‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 244 sur 298 · LUDWIG-LB-PIEUX. — LES TROIS PRE- MIÈRES ANNEES DE SON RÈGNE · texte numérisé non relu

LUDWIG-LB-PIEUX. — LES TROIS PRE- MIÈRES ANNEES DE SON RÈGNE

Doran 8l4drao8i0.

Le fardeau de Tcmpire^ tombé des épaulet de Karl-le-Grand , élait d'un poids prodigieux. Il avait été porté par un géant de force et de génie ; un aulre géant de force et de génie pou^* Tait seul entreprendre de s'en charger à son tour. Et Ludwig, fils de Karl, auquel il fut im* posé| était un homme tulgaire, supérieur à un petit nombre, inférieur à beaucoup. II ne manquait ni d'intelligence ^ ni de bravoure ^ ni de connaissances variées ] il savait le grec et parlait très-bien le latin ; son eitérieur était noble; son cœur eicellent; ses pensées Iréspures pi était pieux, doux, compatissant, fidèle, sévère dans ses mœurs, modéré, voué à toutes les bonnes habitudes , étranger A tout luxe, et tellement sérieux que les baladins et les mimes qui devaient égayer les festins ne lui arrachèrent Jamais un sourire : mais son coup d'œil manquait de pénétration , son Ju-* gement de promptitude, sa résolution de fcr-^ mclé, sa volonté d'énergie ; il n'avait pas de confiance en lui-même, et ce qui est peut-être le défaut le plus grave pour les hommes du rang le plus élevé comme pour ceux du rang le plus obscur, H n'aimait pas le travail, et n'a«

vait ni assiduité ni persévérance. Les vertus qu'il possédait perdaient leur valeur par celles qui lui manquaient. Elles purent le Justifier devant Dieu et devant sa propre conscience ^ mais elles ne purent lui donner de consistance aux yeux du monde. Dans des temps tranquilles, au milieu de relations bien réglées et com-* plètement formées, il eût facilement acquis le renom d'un excellent roi; mais dans ces Jours de violence, il fallait aux princes des qualités énergiques et décisives , et des artifices impi«loyables ; Ludwig aurait paru honorable, digne de respect et d'amour, s'il n^avait pas eu le malheur d'être placé sur le trône de Karl-le^ Grand, son père. La marche de sa vie, qu'il n'avait pas choisie, le fit entrer dans une direction qui le rejeta loin du but qui désormais lui était fixé. Il ne se fit pas illusion. Il vit clairement ce bu2, et son plus vif désir fut de l'atteindre; mais il élait allé trop avant dans cette direction pour qu'il lui fût possible, i lui, A un homme de trente-six ans, do ne pAs toujours y revenir malgré lui. Son cœur était trop tendre, ses inclinations trop douces ; son âme, en* tièrcmcnt vouée aux choses saintes et divines^ trop indifférente aux choses de ce monde, dont l'administration et le développement étaient remis entre ses mains. Il n'approuvait pas la vie de son père; les mesures si dures que Karl n'eut pas de répugnance à prendre étaient une désolation pour lui ; mais il reconnaissait la né«

ccssité de la sévérilé au milieu des rclalions, telles qu'elles se comporlnient, et Timpression que le génie de son i)i;rc avait fnile sur sa jeune âme, et le re.specl enrantin dont il était pénétré pour la sagesse et les grandes actions du héros auquel il devait le jour, ne lui permirent pas de former la résolution de s'écarter de ses principes, bien qu'il fût incapable de les appliquer convenablement.

