‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 233 sur 298 · LIV. XI · texte numérisé non relu

LIV. XI

La Jeunesse de Karl ne Tut pas sans tache ; son malheureux fils Pippin^ dont nous avons raconté le sort déplorable, témoigne contre lui ', peu importe que Himmeltrud , mère de Pippin, ait été ou non l'épouse légitime du jeune roi. Nous avons également parlé de la répudiation de la seconde femme de Karl, la princesse langobarde Desiderata. Sa troisième femme liildegarde semble Tavoir le mieux maintenu dans sa fidélité et avoir conservé son amour par ses vertus. Elle lui donna , selon le témoignage d'Einhard , six enfans , trois fils : Karl, Karlmann, qui reçut du pape Adrien, sur les fonts baptismaux, le nom de Pippin , et Ludwig; et trois filles Roldrud, Bertha et Gisla. Fastrada, quatrième femme de Karl , n'a pas laissé une mémoire glorieuse. Il paraît qu'elle causa de grands chagrins au roi , et Ton parle souvent de sa cruauté. Cependant Karl n'était pas sans reproche. Elle lui donna deux filles^ mais à côté d'elle, Einhard lui-môme parle d'une concubine du roi qui ne fut pas stérile. Il n'eut pas d'enfans de Luidgarde sa cinquième femme ; mais après que cette femme vertueuse fut morte aussi , Tan 800, le grand Karl , âgé de presque soixante ans , admit encore auprès de lui quatre concubines, soit ù la fois, soit successivement.Trois de CCS concubines lui donnèrent chacune une fille; la quatrième. Régina, lui donna deux fils, Drogo et Hugo. En tout Einhard nomme quinze enfiuis de Karl-le-Grand. On a remarqué avec quel soin Karl s'occupa de la culture intellectuelle et de l'adresse physique de ses enfans. Il semble qu'il fit moins pour leur développement moral. Ses fils, sans doute, jetés de bonne heure dans les relations publiques , purent , dans Tactivilé de la vie, au milieu des arts de la paix et des travaux et de la privation de la guerre , arriver à toute la maturité de l'homme ; mais ses filles n'eurent aucune occasion de développer par les vertus de leur sexe les dispositions qu'il pouvait leur avoir transmises : elles étaient très-belles et ne iTianquaicnt pas de prètcndans nationaux ou étrangers; mais Karl ne permit à aucune de se marier : il ne pouvait, di8ail-i1, se passer de leur société (2). Et, dans le fait , il aimait à se trouver au milieu d'elles ; elles l'entouraient ik table, elles l'accompagnaient, ainsi que ses fils, dans ses voyages ; mais sa cour n'était pas un couvent propre à étouffer les passions humaines. Entourées de tant de jeunes hommes

CHAP. XL

pleins de force et de talens, ces jeunes filles ne trouvaient de satisfaction ni dans la tendresse de leur père , ni dans leurs connaissances , ni dans le travail de leurs mains. Bientôt, elles furent exposées à de mauvais bruits , et ce ne fut pas sans raison , bien que la renommée ait pu, selon son ancienne habitude, exagérer bien des choses. Car Nithard, l'historien , se vante lui-môme d'avoir eu pour mère Bertha, fille de Karl-le-Grand , et pour père Angilbert dont nous avons déjà parlé, et l'on voit figurer dans l'histoire d'autres petits-fils de Karl-le-Grand nés de ses filles ; mais le témoignage d'Einhard, qui afiirme qu'aucune de ses filles ne fut mariée (3) , reste inattaquable, et après que ces malheureuses princesses furentmortes ou eurent caché leur vie antérieure sous le voile sacré, on essaya en vain de les représenter comme des femmes honorables. Karl , lui-même , resta tranquille aux yeux du monde , au milieu des relations de sa maison , comme si ces mauvais bruits n'étaient pas venus jusqu'à lui *, soit qu'il considérât toute surveillance comme dangereuse , soit qu'il ne se sentit pas lui-même à l'abri de tout reproche. Le monde, ébloui par l'éclat de ses actions , ou tremblant devant sa redoutable colère, ne sembla concevoir aucun soupçon contre lui.

