour et l'empire d'après ses indications.
D'autre part, les prescriptions légales que Karl-le-Grand publia sous le titre do capitulaircs, pour son empire etson^arméo, et dont une partie nous a été transmise sous ce titre, doivent 6ire d'un grand poids. En réalité, ces capihilaires contiennent beaucoup de choses d'une hau te importance. Mais, bien que le nombre en soit assez considérable, ils ne concernent jamais que des points de délai! ^ partout se trouvent des lacunes et partout restent le doute et r incertitude. Probablement, très-peu de capitulaires nous ont clé conservés aussi complets qu'ils l'étaient dans l'origine*, car un polit nombre seulement ont un commencement et une fln ; la plupart no sont que des fragmcns ou une série incohérente de prescriptions do diverÂCs natures. Les relations do l'Eglino sont la matière dont ils s'occupent le plus *, on pourrait croire que quelques évoques qui avaient assisté aux assemblées nationales où ces dispositions légales avaient été disculées et adoptées ont pris note de ce qui semblait être le plus important pour eux, do manière à tenir moins de compte des cxpres^iions que du sons do la loi. Dans le fait il paraît que du temps de Karlle-Grand, on ne flt que peu de copies des capitulaires. Lesévèques, en particulier, n'en reçurent une copie complète que sous Ludwig, fils de Kfirl. Ainsi chaque évoque, comme tout
autre individu qui assi^tail à ift diètç, devait sç
tirer d^afTairo le mieux quMl pouvait. L'un sans doute n'écrivait qu'une chose, l'autre une autre \ plus d'un assistant pouvait se fier à sa mémoire et ne tenir note que des matières seu^ les des délibérations et des résolutions. En eiïet plusieurs des capitulaires qui ont été conservés Jusqu'à nos Jours ne contiennent rien et se bornent en réalité à des suscriptions. De plus, pour la plupart des capitulaires , on ne connaît ni l'année ni le lieu où ils furent rédigés -, car sous ce double rapport, les indications sont en partie suspectes , et ne reposent en partie que sur de simples conjectures. Par là même enfin, il serait possible que les capitulaires attribués à Karl-Ie-Grand ne fussent pas tous de lui, parce qu'on peut penser et d'autres phénomènes do Phistoire prouvent qu'on plaça sous l'éclat de ce grand nom plus d'un acte imaginaire et regardé comme important, pour lui assurer une considération d'autant plus certaine.
Sans doute, peu de temps après la mort de Karl, on flt des collections de ses capitulaires et de ceux do son fils Ludwig \ mais ces collections ne font qu'appuyer la justesse do nos observations. L'abbé Anségis entreprit un travail de celle nature et l'acheva Tan 827. Il chercha, ainsi qu'il l'a déclaré lui-môme, à réunir, pour rendre hommage è la mémoire du grand empereur et par aiïection pour son pieux fils, les capilulaires promulgués par l'un et par l'autre, écrits à dilTérentes époques sur des feuilles détachées , en aussi grand nombre qu'il pourrait les découvrir pour les empêcher de tomber dans l'oubli. Mais comme il ne s'attacha qu'à séparer les capitulaires qui se rapporlaient aux affaires ecclésiastiques de ceux qui concernaient les aiïaires civiles, il négligea tout ordre chronologique, soit qu'il le considérât comme insignifiant pour l'application des dispositions légales, soit qu'il ne put lo délerminer. Il fut forcé de laisser son œuvre trèsincomplète \ on peut lui reprocher do plus d'avoir déjà décoré du nom de Karl-lc-Grand des capitulaires qui n'appartenaient pas à cet empereur. Si celle collection fut aussilôi reconnue comme code public par Ludwig, fils et successeur do Karl-le-Grand, cela prouve seulement dans quel embarras on se trouvait et combien on avait mis peu do soin à conserver régulièrement les capitulaires. Bien plus, on accorda jusqu'à un certain point le même hQU^
ncur à la collection que dix-huit ans plus tard un diacre de Mayence, Bénédict, surnommé le Lévite, flt par ordre de Tévèque Aulcar, pour compléter la collection de Tabbé Anségis. Cependant ce Lévite (on ne sait si ce fut par ignorance et par un zélé honorable pour son état, ou par un calcul adroit fondé sur l'ignorance de ses contemporains) ne s'est pas borné à déplacer et à mêler les uns aux autres plusieurs capitulaires -, il a de plus admis dans son recueil tout ce qu'il connaissait et tout ce qui, selon ses propres expressions, semblait pouvoir tourner à l'avantage delà sainte Église de Dieu et de ses serviteurs , et par conséquent à Tayantage de tout le peuple. Les sources où il puisait lui furent indifférentes ; les ordonnances des princes antérieurs des Franks, les saintes Écritures des chrétiens, les lettres et les décrets des papes, les résolutions des synodes, authentiques ou apocryphes, les lois de quelques peuples teutoniques enfin et le droit romain, autant qu'il le connaissait, tout fut mis par lui à contribution, et les actes auxquels il paraît avoir attaché le plus d'importance sont ceux qu'il croyait pouvoir citer comme reconnus ou confirmés par le pape.