Nécessairement un tel homme devait rencontrer tantôt du respect, tantôt du mépris-, mais il ne pouvait maintenir personne, parce que pei sonne, ni le bon ni le mauvais, ne pouvait avec confiance compter sur lui : car celui qui veut contenter tout le monde ne satisfait personne. Nécessairement un tel homme devait devenir le jouet des passions de celle époque^ épié par l'astuce, entouré d intrigues, ne trouvant de sympathie que dans la bonlé et dans li vertu, il devait succomber aux lempCles de la vie. Le repos et le bonheur devaient fuir loin du palais de Ludwig, et bien qu'il méritât le surnom de Pieïix{l)^ ce surnom ne pouvait le protéger contre les puissances de ce monde. Et pourtant un homme tel que Ludwig était précisément le meilleur roi que pût obtenir un empire de cette espèce. Si le successeur de Rarl-le-Grand lui avait ressemblé, le fait le plus nécessaire pour Tesprit humain et pour la civilisation, le démembrement de ce prodigieux empire en Etats nationaux, n'aurait jamais eu lieu ou ne se serait accompli qu'après un longtemps, après de grandes luttes et après des malheurs de toute nature. Grâce à la faiblesse de Ludwig-lc-Pieux, le besoin de nationalité, qui s'était réveillé, trouva tant d'alimens que le démembrement de l'empire devait en résulter, comme il était un besoin pour l'esprit humain et pour la civilisation.

Dés sa naissance, Ludwig, qui survivait â un frër^ JumeaUy fut salué roi d'Aquitaine par son père, et à l'âge de trois ans, il fut conduit dans le pays qu'il devait gouverner un Jour. Depuis cette époque, pendant toute une génération, il avait vécu dans ces contrées^ au milieu de mœurs étrangères, n'entendant parler qu'une langue également étrangère, et il étaitlui- même resté étranger aux mœurs et à la langue du pays de son père. Sans doute, durant les années de son enfance, Karl l'avait à plusieurs reprises appelé près de lui, pour le garder aslez longtemps, pendant tout un hiver, ù sa

cx)ur ^ dans lasuile encore, il séjourna plus d'une fois près de lui. Mais ce n'avait pas été seulement pour donner plus de soins à rioslruction du jeune prince et pour éveiller en lui les seotimens royaux et le courage guerrier de m ancêtres , bien que Ludwig dût prendre pari, des son adolescence, aux guerres conlrc b Saxons cl les Avares, aux exercices et aux privations du camp; cela se fit surtout pmr ramener aux mœurs et aux usages de la palri€ ce jeune homme qu'on en avait éloigné. Celle même raison avait déterminé Karl-lc-Grand à transplanter comme vassaux en Aquitaine une foule d'hommes teulschs, ecclésiastiques ellaîques ; il espérait que de cette manière Lud^k s'approprierait une double nationalité-, qu'il conserverait en lui l'ancien caractère teulsch des Franks, celui de ses ancêtres, dont le maintien lui semblait nécessaire dans les relations de Tempire, etque pourtant il serailcoDsidéré par les Aquitains comme un roi nalional lorsqu'il aurait passé sa jeunesse avec leurs fils. Mais cette sagesse paternelle u'iail trompée dans ses calculs : le fils resta étranger d'un côté, et ne se naturalisa pas de raritre.

Le gouvernement de l'Aquitaine, depuis (jw lejcune prince était réellement regardé comme roi de ce pays, était dirigé par un ministère que Karl-le-Grand avait nommé. Les guerres qae l'on eut ù soutenir contre les Sarrasins fureol également entreprises et terminées en son nom. Lui-même, dès son adolescence, avait assislt^ aux expéditions-, dans la suite, il avait eu le commandement de l'armée; aussi les heurcut exploits accomplis par les Aquitains &onl-ii^ devenus pour lui un titre de gloire. Ccpendanl les vassaux ne perdaient pas leur temps. Karl avait espéré qu'ils seraient pour le jeune roi un appui et un bouclier ; mais ils ne répondirent à CCS espérances que contre les ennemis exli'rieurs. Tout en se disputant entre eux el w en venant à des querelles sanglantes, ils in^ formèrent le domaine public en propri^^ particulières et dépouillèrent le jeune roi, au

point que Ludwig, dès sa Jeunesse, poovail^ peine paraître convenablement devantsoD père-

extorquer à «on tour au pauvre peuple ce qu« les grands seigneurs lui avaient pris A luimême ou ce qu'il leur avait prodigué, c'e«lf^ que ne pouvait supporter «on cœur. Bien pi"*il soulagea de tout «on pouvoir les pauvres ile« charges dont la vie les avait accablés.