Karl destina de bonne heure Tempire des Franks, après sa mort, à ses trois fils, Karl, Pippin et Ludwig. S'il portail ses regards sur les limitesetsurrétatderempire,ildevaitconcevoir de grandes inquiétudes pour l'avenir. Il connaissait le danger d'un partage, mais le portage luimême était fondé sur les mœurs et les coutumes des Franks , et le maintien de l'unité de l'empire sous un seul roi ou sous un seul empereur n'était pas moins dangereux, soit à cause de ces coutumes, soit à cause de l'étendue de l'empire, soitcnfin à cause des indemnités qu'il aurait fallu donner aux fils exclus. En prenant donc la résolution de faire le partage de Tempire, il avait certainement à réfléchira beaucoup de choses; avant tout, il fallait satisfaire ses fils eux-mêmes , afin qu'il ne s'élevât pas aussitôt de nouvelles discordes. Il n'était pas moins nécessaire de gagner les vassaux. Bien que les trois frères dussent resler unis et défendre les Irois royaumes avec leurs forces communes , comme un seul empire, il était nécessaire que chacun des royaumes partiels reçût assez de force pour protéger ses frontières particulières*, d'un côté

HFSTOIRE DU PEUPLE ALLEMAND

comme do Tautrc il Tallail laisser subsister jus^ qu'à un certain point l'espérance d'élcndro ces iïontières. Il fallait donc calculer le danger de le position et les forces des ennemis de Tempire. De plus, il ne fallait pas tenir peu décompte des relations ecclésiastiques, parce que Tinfluence de la puissance temporelle sur ces relations était encore trop grande pour que le pape et le clergé en général pussent y rester indifférons *, et pourtant elle était trop faible pour que Karl osât mépriser la colère des prêtres. Le point le plus important était la nationalité des peuples. En Italie et dans la Gaule méridionale , la langue teutsche s'était presque cnlièrement fondue dans la langue des anciens habitans du pays « et la vie et les mœurs teutsches avaient été absorbées par les usages des contrées méridionales. Karl pouvait bien reconnaître aussi que les hautes montagnes des Alpes, comme limites destinées à séparer les pays, ne pouvaient rester sans influence sur la nationalité des hommes établis en deçà et au delà ; mais son cœur le portait vers les peuples purement tcutschs : là était Torigine de Pempire , là élait le siège de sa puissance, là les tombeaux des aïeux. Mais il manqualtencoreaux peuples purement teutschs beaucoup d'avantages que les habitans de l'Italie et de la Gaule méridionale devaient en partie à la position et au climat de leur pays , et avaient reçus en partiecommc héritage des Romains. C'était une chose désirable que de procurer , autant que cela serait possible , aux peuples teutschs ces avantages , afln qu'ils ne restassent pas en arriére sous le rapport de la civilisation intellectuelle et sociale. Un tel but ne pouvait être atteint que par une délimitation des royaumes partiels , de façon à faciliter les communications entre eux sans nuire à leur nationalité.

Le grand empereur semble avoir réfléch i à tout cela. Du moins le partage de l'empire, tel qu'il le flxa, trouvesajustificalion dans ces réflexions. Il décida que son plus jeune flis, Ludwig, qui, dés son enfance . avait été nommé roi d^Aquilaine, conserverait la Gaule méridionale avec les marches espagnoles au delà des Pyrénées. Une ligne commençant à l'embouchure de la Loire , suivant le cours de ce fleuve, à l'exception dcTonrs, et passant plus loin par Chftions, Mâcon, Lyon, embrassant ces villes avec leurs cuntons, jusqu'au Mont-Gcnis , jusqu'aux clu- I

ses des Alpes , et descendant ensuite jasqu^à la mer, devait séparer l'Aquitaine, son royaume, des pays donnés à ses frères. L'Italie ou la Lombardie, avec les pays montagneux du Nord, devaient former la part de Pippin, son second flIs , auquel le pays principal, la Lombardie , avait été également assignée dès son enfance. Sa frontière , commençant à la mer , devait longer à l'est le royaume de Ladwig , puis suivre le Mont-Joux jusqu'au Rhin , en sorte que le canton de Coire et de Zurich y fût contenu , s'étendre ensuite jusqu'aux sources du Danube, et enfin redescendre ce flou ve jusqu'à l'Eus. Karl enfin, le fils atné de Tempereur , et en même temps le plus habile, devait obtenir tous les pays situés au nord de ces limites , sur la gauche du Danube et sur la droite de la Loire , avec celte grande étendue de terres qui renferme une partie de Tancienne Bour« gogne , ensorto que le Rhin , à partir du point d'oà il sort des montagnes , traversait presque par le milieu ce beau royaume.

