LIV. XII
en elle-même et louable ; mais elle n*en était pas moins dangereuse. La haine des Franks contre la race opiniâtre des Saxons vivait encore dans toute sa force. Une grande partie des terres qu'on avait enlevées aux vaincus avaient été données en fiefs à des Franks : les Franks avaient, sans aucun doute, dirigé sur toutes leurs regards et leurs espérances. Us se virent tous trompés; les premiers durent rendre ce qu'ils avaient reçu, et demandèrent avec raison une indemnité. La joie fut grande en Saxe, et les cœurs furent gagnés au nouvel empereur : non-seulement ils répondirent pour la première fois avec plaisir à, Tappel de Fempereur contre les Danois , mais ils lui restèrent d jamais dévoués. Chez les Franks, au contraire, la précipitation de Ludwig fut amèrement blâmée , bien que quelques-uns approuvassent ses prin-? cipes.
Ce blâme fut sans doute ce qui détermina Fempereur à tenir celle année la diète à Paderborn en Saxe, aussitôt que la campagne contre .les Danois eut été terminée. Son but était de réconcilier les Franks avec les mesures qu'il avait prises , par l'aspect du pays et des hommes au moment môme où ils avaient avec tant de bonne volonté porté les armes pour l'empire. Il semble qu'il y réussit. Mais bien que la diète se rendit en général à la juste volonté du roi , les individus qu'il avait inquiétés dans leurs possessions ou trompés dans leurs espérances ne furent pas plus satisfaits que ceux qui n'avalent pas encore perdu le souvenir de la lutte soutenue pendant vinlg-trois ans contre ce peuple opiniâtre, et de la colère de Karl-le-Grand.
A la diète de Paderborn étaient venus aussi les princes des peuples slaves pour reconnaître leur dépendance de l'empire des Franks. Ce qui toutefois fit le plus de plaisir à l'empereur, c'est que Bernhard , roi d'Italie , s'était rendu à son invitation. Le jeune roi regagna, par cette soumission, la confiance de son oncle, que quelques événemcns qui s'élaient passés en Italie avaient ébranlée de nouveau. La main puissante de KarMe-Grand avait maintenu le pape Léon III sur le siège apostolique, où elle l'avait rétabli ; mais le Saint-Père n'avait jamais regagné les cœurs des Romains *, du moins il avait toujours trouvé auprès de lui un parti puissant, dont le ressentiment n'avait fait que s'accroître par la crainte que lui inspirait le
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redoutable empereur. Léon, toutefois, avait appris à être vigilant, et à force de vigilance et de sévérité , il était parvenu à prévenir tout éclat, ou du moins à le rendre peu dangereux. Mais après la mort de Karl , cet homme expérimenté put croire qu'il devait agir désormais avec d'autant plus de rigueur, qu'il était plus abandonné à lui-même. Il fit donc ôter la vie à un certain nombre des Romains les plus illustres qui lui étaient* odieux, et confisqua leurs biens, prétendant êlre informé qu'ils avaient conspiré contre ses jours. Jusqu'à ce moment, il n'y avait encore eu aucun rapport entre Ludwig et Léon. Ni' le pape ni l'empereur n'avaient fait un pas pour renouveler l'ancienne amitié qui jusqu'alors avait existé entre le trône des Franks et le siège apostolique. Une certaine froideur régnait évidemment entre les deux princes. Le motif en est inconnu , car les écrivains gardent le silence à ce sujet. Il est vraisemblable, toutefois, qu'elle venait de ce que Karl-le-6rand avait donné à son fils la couronne et le titre d'empereur romain, et de ce que Ludwig continuait à prendre ce titre sans s'inquiéter du pape. Mais maintenant le pape avait porté une atteinte évidente à la considération de l'empereur. Il avait exercé un pouvoir qui ne lui appartenait pas. Il avait agi en prince indépendant. Il semblait incertain s'il voulait s'attribuer à luimême la souveraineté, ou s'il avait derrière lui un appui sur lequel il se reposait. L'empereur, dans la méfiance qui agitait son &me, put bien arriver à la possibilité d'une alliance conclue, ou sur le pomt de l'êlre, entre le pape et son neveu Bernhard , soit que celui-ci cédât à ses propres inspirations, soit qu'il fût séduit par le Saint-Père. Les èvénemens de Rome pouvaient avoir pour base de grands projets par rapport à l'Italie et à l'empire ] du moins de grands projets pouvaient en résulter. Dans cette incertitude, Ludwig avait appelé le jeune roi près de lui , en Saxe, et son arrivée immédiate avec ses vassaux avait dissipé tout soupçon. En conséquence , aussitôt après la diète de Paderborn, Ludwig congédia son neveu â Franfort et lui permit de retourner en Italie, le chargeant d'aller à Rome y faire une enquête sur les affaires de celte ville. Pourtant il le fit accompagner par un de ses confidens, le comte Gérold , sous prétexte que Bernhard devait lui I transmettre par lui un compte fidèle et confi-
itenliel nw la situalion de Rome. Le jeune roi 8*y rendit en cfTet, et remplit la mission que Tcmpereur lui avait donnée. L'enquête tourna contre lo pape. Bernhard informa Tcmpereur du résultat par lo comte Gérold. Léon, cepcn-* dant, redoutant les suites^ envoya Iui*môjne une ambassade à Ludwig pour se défendre des crimes dont il était accusé. Celte ambassade arriva ; mais avant que Ludwig pût prendre une résolution ^ les circonstances changèrent. Lo pape tomba malade. Aussitôt éclata Tindignation qu'avait soulevée cet homme odieux. On se jeta sur les domaines ruraux du pape ; les palais qu'il y avait construits furent livrés aux flammes ; tout fut pillé ou détruit. En même temps les héritiers des personnes qu'on avait fait périr du dernier supplice se remirent par la force en possession des biens que le pontife leur avait violemment arrachés^ et se livrèrent à toutes sortes de désordres , no ménageant et ne respectant rien. Le roi Bernhard, bien qu'il Alt convaincu que la cause des auteurs de ces troubles était juste, ne pouvait souffrir leurs crimes. Il appela donc à Rome le duc de Spoléte, et, avec les vassaux amenés par celui-ci , il rétablit Tordre. Il instruisit également l'empereur de ces événcmens.