Liv. xn,

Celaient les ecclésiastiques qui avaient eu la plus grande influence sur le jeune roi. Son éducation avait élé remise entre leurs mains. Ils s'étaient elTorcés d'orner son esprit de connaissances diverses ; et Ludwig avait fait de tels progrés, qu'Alcuin lui-même le déclara, diton, le plus habile des fils de Karl-le-Grand. Mais ils s'étaient appliqués bien plus encore à remplir sa jeune âme de toutes les vertus Chrétiennes, eties plus sublimes étaient, à leurs yeux, une foi inébranlable, Thumilité^ le dévouement et un respect aveugle pour Thabit sacerdotal. Et ces efforts, en face de la brutale arrogance des vassaux laïques, avaient obtenu un plein succès. L'âme de Ludwig ne fut sans doute pas brisée, mais en partie intimidée, et en partie détachée de la vie de ce monde. Malgré les années, il n'était pas devenu homme. Son séjour près de èon père lui avait conservé tout juste assez d'énergie virile pour qu'il pût se tenir debout^ mais il avait de la répugnance pour les seigneurs laïques et de la crainte pour les seigneurs ecclésiastiques. Il ne lui était pas resté de volonté pour la force et pour l'action.Iln'allapasàla guerre^ il y fut traîné. Entre ses mains, Tépée n'était pas une arme, le sceptre était un bâton. Et s'il parut aimer la chasse, ce fut plutôt par ennui que par goût pour l'activité. La chasse, d'ailleurs, était dans les mœurs du siècle: les ecclésiastiques et les laïques s'y livraient avec une égale ardeur, parce qu'ils considéraient ce rude exercice comme la plus noble occupation de tout homme émincnt. On l'appela le prêtre-roi. L'Aquitaine fut surchargée de monumens de sa piété. On donne les noms de vingt-six couvens dont la fondation lui est attribuée, et l'écrivain qui en donne la liste ajoute l'observation qu'il en omet beaucoup et se borne aux plus importans. Il provoqua d'autres grands seigneurs à imiter son exemple, de sorte que l'Aquitaine se couvrit de monastères. En même temps il s'eiïorça de rendre respectables et pieuses les mœurs des ecclésiastiques et des moines, de les détourner de toute habitude mondaine, et de les astreindre à une vie pure, morale et contemplative. Mais le zèle qu'il mit à s'occuper de choses saintes, et qu'on ne manque pas de célébrer, dégénéra en une sorte de passion pour les actes do piété, et fil naître en lui^lc désir de parliciper lui-même à la sainteté de la vie religieuse. Il voulait suivre rédiflantcxem-

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pie dé son grand-oncle Karlma&n, et se faire moine, pour se consacrer sans réserve au salut de son âme, loin des vanilés et des désolations du monde ; la volonté de son père l'empêcha seule de satisfaire ce désir. A l'âge de vingt ans, il avait épousé Irmingarde, fille du noble duc Ingorramm, et elle lui avait donné trois fils, Lothar, Pippin et Ludwig.

Le moment solennel où Ludwig reçut de son père la couronne impériale et le tilre d'empereur avait peut-être éveillé en lui tout le sentiment de sa haute mission, et vraisemblablement il avait pris la résolution d'agir en tout dans l'esprit et dans les idées de son père, pour la remplir d'une manière convenable. Mais comment aurait-il pu se soustraire à la puissance de l'habitude, aux opinions de sa jeunesse^ aux tendances de son âge mûr, aux hommes qui avaient eu sur lui tout pouvoir, aux choses sous Tinfluence desquelles sa vie s'élait écoulée jusqu'alors ?

