LIV. XI, CIIAP. XL
reprises, le plafond du palais se crevassa à diverses places. La cathédrale fut frappée de la foudre ; une aiguille d'or , placée sur le dôme, fut renversée sur la maison du prêtre qui touchait à régUso , et dans une inscription qui se trouvait dans celle-ci en l'honneur du fondateur les mots : l'empereur Karl furent effacés. Karl affecta une contenance capable de faire croire que son esprit était assez fort pour ne tenir aucun compte de tous ces phénomènes. Mais la pensée de sa dernière heure ne l'abandonna plus , et l'homme en qui il avait mis toute sa confiance, Alcuin, ne pouvait ni le consoler, ni soutenir son courage, car il avait depuis longtemps quitté la vie (4). Il voulut faire un second testament pour assurer le sort de ses filles et de ses enfans illégitimes , ainsi que celui de ses petits-fils et de ses petites-filles ^ mais il renonça à ce travail qui pouvait réveiller en lui de cruels souvenirs. D'autre part, il disposa de ce qu'il considérait comme sa fortune personnelle, de toutes les choses précieuses et do tous les objets qu'il avait réunis dans le long espace do son règne , de ses pierres précieuses, de ses ornemcns , de For, de l'argent , des objets d'art, des livres, de la vaisselle et des joyaux. De tout ce que renfermait en choses précieuses sa chambre , il détacha deux tiers et les divisa en vingt et une parties , en raison des vingt et un archevêchés de son empire ; il en destina une part, expressément indiquée et scellée de son sceau , à chaque archevêché ; l'archevêque devait en garder un tiers pour son église et distribuer les deux autres tiers entre les évêqucs suffragans. Rome est citée en tête des sièges désignes par leur nom. (îomme archevêchédu paysteutsch, on y trouve Cologne, Mayence, Salzlbourg et Trêves (5). Le dernier tiers de son trésor devait être réservé pour les besoins journaliers jusqu'à sa mort ou jusqu'au momentoù il renoncerait volontairement aux choses de ce monde. Mais ensuite, un quart de ce tiers devait encore échooir h vingt et un sièges cpiscopaux -, le second quart devait être estimé et partagé convenablement entre ses fils et ses filles , ses petiis^fils et ses petitesfilles •, le troisième quart devait être donné aux pauvres, et le quatrième aux domestiques des deux sexes de sa maison. Tous les meubles do son palais, soit qu'ils fussent consacrés aux nécGssilès de la vie, ou à sa commodité et & son cuibcliisçemeut, devaient recevoir la mémo
destination que ce dernier tiers ; il y comprenait ses vases et sa vaisselle, ses armes et ses habits, ses tentures, ses matelats, ses tapis, etc. Sa chapelle seule et tous les ornemens d'église devaient rester intacts et n'ôtre pas partagés. Il donna à Téglise de Saint-Pierre de Rome une table d'argent, sur laquelle était gravée rimage de Constantinople; il légua ù révoque de Ravenne une autre table d'argent sur laquelle on voyait la ville de Rome. Une troisième table d'argent, supérieure aux deux autres en beauté et en poids , sur laquelle avaient été habilement gravées toutes les formes de la terre divisée en trois cercles. Tut léguée à ses héritiers ainsi qu'une quatrième table en or. Mais ce qui est le plus frappant et peut-ôtre le plus important témoignage de la disposition où se trouvait son âme, c'est qu'il ordonna de vendre sa collection de livres au profit des pauvres. Il prit toutes ces dispositions en présence de trente hommes, parmi lesquels il y avait quinze archevêques, évoques et abbés, et quinze comtes, afin que l'exécution en fût plus certaine. Ceci se fit trois ans avant sa mort.
