LIV. XI
compense royale qu'an noble cercle d'action pour le progrès derintelligenee et de la civilisalion. C'est ainsi qu'Alcuin lui-même reçut ladircclion et Tadminislralionde cinq riches couvens. Il donna un nouvel et magnifique éclat à TabbayedeTours, si célèbre par le zélcel les miracles desaintMartin. Ces hommes ne formaient pas un corps , une société \ ils ne faisaient que s'encourager, s'exciter, se rendre justice rcciproquemen t. C'était une communauté de vues et desentimens^ c'était un lien purement intellectuel qui. les réunissait ou plutôt qui, sans imposer d'obligations ou de nécessité & aucun d'eux en particulier, les déterminait tous à cultiver, par leurs forces communes, et sans autre but que la religion, la science, Tinstruction, la civilisation ; ù se soutenir réciproquement, t former autour d'eux un cercle de disciples, à répandre plus loin dans le monde des hommes dignes et pensant comme eux, à éveiU 1er par là les idées des peuples, et t paralyser et à refréner peu à peu la force brutale de Tépée et la grossière violence de l'homme matériel. On ne trouve aucune trace qu'il y ail eu entre eux aucun lien mystérieux ou qu'aucun d'eux ait été autorisé à croire qu'il tenait au roi de plus près que les autres, de plus prés qu'il ne le méritait par son génie, ses efforts et son érudition. Les hommes que Karl avait aitirés auprès de lui s'écrivaient sans doute les uns aux autres et se désignaient réciproquement sous des noms particuliers, inintelligibles aux étrangers. Mais ces noms ne sont pas une preuve d'association secrète. Tirés tantôt des saintes Ecritures, empruntés tantôt à l'histoire, formés queIquefoisarbitrairement,n'étanlquelquefois aussi qu'une traduction des véritables noms^ ils étaient employés soit par respect, soit par une bienveillance paternelle, ou par une amicale reconnaissance et un affectueux souvenir, par plaisanterie et par forme d'encouragement. Ils n'étaient pas non plus toujours les mêmes. Le grand roi lui-même permellait volontiers qu'Alcuin et d'autres le saluassent du nom do David, parce que le nom de ce héros et de ce poète sacré était comme un hommage rendu à ses exploits, & ses victoires, à sa piété et à sa grandeur^ mais il ne repoussait pas non plus le nom de Salomon, parce qu'il éveillait des idées de sagesse, de majesté et de magnificence. Alcuin avait reçu le nom de Flaccus, et s'en servait volontiers lui-mê-
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me. Chacun des autres avait aussi son nom , Augustin et Homère, Candidus et Damètes, CalliopiusetNathanaêl; c'était un jeu, mais ce jeu avait quelque chose de bon : il provoquait une savante confiance, un esprit scientifique commun qui donnait à chacun en particulier le courage de braver un siècle si défavorable et la confiance en des jours meilleurs. Il n'est pas étonnant qu'Alcuin ail conçu même l'espérance que bientôt, dans l'empire des Franks, s'élèverait une nouvelle Athènes, illustre par les arts, la philosophie, Térudilion et par toutes les qualités nobles et sublimes dont la vie humaine esl susceptible.
C'était là une belle conviction ^ on comprend que ces hommes regardassent comme rapproché le but qu'ils s'efforçaient d'alleindro avec un zèle si vif et un si pieux enthousiasme. Mais cette œuvre entreprise avec une ardeur trop hâtive ne pouvait durer ; elle devait se dissoudre dès que s'évanouirait l'âme inspirée par Alcuin, dès que ne serait plus le grand prince qui la protégeait et la soutenait. Elle se dissolviten effet, non toutefois sans ré;sultats. Cette série d'hommes remarquables, qui , par leurs connaissances, leur instruction et leurs vertus, brillèrent au neuvième siècle, aurait dilTicilement trouvé place dans l'histoire sans ce réveil intellectuel. Le génie d'Alcuin luimême s'est élevé à la gloire par la force et l'affection de KarNe-Grand. Paul, fils de Warnefrid, trouva auprès de lui des consolations et du courage. Eiuhard forma son goût dans ce monde scientifique. Rbabanus Maurus et Ilincmar de Reims , ces grands évèques , et Nithard l'historien , et Olfried , le noble ami de la langue nationale, d'autres hommes encore, rendent témoignage de la vie scientifique , animée par Karl-le-Grand et par ses amis.