Peu da mois après son retour d'Aix-la-Chapelle, au commencement de février 814, Ludwig, plein de funestes pressentimens, tint une diète dans son royaume. C'est pendant cette assemblée qu'il apprit la mort de son père. Cinq jours après il se mit en roule pour Aix-la- Chapelle, accompagné de ses compagnons et de ses amis, et de la suite la plus nombreuse qu'il eût autour de lui ou qu'il put réunir. Il croyait avoir des motifs de se hâter. Deux frères, ses proches parens, fils de Rernhard, enfant illégitime de Karl Martell, et appelés Adclhard et Wala (2), avaient joui (le premier constamment, le second dans les derniers temps seulement, et après de rudes épreuves) d'une grande considération auprès du vieil empereur. Adelhard, abbé de Corbie, n'avait pas perdu dans la vie du cloître le goût des choses mondaines 5 Wala était très-adroit et très-expérimenté dans les affaires. Le premier avait élé le précepteur et le conseiller de Pippin, roi d'Italie, et se trouvait encore dans cette contrée. Le second élait à Aix-la-Chapelle, où il avait l'administration du palais, en qualité de camérier ou de maître de la chambre. Tous deux inspiraient, sous plus d'un rapport, de la méfiance au nouvel empereur. Non-seulement Adclhard, mais aussi Wala, avaient clé extrêmement dévoués à Pippin, roi d'ilalie, frère de Ludwig. L'empereur pensant bien qu'ils avaient reporté sur le fils rattachement qu'ils

HISTOIRE Du PEUPLE ALLEMAND.

avaient eu pour le père, necnil pas impossible qu'ils fissent, en faveur de Bernhard, quelque tenlalive pour lui nuire ù lui-môme ou pour le perdre. A celle inquiétude s'en joignait une aulrc. Lùdwig ne voulait pas renoncer aux hommes dont les conseils et la sagesse l'avaient surtout dirigé jusqu'alors*, car il croyait que tout l'empire des Franks pouvait être gouverné de la môme manière qu'il avait gouverné l'Aquitaine, qui n'en formait qu'une faible partie : il ne pensait pas qu'en Aquitaine il avait toujours eu derrière lui la puissance do son père pour le soutenir en cas de besoin. Parmi ces hommes, Fredugis et Bcnedict étaient les plus importans. Le premier,- qui avait été le favori d'Alcuin, qui lui avait donné le nom de Natl^anael, avait succédé à son illustre maître dans l'abbaye de Tours ^ homme excellent , de mœurs pures et d'un noble cœur, mais dont l'esprit se plai«<ait plus aux arguties et aux subtilités de Técole qu'à Télude des grands intérêts des étals et des peuples. L'àulrç, abbé du monastère d'Anian, était également douèd'une ûme noble, maïs encore moins propre que Fredugis à la vie publique : car pour lui la méditation était la qualité la plus sublime, el la contemplation la qualité la plus nécessaire -, pour lui le monde était dans les cloîlres. Ces hommes, que ces qualités et ces tendances rendaient complètement impropres aux grandes affaires publiques, étaient, plus que tous les autres chers à Ludwig^ il était impossible qu'Ade- Ihard et Wala agissent de concert avec eux. Ainsi que Ludwig, ils redoutaient ces génies vigoureux, qui, loin de dédaigner les choses de ce monde, cherchaient âlcurdonner une forme. Mais bientôt les faits montrèrent que la première de ces inquiétudes était vaine. Sur la route de l'empereur, les vassaux se pressèrent autour de lui, et des cris de joie accompagnèrent son voyage^ Wala lui-même vint au-devant de lui, et lui rendit hommage comme à son seigneur et à son roi, el cet exemple entraîna tous les autres. Trente jours après la mort de son père, Ludwig entra dans le palais sacré d'Aix-la-Chapelle,

Mais, avant son arrivée, ce palais avait déjà élé le théâtre de scènes malheureuses. Depuis longtemps la conduite de ses sœurs était un sujet d'horreur pour ce prince si pieux. Il la considérait comme une tache honteuse pour la maison do son père (3). Il craignait aussi qu'à