Pendant ce temps ses forces diminuaient toujours, bien que, grâce à la vigueur de son esprit, il résistât longtemps. Dans l'été de813, il alla encore à la chasse dans la Torèt des Ardenncs -, mais il sentait une grande faiblesse dans les jambes , et il semble qu'il la considéra comme le précurseur de sa fin prochaine. Aussitôt qu'il lui fut possible de revenir, il appela pour l'automne de cette même année son fils Ludwig, avec tous ses vassaux d'Aquitaine, à Aix-la-Chapelle, et en même temps il réunit autour de lui les hommes lies plus illustres de tout son empire, les fonctionnaires ecclésiastiques, laïques, évêques et abbés, comtes et présidens.
Devant cette nombreuse et brillante assemblée, le vieil empereur parla de l'empire, du présent et de l'avenir. On ne nous a pas conservé son discours , mais évidemment il parla du sort cruel qui le frappait et des dispositions que commandait la prudence. Autrefois, quand il régla le partage de son empire entre ses fils, il n'avait pas parlé delà dignité impériale, vraisemblablement il avait été embarrassé à ce sujet. Le titre d'empereur rappelait l'idée d'une grande domination. Karl lui-même était roi en Germanie, en Gaule et en Italie lorsqu il prit le litre d'empereur ou lorsqu'il l'accepta. Ce
titre sublime devait-il se transmettre & an roi partiaire ? et à qui devait-it être transmis? Ce titre dépendait de Rome , il supposait la souveraineté de Rome et de l'Italie; mais la force de l'empire, l'énergie, la vertu, toute la vigueur humaine résidaient non en Italie, mais parmi les peuples teutschs, dans le pays où l'empire des Franks avait pris naissance. Son fils aîné Karl , sur lequel devaient reposer ses plus grandes espérances pour le maintien de l'empire et la grandeur de sa maison , devaitil recevoir l'empire romain ou le royaume d'Italie , litre sonore et prétentieux , sans qu'il fût accompagné de la puissance nécessaire? Par là il aurait exposé ce titre au mépris , et il aurait peut-être tout mis en danger -, ou bien l'empire devait-il être entièrement détaché de Rome et de l'Italie pour être transporté A Aixla-Chapelle et À la TetUonia? Celte pensée était trop étrange , et certainement en raccomplissanl on aurait amené de grands désordres et des guerres entre les frères, parce que Tempereur placé sur le Rhin , séduit par de grands souvenirs et par le sentiment d'une force supérieure, aurait laissé difllcilement la pairie du titre d'empereur, l'Italie, la ville éternelle elle siège apostolique, en d'autres mains , sous la protection d'un autre homme. Aussi , peul-oo croire que Karl*le-Grand avait le projet de laisser entièrement tomber le titre d'empereur et de remettre aux temps à venir le soin de s'organiser eux-mêmes.
Mais maintenant que Tempereur necouservait plus qu'un seul fils , le maintien de la dignité impériale lui sembla possible. Bernhard, fils de Pippin, son petit-fils, vivait, il est vrai, et Karl, dans son ordonnance de Tan 806, avait établi que les fils de ses fils recevraient, À la mort de leurs pères , les royaumes dont à cette époque il avait fixé les limites. Mais il avait en même temps fait dépendre la succession do ses petits-fils à l'empire de TéleclloD du peuple, c'est-à-dire de ses vassaux ; Bernhard n'avait pas à se plaindre , s'il lui laissait, comme il l'avait fait jusqu' alors, le royaume de son père , s'il le plaçait, avec l'assemlimeot des vassaux, sous la souveraineté de son oncle Ludwig et s'il nommait celui-ci empereur. H crut ainsi pouvoir maintenir l'unité de Tempire et conserver en même temps à sa famille la plus haute dignité temporelle.