Mais cette fois encore Ludwig n'eut le temps de rien faire ni de rien décider ^ il en fut empêché par un nouvel événement. La mort du pape Léon III, arrivée le 12 juin 816, mit un terme A ces vieilles discordes, qui s'étaient prolongées vingt ans, c'est-à-dire tout le temps do son pontiflcat. Dix jours après sa mort , Etienne IV, romain de naissance^ prêtre d'une grande piété et d'une instruction variée, fut placé sur le siège de saint Pierre et consacré pape. En ce temps, les Romains ne doutaient plus que Bernhard , roi d'Italie, ne fût fidèle à son oncle et n'agît d'après ses ordres. Aussi le nouveau pontife jugca-t-il convenable d'entrer dans une voie différente de celle que l'on avait suivie. On pouvait perdre beaucoup en montrant à l'empereur du rcssentimentet de l'arrogance ; par une discussion approfondie des droits et des relations , on risquait beaucoup et on laissait tout dans l'incertitude ; mais par une prudente déférence et par une action énergique sur l'esprit de l'empereur on pouvait arriver  tout. Etienne lY, aussitôt après son élévation *, ordonna donc au peuple romain' de prêter à l'empereur le serment de fidélité, et ,
sans perdre de temps, il envoya une ambassade à Ludwig pour lui annoncer son avèncmcDlà la dignité d'évêque apostolique, cl solliciter de lui une entrevue personnelle. Il publia même un décret en vertu duquel rèlcclion du paiM no devait se faire désormais que dans une grande assemblée de tout le clergé, du sénat et du peuple-, puis, la consécration de Thomme que tous auraient élu ne devait avoir lieu qu en présence des envoyés de l'empereur. Après ces actes , qui ne manquèrent pas leur eiïct sur l'esprit de Ludwig, Etienne lui-môme entreprit, deux mois après son élévation, un voyage au delà des Alpes, pour achever personnellement ce qu'il avait commencé avec tant de prudence. Ludwig était transporté de joie. Le roi Bernhard dut accompagner le saint personnage; les premiers ministériaux de Tcmpire, les évoques elles seigneurs les plus respectables furent envoyés au-devant de lui. L'empereur lui-même l'attendit à Reims. Lorsque le pape s'approcha h cheval de cette ville, il alla également à cheval à sa rencontre. Tous deuxmirent pied à terre dès qu'ils s'aperçurent. Ludwig se prosterna trois fois à terre, de toulsoo corps , aux pieds du prêtre , et ce ne fut qu'après s'être relevé pour la troisième fois qu'il le salua avec ces paroles : « Qu'il soit loué, celui qui vient au nom du Seigneur. » Lcpape répliqua : « Loué soit le Seigneur, notre Dieu, qui a fait à mes yeux la grâce de voir on second roi David. » Puis ils s'embrassèrent cl se baisèrent sur la joue. L'empereur conduisilpar la main le pape à l'église, où l'on chanta des hymnes et des actions de grâces. Les jours suivans se passèrent en fêtes et en conférences secrètes. Dans ces entretiens, le pape parla sans aucun doute â l'empereur du bien de lÉgiise) lui exprimant ses vœux et lui donnant ses coo^ seils. IMais l'objet le plus important de leurs négociations fut probablement la position delà maison royale à l'égard du 8aint-siége,clen particulier celle de Tempire à l'égard delà puissance pontificale. Léon IIÏ avait détourné avec une grande prudence et une grande résolution le danger que le renouvellement de Terapire romain pouvait avoir pour le siège épiscopal de Rome, ou qui du moins pouvait en naître plus tard: il y était parvenu en arrachant la couronne impériale au glaive pour la placer sur l'aulel, et en mettant par là l'empire dans la dépendance du sacerdoce. Avec moins de