Un autre résultat important de celle vie scientifique s'est fait sentir jusqu'à nos jours. Les savans qui fondèrent des écoles, réunirent aussi des bibliothèques. Alcuin fut également l'auteur de celte entreprise. Accoutumé aux trésors qui, si faibles qu'ils pussent être , faisaient la gloire des anciens établissemens savans d'York, il se trouva abandonné et comme orphelin à Tours ^ il demanda donc au grand prince la permission d'envoyer des disciples à York pour prendre des copies de manuscrits qui i'y trouvaient « et transplanter ainsi les fieurs de l'Ile de Bretagne en France. » Karl
hiSTOÎIlE DU PEUPLE ALLEMAND.
lui-mCmo avait rassemblé quelques iivrcs à Aix-la-Chapelle, et avait déjà ordonné aux ecclésiastiques et aux moines de faire des co* pics des ouvrages religieux de celte époque, des livres de prières, des psaumes , des évangiles et des missels. Il ne lui fallait donc qu'une impulsion pour tourner son attention vers la nécessité des bibliothèques pour toute civilisation savante. On tâcha que chaque école, chaque couvent et chaque évéché fondât une bibliothèque. Quelque pctitque fût le nombre d'ouvrages que Ton possédait , et quelque mauvais qu'en fût le choix, le goût des livres se réveilla ; la copie devint un usage, une habitude, une obligation; et bien que les perles pussent èlre rares au milieu des pailles qu^on rassembla, les lemps postérieurs doivent à ces utiles travaux tout ce qu'ils ont conservé de bon do Tantiquilé.
En voyant les savans de son empire se livrer, chacun à sa manière, à une activité si satisfaisante, reporter leurs cfTorls dans des directions diverses , vers les temps passés et vers la sagesse des anciens peuples et dus peuples étrangers, Karl lui-même ramena son âme vers son peuple et vers sa patrie , afin que le présent ne fût pas oublié et que la vie des géncralions à venir ne fut pas sacrifiée â la connaissance d*unc vie qui n'était plus. Plus fut profonde Taclion do son exemple, môme parmi les grands seigneurs laïques de son empire, plus il était à craindre qu'on ne fit un bul de ce qui ne pouvait être qu'un moyen. La langue du Teut, la lan* gue teulsclie, élalt entièrement négligée pour les anciennes langues duLatium,deriIellade, d'Israël. A mesure qu'on connut mieux le latin, on trouva le ludesque plus dur, plus désagréable, plus incommode à écrire, et en se dé* tournant de la langue nationale on se rendit étranger aux idées de la patrie. Karl voulut ramener son siècle dans sa véritable carrière ; il voulut employer les succès de l'instruction à la civilisation de son peuple, selon le caractère propre de celui-ci; il fit donc recueillir de la bouche du petiple les poèmes et les chants par lesquels , depuis les temps les plus anciens, les exploits des aïeux étaient conservés dans la mémoire des petits-fils, pour réveiller, nourrir, enflammer dans le cœur de ceux-ci les vertus héréditaires, et pour les amener par renlhousinsme t des actions dignes de leurs ancêtres; il essaya en même temps de décou-
vir rcsscncc caractéristique de la hnpic tadesque et de lui assigner des régies grammaticales, en prenant pour modèle la grammaire latine. Il s'efforça enfin d^éliminerou de remplacer par des mots todesqoes les roots étrangers qui s'étaient déjà introduits dam la langue teutscbe, ou que plutôt la nécessité j avait fait admettre. Il donna aux mois des noms ieutschs et distingua douze vents par des dénominations également teutsches. Mais le sucoés de ces honorables tentatives ne répondit pas aux espérances de Karl ; bien plus, la suite du temps montra sous ce rapport aussi, que toutoe qui lient à l'intelligence doit sortir du peuple, si cela doit se maintenir et se propager dans le peuple, et que rien ne pourrait être introduit de force parmi lo peuple, même par le roi le plus puissant. Les chants que Karlle- Grand fit rassembler disparurent ; le livre qui devait les transmettre à la postérité fut anéanti par Ludwig, fils de Karl, parce que ce pieui roi craignait que l'humilité chrélicoDe, la foi et le dévouement ne se brisassent parmi les peuples teutschs contre recueil de rorgueil païen et contre la vanité qu'inspiraient les exploits des ancêtres. Ces chants furent étouiïii dans la bouche du peuple par le zèle du clergé et remplacés par les hymnes et les psaumes de la pénitence (5). La grammaire teutschc resia inachevée, et l'œuvre commencée Ait ensevelie dans l'oubli. Le calendrier romain triompha des noms teutschs imposés aux mois. De loin en loin , il est vrai , les puristes des temps postérieurs ont rappelé les dénominations contemporaines choisies ou imaginées par Karl jrnaii ce qui n'avait pas réussi aux efforts du grand empereur ne pouvaitréussir à ses imitateurs. Ib restèrent isolès,comme il l'avait été lui-inèmr,el les sons morts de la langue romaine circulèrent dépourvus de sens parmi lo peuple fcutsch. D autre part, les dénominations données aui vents se sont maintcnsies Jut;qu'à ce Jour, parce que l'on employait déjà les dénominations des quatre points cardinaux : est, sud, ouest, nord. Les points intermédiaires seuls avaient encore besoin de noms particuliers, et ceux-ci se rattachèrent facilement aux noms principaux. La gloire de Karl est d'avoir voulu.