Si maintenant Ton soumet à la critique, si Ton compare et si Ton examine tout ce qu'on peut tirer des documens qui appartiennent à cette époque, voici quelle idée on peut se faire de la volonté et des efforts de Karl-le-Grand.
La nature intime de Karl était noble et bonne. Il avait un profond sentiment religieux et une véritable piété. Il aimait la vertu, sans pourtant être sévère envers lui-même, et il honorait toute espèce de bonnes mœurs. Ce qui méritait de plaire lui plaisait ; ce qui était pur parlait à son âme *, le beau excitait son enthousiasme. Aucun sentiment humain ne lui était étranger, aucune pensée trop grande-, aucun effort noble et élevé, dans les sciences et dans les arts, ne lui était indifférent. Il aurait volontiers donné à son empire la plus grande force au dehors et la paix la plus solide au dedans, pour ouvrir aux peuples qui vivaient sous sa protection toutes les routes qui conduisent au bien-être, au bonheur et à la civilisation. Mais ce grand prince, comme tous les hommes , fut enchaîné par la force des relations et placé sous la puissance du passé, et par Tune et par l'autre sa volonté reçut la direction dans laquelle il porta plus loin ses efforts.
L'empire, qu'il avait reçu Jeune encore, était fondé sur les armes. Les circonstances loi avaient mis les armes à la main dès sa première apparition sur la scène, et dans toute la génération pendant laquelle il eut le pouvoir, il put à peine les déposer un instant. II peut être vrai que souvent il faut faire retomber sur lui-même l'accusation d'avoir voulu la guerre, parce que la guerre était devenue chez lui une passion ou parce qu'il la fit de telle sorte qu'aucune paix ne resta possible avec lui. Mais cette passion ne fut développée en lui que i)ar la marche des événemcns, et sa conduite fut le résultat de ceux-ci. Il se manifesta une action réciproque dont personne, sans être injuste, ne peut faire dépendre le mouvement de sa libre résolution. Quoi qu'il en soit, sa vie s^couia dans les travaux de la guerre, et la fortune, qui lui resta longtemps fidèle presque sans interruption, flt nattre en lui pour ces travaux on goût qui étouffait dans son cœur d'autres désirs. Il s'accoutuma à tout rapporter aux armes et à la guerre, ainsi qu'à la sûreté et à l'agrandissement de l'empire. Il s'accoutuma à coosidércr la puissance militaire comme la plus noble et la plus élevée. Il crut que, pour la rendre plus formidable, il ne fallait reculer devant aucun sacrifice. Il ne s'accoutuma pas moins à mesurer tout avec l'œil d'un général, à d^tder tout avec la promptitude du guerrier. Par là, il oublia la différence des choses, et arriva à croire que de même que la résistance de l'ennemi dans le combat doit être surmontée soit par une action rapide, soit par une sage temporisation , soit par des forces supérieures e( par une volonté décisive . de même dans les autres relations de la vie, tout obstacle devait être dompté; que tout ce que lui, ce prince il accoutumé à la victoire, avait une fois résolo de fonder et d'obtenir, devait être rapidement fondé ou obtenu. Il méconnut donc les droits du temps, fit des usurpations et souvent d'une manière brutale. Il voululmoissonnersans avoir semé. La culture intellectuelle la plus élevée elle-même qui, parce qu'elle doit sortir du sein même des peuples, ne peut faire que des progrès successifs et se développer lentement, dut être introduite dans la barbarie de l'époque comme une œuvre parfaite et triompher de cette barbarie comme le prince lui-même avait triomphé de ses ennemis.
Mais il ne pouvait aller au delà des bases bis-