son approche elles ne prissent la fuite avec leurs audacieux amans, qu'elles ne persévérassent daris leurs anciennes fautes, el ne devinssent un sujet de scandale pour loul le monde. II se fit donc devancer par quatre personnes, entre autres par Wala, pour sumilipr ces jeunes filles, qui n'étaient plus vierges, et s'assurer des hommes qui partagenienl leun plaisirs illégitimes : ces envoyés devaient en môme temps rassurer sur leur avenir les goefriers qui entouraient constamment la caur do roi, et qui formaient les bandes francique. Mais l'un des délégués, le comte Warnar, agit avec passion contre Hodoin , l'un de ceuxqdi avaient souillé la maison royale, et que Lud- >^ig considérait comme criminel de lèse majesté. Warnar voulut l'arrêter comme prisonnier^ mais Hodoin tua Warnar, el blessa dangereusement ô la jambe le neveu de celuici, Lanlbert, qui lui prêtait main-forte; il fat lui-même percé de coups. Cet événement causa au pacifique empereur une colère d'autant plui forte, qu'il avait déjà assuré leur pardon a quelques-uns de ces criminels de lèse-majesté, qui demandaient grâce : il fit crever les yeux i un certain Tullius, bien qu'il lui eût fait espérer son pardon.

Aussitôt après son arrivée, Ludwig eiécuta avec la plus grande conscience le testament de son père^ mais rindignalion que lui causstit la manière dont on vivait dans le palais du roi n'était pas calmée, el ia méfiance contre Wala et Adelhard ne s'était pas évanouie. 11 chassa toutes les femmes dans la sociélé desquelles Karl-le-Grand avait trouvé des plaisir impurs, et il n'en garda pour le service delà cour qu'un petit nombre dont les mœurs netaient [»as encore corrompues. Ses sœurs durent aussi se retirer devant sa sévérité, ain« que Guntrade, sœur de Wala, pour aller dans un cloître expier les fautes de leur jeunesse. Ses frères eux-mêmes, les fils illégilimes de Karl-le-Grand , bien qu'on ne prtl leur reprocher leur naissance, ne gagnèrent pas sa bienveillance. Adelhr.rd , qui , pour échapper à tout soupçon, avait quitté Rome à la nouvelle de la mort de Karl-le-Grand, et était revenu dans son abbaye de Corbie, fut exilé dans I fie de Noirmouller ; son frère Bernard , moine de Corbic, fut relégué dans l'fie de Lcrin$:et Wala se vit forcé de renoncer à sa femme.de prendre l'habit monacal el de devenir abU'

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de Corbic h la place de «on frère (4). Par là, le méfiant empereur crut avoir mis ces trois hommes dans une position où , sépares les uns des autres, il leur fût impossible de tirer aucun parti de leur génie, de leur connaissance des aiïaires et de la considération dont* les avaient' entourés toutes les classes de la société.

Lors même qu'il serait vrai qu'en toutes ces choses Ludwig ait agi sous Tempire de sentimcns qui n'avaient rien d'ignoble, on est forcé d'avouer que c'était là la rigueur de la faiblesse, qui sortit de la mesure nécessaire, et que la manière aussi rude que précipitée dont il agit ne prouve pas en faveur de sa sagesse. En tout cas, il souleva beaucoup d'inimitiés contre lui. Ceux qui avaient été eux-mêmes insultés ou lésés par sa conduite trop prompte, nourrirent en leurs cœurs un .amer ressentiment, et les partisans ne leur manquèrent pas. Quelquesuns même, qui avaient improuvé la conduite du père, blûmércnt le fils de dévoiler avec si peu de ménagement la nudité du grand homme ; et les mesures prises contre Adelhard et ses frères n'eurent rassentimcnt que des hommes qui, par une lûchcté peu prévoyante, les avaient conseillées. Les yeux de lous se portèrent avec d'autant plus d'attention sur Ludwig. Quant à celui-ci, s'il fut exempt des fautes do son père, il n'eut pas non plus ses vertus. Il se tenait là comme un rocher ; mais il donnait h ses ennemis une foule d'occaèions de le saisir et de lui nuire.

Dans le principe cependant, la gloire de son père l'entoura et conserva à son trône son ancien éclat. 11 sembla aux peuples, aux empires et aux princes étrangers , que , chez les Franks, il n*y avait de changé que le nom du roi, Ils désirèrent maintenir les anciennes alliances ; ils demandèrent la paix , l'amitié, un appui. On continua avec la cour impériale de Conslanlinople des négociations qui, conduites par des ambassadeurs réciproques, se terminèrent par un traité pour le maintien de la paix, dont les deux partis avaient besoin.