Enfin , il est à peine nécessaire de faire une mention particulière des éminens services rend(]s par ce grand empereur à la religion et à rÉgli>^e chrétienne , cl par là même i nuima-
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Dite, à la tnorntd et & la civilisation. Les faits que nous avons exposés Jusqu'ici nous donnent de nombreux témoignages do ces services: nous avons célébré sa persévérance A propager les divines doctrines do Jésus-Christ parmi tous les peuples teutschs et au delà des limites de ceux-ci \ nous avons célébré le zélé avec lequel il s'efforça de consolider Tunité de toutes les Eglises sous le pape, leur chef commun. Karl 8t en toute chose ce que la nécessité exigeait, ce que la prudence demandait, ce que Tordre social commandait , ce que les hommes de bien Jugeaient le plus convenable , ce que lui-même avait regardé comme le plus salutaire. Mais il agit k sa manière ; il fût en quelque sorte , il est vrai , Téducateur de son siècle , mais il en fût aussi relève. En lui était une foi solide et une grande piété, et Tune et Tautre de ces qualités prirent la forme de son époque. Grftco 6 son vigoureux génie , il se délivra de beaucoup d'erreurs et s'opposa à beaucoup d'autres, mais il en conserva beaucoup et il en servitbeau* coup. Mais la croyance que la propagation du christianisme et l'unité de TÉglise sous le pape étaient nécessaires , n'était pas une erreur, et la conduite du roi conformément à celte croyance n'était pas de l'égoïsme ni de l'hypocrisie.
Il s*occupa avec le plus grand soin de la vie des ecclésiastiques, des moines et des religieuses; il ne chercha pas seulcment^â les éloigner de tout travail et de toute habitude mondaine; il ne sWorça pas seulement de former leur esprit par les connaissances et de puriner leur intelligence par la sagesse, mais il n'épargna ni exhortations , ni cnseignemens, ni avis , ni menaces pour les remplir de la pensée de la sainteté de leur vie, de la beauté de leur mission , afin qu*i1s se distinguassent de tous aussi bien par les connaissances et l'instruction que par la pureté de mœurs , par la piété, l'humilité et le dévouement h Dieu, afin qu*ils pussent se présenter au monde comme modèles pour prouver la divinité de la foi qu'ils annonçaient et propageaient. Ses capilulairessont pleins de ce zélé pieux, ses lettres donnent des preuves frappantes de ses hautes dispositions.
La dignité du culte divin lut tenait fortement à cœur. Do même qu'il travailla à faire construire de nouvelles églises , à rétablir les anciennes, & les tenir propres à rinlériour ci i
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les orner convenablement et avec richesse , de même il prescrivit pour tous les actes ecclésiastiques la clarté, la précision et l'exactitude, afin que les hommes fussent instruits et édifiés sans distraction et sans trouble. Il mit surtout ses soins à ce que les chants de l'Église fussent purs et harmonieux ; car il savait bien que rien n'est plus capable d'agir sur l'Ame de l'homme grossier, comme de l'homme civilisé, qu'un chant harmonieux s'élevant dans le sanctuaire ; et comme il trouva que les chantres de la Franco étaient inférieurs A ceux de Home (6), il de^ manda è son ami, le pape Adrien, quelques maîtres pour introduire aussi de ce côté des Alpes l'usage romain. Ces maîtres instituèrent à Metz et é Soissons des écoles de chant, où devaient se rendre tous les maîtres de chant do toutes les villes de la Gaule ; et du sein de ces écoles modèles, parmi lesquelles toutefois Metz avait la supériorité, le chant romain se répandit dans tout l'empire. Les Franks ne restèrent pas en arrière sous le rapport de la pureté et de la beauté du chant; mais les trilles et les roulades ne sortaient que durs et brisés de leurs rudes gosiers.
Karl-le-Grand savait sans doute aussi donner è toutes ces choses leur véritable valeur; il n'y Voyait que des moyens pour atteindre un but plus élevé. Ennoblir les mœurs, purifier la vie, exciter le talent et la vertu, en un mot établir un christianisme actif, voilA ce qu'il avait en vue : ce Les évoques cl les abbés , dit Karl , doivent tenir beaucoup plus à ce que les ecclésiastiques et les moines vivent bien qu'à ce qu'ils chantent et lisent bien. Un chant convenable, une lecture correcte, sont sans doute très-louables, mais un mauvais chant me semble plus supportable qu'une mauvaise vie. Il est bon aussi que les édifices des églises soient beaux, mais les bonnes mœurs sont un ornement prérérable; l'habitude de construire les églises vient, Je croîs , de TAncien Testament; mais ce que le Nouveau Testament, ce que la doctrine de l'Église demandent réellement, c'est la pureté des mœurs. »