Karl croyait répondre de cette manière à tous les besoins. Les trois royaumes, toutefois, devaient continuer à former un seul empira solidement uni , dont les diverses parties pussent se secourir mutuellement; ils devaient rester héréditaires dans sa famille, également accessibles à tous les vassaux. Ils ne devaient pas non plus être exposés à un partage ultérieur; mais chacun des trois royaumes, après la mort du premier roi , devait passer à un seul fils de celui-ci, auquel les vassaux donneraient la préférence, ou à défaut de fils, passer au fils de Karl ou au frère survivant da roi mort. Dans le premier cas , le fils do son fils ne devait pas se voir refuser le consentement de ses oncles.

A ces dispositions, Karl ijouta encore one série de sages prescriptions, d'après lesquelles on devait se conduire sdon les vicluitudes de la vie. Elles avaient toutes pour but de prévenir le désordre, de maintenir l'union parmi ses successeurs immédiats comme parmi les Franks.

L'an 806, il convoqua ses fils, ainsi qne les vassaux eccIésiasUques et laïques les plus illustres et les plus éminens, à une diète fixée à Thionville -, il y exposa ses vues sur le partage de l'empire ainsi que ses dernières volontés ; elles obtinrent l'assentiment de rassemblée ; elles furent donc mises par écrit et solenneUe*

mcnl Jurées par tous les assistans ; puis rempercur envoya & Rome son ami et son conseiller ÎËinhard, rbistorien, afln que lo pape les accep-tât et les sign&t en témoignage de son approbation. Léon III approuva par la souscription de son nom les sages ordonnances de l'empO'* reur et s'engagea à en assurer le mointien par rexcommunication, au moyen de laquelle autrefois lo pape Etienne II avait , en faveur du père de Karl-le-Grand , mis À Tabri de toute atteinte rtiérédité de Tempire. Ainsi, Karl pouvait porter ses regards vers l'avenir avec quelque conGancc.

Mais un mortel ne peut tout atteindre. Le destin suit sa propre route. L'œuvre de la sagesse du roi s'écroula avant d'avoir pu être exécutée. L'an 810, Karl eut la douleur de conduire au tombeau son second fils Pippin , roi d'Italie, et vers le môme temps, deux de ses filles. Un an après, il eut la douleur plus grande encore de perdre son fils atné, l'héritier de son nom et de son génie ; lo premier , Pippin , laissait quatre filles et un seul fils, Bernhard-, Tautre, n'avait pas d'enfant. A partir de ce moment, Karl) jusqu'alors fort et vigoureux, sentit de plus en plus le poids des années *, son ûmc, brisée ne pouvait plus soutenir un corps tourmenté par les infirmités ; il n'avait aucune conflanco dans l'art des médecins, et les eaux thermales d'Aix-la-Ghapellc lui refusaient leur action bienfaisante. Il se présenta aussi plusieurs phénomènes et plusieurs événemens qui furent considérés comme autant de présages de sa fin prochaine. Pendant trois ans, les éclipses de soleil et de lune furent très-fréquentes ; pendant sept jours on vit une tache noire dnns le soleil. Le portique quo Tempereur avait fait construire à grands frais & Aix-la Chapelle, et qui s'étendait do son palais à la cathédrale, s'écroula ^ le pont du Rhin , à Mayence, dont la construction avait coûté dix ans de travail , fut entièrement consumé par le feu en trois heures. Un Jour que Karl , dans sa dernière expédition en Saxe, contre Godofrid, roi des Danois, sortit le matin à cheval de son camp avant le lever du soleil , un' trait de feu traversa le ciel de droite à gauche \ son cheval, efl'rayé, baissa la tèto et le jeta à terre *, on releva l'empereur sans qu'il se fût blessé, mais son ceinturon était brisé , et une lance qu'il tenait t la main avait été jetée â plu4 de vingt pas de lui. A Aix-la-Chapelle , la terre trembla & plusieurs

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