I^a môme reconnaissance eut lieu dans Tinléricur de l'empire. Tous les peuples soumis, tous les cantons , envoyèrent des députés pour saluer l'empereur. Bernhard lui-même, roi d'Italie, bien que son cœur dût être blessé du sort infligé ft l'ami de son père, à Adelhard , se rendit h l'invitation de son oncle pour lui prouver son dévouement et sa soumission. Par

cette démarche, il reconnut la dépendance de l'Italie de l'empire des Franks , ou du moins la suzeraineté de l'empereur sur celte contrée. L'empereui' fut satisfaitde l'apparition de Bernhard ; mais la méflance resta dans «on Amê, et ce ne fut pas pour rien qu'il retint assez longtemps son neveu à sa cour. Le due des Bénéventins lui-même, Grimoald « sut se ménager un accommodement. Il reconnut la suzeraineté do l'empire, et promit de payer un tribut annuel de sept mille sous d'or.

Cependant Ludwig alla plus loin. Il suivit à la fois l'ancien ordre et l'exemple de son père et les besoins de son propre cœur. 11 convoqua une diète au mois d'août , dans le seul but, à ce qu'il semble, de recevoir le serment de Odèlité do tous les vassaux ecclésiastiques et laï* ques. Avant la réunion de cette assemblée, il dirigea sur toutes les parties de l'empire, comme envoyés royaux , des hommes revêtus de sa conflance, avec la mission d'étudier l'état de chaque province et d'amener à sa cour tout fonctionnaire qui, d'après des témoignages dignes de foi , pourrait être soupçonné d'avoir commis des injustices. On vit alors quels faibles résultats avaient' produits dans un tel empire même les ordonnances d'un roi tel que Karlle-Grand. Les envoyé? royaux constatèrent un nombre infini d'injustices et de violences commises par les comtes, par d'autres ofllciers de l'enipirc et par des vassaux | ils trouvèrent que beaucoup d'hommes avaient été privés de leur liberté héréditaire pour être réduits à la condition de serfs , et que beaucoup s'étaient vu dépouiller de leurs propriétés libres : Ludwig rendit aux uns la liberté, aux autres leurs terrres, et donna des ordres sévères, signés de sa main royale , pour prévenir de pareils crimes. Par ces actes de justice il fit probablement couler bien des larmes de silencieuse reconnaissance *, mais en même temps il excita dans le cœur des coupables démasqués une haine im<placable et une soif ardente de vengeance; et, craignant de franchir les bornes de l'é^ quité, il n'ôta point à ces hommes Irrités les moyens de se venger. On ne voit pas en effet qu'un seul oflicicr ait été destitué, ou qu'un seul vasshl ait été déclaré déchu de son béné* fice ; et pourtant l'avidité devient plus grande lorsqu'elle se voit enlever son butin. Cepenr dant Ludwig avait pour lui les senlimens dep gens de bien , et il fallait ù ses ennemis une