Il s'arrêta à cette pensée cl la soumit à Tas-
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semblée qu'il avait convoquée. Tous les assissislans, depuis le premier Jusqu'au dernier, trouvèrent celle pensée si convenable au bien de Tempire qu'ils s'écrièrent avec joie que c'était là une inspiration de Dieu. Puis rempereur, entouré de toute la magnificence impériale, la tète ornée de sa couronne, accompagné de son fils Ludwig, se rendit dans Téglise qu'il avait fait construire lui-même , et s'avança vers le maitre-autel, sur lequel était déposée une couronne d'or. L'empereur pria avec son fils, longtemps et avec dévotion , en présence de l'assemblée ; puis il se leva et adressa la parole à son fils , rengageant d aimer et craindre Dieu, à gouverner les églises et é les défendre, h être constamment bienveillant envers ses sœurs, ses frères, ses parens , à honorer les prêtres comme des pères, à aimer le peuple comme ses enfans, à venir en aide aux couvons et aux pauvres, à choisir toujours pour ministres des hommes fidèles et loyaux, craignant Dieu et désintéressés, et é tenir lui-même une conduite irréprochable. Il lui demanda s'il voulait exécuter ses ordres, Ludwig répondit : « Oui, avec laide de Dieu! » Alors l'empereur lui ordonna de prendre la couronne sur l'autel et de se la placerlui-mêmesurla tête. Ensuite il montra à l'assemblée son fils couronné et lui ordonna de l'appeler désormais empereur et auguste.
Dans tous ces événemens, il n'est pas parlé du pape. On ne peut supposer que l'empereur n'ait point songé au pontife; il est donc vraiscmeblable qu'il évita à dessein de faire entrer le Saint-Père dans ces relations. En admettant celte supposition , on doit croire que Karl désirait soustraire , autant que cela lui serait possible, son fils à la puissance papale, qu'il n'avait pas eue lui-même à redouter, et qu'il pouvait regarder comme dangereuse pour ses successeurs. Einhard, après avoir raconté le couronnement deLudwig» ajoute cette observation, que cette affaire augmenta la majesté de l'empereur et n'excita pas une médiocre terreur
CHAP. XL
chez les peuples étrangers. Cette observation n'est pas sans fondement. Les peuples étrangers, qui avaient tremblé devant la puissance des Franks, espéraient sans doute en la mort de Karl, et s'attendaient à voir cette puissance s'affaiblir par le partage de l'empire *, mais l'empire resta indivis, et leurs espérances semblèrent déjouées. Les Franks au contraire virent quelque chose de grand dans la conduite de Karl qui , sur la fin de ses jours , osait rompre les liens de dépendance où il semblait s'être trouvé jusqu'alors à l'égard du pape. Il envisageaitl'empire comme une dignité nationale et, il disposa librement et de son propre mouvement de la couronne impériale, même avec l'assentiment des évêques de son empire.
Ludwig, après son couronnement, retourna dans son ancien royaume d'Aquitaine. Karl s'occupa du salut de son âme. Au mois de janvier de l'an 814, il fut saisi d'une fièvre violente qui le retint au lit. La diète, son remède habituel, n'affaiblit' pas la maladie-, bientôt une violente douleur de côté s'y joignit et augmenta le mal \ le cinquième jour, l'empereur reçut les derniers sacremens ^ le septième jour, il sentit que sa mort approchait; il fit d'une main faible un signe de croix sur son front et sur sa poitrine , se releva avec effort , ferma les yeux cl dit d'une voix faible : « Mon père, je remets mon âme entre tes mains! )> puis il cessa de vivre. Ce même jour son corps fut déposé, au milieu des cris de douleur, dans réglise cathédrale d'Aix-la-Chapelle, qu'il avait fait construire lui-même et dédiée à la sainte Vierge, mère de Dieu. Sur son tombeau, on éleva un arc doré avec l'inscription suivante : Sous cette pierre repose le corps de Karl-le-Grand, orthodoxe empereur^ qui étendit arec gloire l'empire des Franks et le gourvema heureusement pendant quarante- sept ans. Il mourut à l'âge de soixante-dix ans, le 28 février de l'an 814 après la naissance de Jésus- Christ.
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NOTES DU LIVRE XI