occasion pour faire, éclater leur ressentiment. La diète tenue à Aix-la-Chapelle se passa donc tranquillement. L'empereur y affermit le clergé dans sa fidélité, car il donna une nouvelle force aux ordonnances rendues par Karl en faveur des églises. Il paraît qu'il fut complètement tranquillisé , car il laissa repartir pour Tltalie son neveu Bernhard , après lui avoir fait de ricbes présens, bien que la méfiance qu'il avait montrée Jusqu'alors à ce jeune prince lui eût laissé un aiguillon dans l'âme. En même temps, et sans aucun doute avec l'assentiment des vassaux , il envoya ses deux fils atnés, Lotbar en Bavière, et Pippin en Aquitaine *, il garda près de lui , à cause de son bas âge, son troisième fils, Ludwig. Évidemment il voulait suivre l'exemple de son père^ mais la copie ne ressemblait pas à l'original. Ludwig ne donna point à ses fils la dignité royale, bien que son père la lui eût communiquée, ainsi qu'à son frère Pippin. Karl-le-G rond n'avait donné à ses fils , pour gouverner à part , que des pays étrangers aux mœurs teulsches, l'Italie et l'Aquitaine; Ludwig choisit pour cela un pays teutsch , la Bavière, qn'ij n'avait pas conquis, tandis que son père avait conquis l'Aquitaine. Karl avait gardé près de lui son fils aîné, qui portait son nom , loi réservant le foyer et le noyau de l'empire *, Ludwig garda aussi près de lui celui de ses fils qui portait son nom , mais c'était le plus jeune. Il est donc difficile de concevoir quelles étaient ses vues relativement au foyer et au noyau de l'empire ; il n'est pas moins difficile de comprendre quel était son but en envoyant ses fils atnés en Bavière et en Aquitaine. Cette conduite n'était pas non plus de nature à gagner des amis à l'empereur -, elle devait plutôt donner lieu à des jugemens équivoques sur les principes du nouveau gouvernement et faire naître dans l'âme même des Jeunes princes des doutes sur les vues de leur père. D'après l'exemple que suivait leur père, ils ne pouvaient s'empêcher de se considérer comme rois des pays dont il leur remettait l'administration (5), et, s'ils les considéraient comme leur héritage, il était impossible qu'ils fussent satisfaits. Cependant quelque temps s*écoula encore tranquillement, et Ludwig put se livrer sans obstacle à son goût pour la chasse et s'occuper sans trouble des doctrines de la religion.

L'année suivante on entreprit une expédition

en Danemark. La discorde qui s'était èlcYéc parmi les Danois après la mort de leur roi Godofrid n'avait pas cessé. Les fils de ce prince avaient été chassés par Hériold et Rcginfrid, qui s'étaient emparés de la dignité royale ; les princes expulsés avaient rassemblé de nouvelles forces et continué la guerre. Dans lo cours de celle-ci, Reginfrid avait trouvé ia mort, ainsi qu'un des fils de Godorrid. Puis Hériold s'était trouvé serré de près et s'élait rendu à Aix-la-Chapelle dès l'année précédente pour réclamer le secours de l'empereur. Les Franks avaient reporté sur les fils de Crodofrid la haine qu'ils avaient vouée à celui-ci-, ils crurent l'occasion favorable pour se venger des Nordmans, ou du moins pour leur inspirer de lu terreur. Ludwig embrassa donc la cause du prince expulsé, et donna aux Saxons et aux Abodrites , ces anciens alliés des Franks, Tordre de ramener le roi Hériold en Danemark. Au milieu du mois de mai , tous les comtes de la Saxe passèrent l'Elbe, soutenus par les Abodrites. Baldrich, lieutenant de Ludwig, ayaitle commandement en chef. Ils pénétrèrent bien avant ; mais ils n'eurent pas de grands exploiu à célébrer. Les fils de Godofrid évitèrent le combat. Ils avaient réuni leurs forces de terre et de mer dans une Ile d'où ils menaçaient le continent , sans être exposés au danger d'une attaque. Les Franks jugèrent convenable dabandonner pour cette fois la cause d'Hêriold. Au bout de quelques jours ils repassèrent r£ider. Les cruels ravages qu'ils avaient comniis ne furent pas un bénéfice pour Tempire, mais bien une provocation durable qui poussa les Nordmans à user de représailles \ les quarante otages qu'ils enlevèrent des localités les plus voisines ne furent pas davantage pourTempire un gage de sécurité.

Bien que l'empereur n'eût pas assisté à celle campagne, elle attira de préférence ses regards sur la Saxe. Il n'avait pas ignoré la dureté que son père avait déployée contre les Saxons; il ne pouvaitpas ignorer davantageles dispositions

de ce peuple. Mais lorsqu'il voulut pour la première fois faire prendre les armes à ce peuple pour une expédition, l'injustice qui pesaii sur ces vaincus dut lui apparaître dans toute sa rigueur. Il résolut donc de réparer tout ce qui pouvait être réparé : il rendit ù beaucoup de Saxons et de Frisons l'héritage dont Karl les avait dépouillés. Cette mesure était juste, boflti*

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