COURONNEMENT DE LOTHAR PAR LE PAPE PASCHAL
De l'an 823 à Tan 826.
La conscience de Ludwig pouvait être calpiée après sa confession et sa pénitence à Attigny; mais il n'avait pas encore pris confiance en lui-même. Il se faisait une idée convenable de Tempire dont il était le chef, et il sentait ses devoirs à Tégard de cet empire. Mais il était impossible que ses idées fissent plaisir au pape et au clergé; bien plus, Tun et Tautrc devaient s'efforcer d'en empêcher l'application : el peut-être faut-il chercher en elles non-scu-
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lemcnt l'origine d'une certaine inimitié contre Ludwig, mais aussi celle d'un système où l'ordre des choses était disposé d'une manière toute différente.
Ludwig pensait que la société , telle qu'ellp se comportait dans l'empire^ avait un double but, un but spirituel et un bik terrestre; que ' pour atteindre le premier, il était nécessaire de proléger l'Église do Dieu et de l'entourer d'un brillant éclat ; que pour atteindre le secor^d^ jl fallait maintenir et encourager la paix et la justice; que, sous ce double rapport, il fallait agir d'après les résolutions prises dans des assemblées publiques par les membres de *\a société et transformées en lois : aussi ne négligea-t-il jamais de réunir des assemblées publiques de celte nature pour délibérer avec les membres de la société sur ces affaires envisagées sous ce double point de vue et pour prendre des jésolulions qui semblassent convenables à l'état des choses. Jamais il ne se tint autant de diètes dans l'empire des Franks que sous Ludwig-le-Pieux : il ne se passa pas d'année qu'il ne s'en réunît deux ou trois. Ludwig n'y tenait pas un compte médiocre des intérêts particuliers du pays et du caractère propre de leurs habitans. Tantôt il réunissait des assemblées générales ou diètes d'empire, tantôt des assemblées particulières ou diètes nationales. Et même dans les (Jiëles d'empire, il n'oubliait pas les intérêts de chacune des parties de sa domination : il les convoqua tantôt dans le Teutschland, qu'à cette époque on appelait habituellemenlGermanie ; tantôt dans la Gaule, à laquelle on appliquait de préférence le nom de France, bien que son père n'eût pas fait ù la Gaule cet honneur; et il changea presque constamment de résidence pour compenser partout les avantages et les inconvéniens. Sans doute il ne convoquait que les vassaux ; souvent il n'appelait que les grands dignitaires ecclésiastiques et laïques; du moins les premiers ou les seconds étaient les seuls qui se réunissent effectivement, tandis que les masses restaient dépendantes et soumises à l'arbitraire : ^car Ludwig ne pouvait se soustraire à la puissance du passé et devait reconnaître le droit qui prévalait dans la société. Mais son âme était favorablement disposée pour les hommes qu'un sort impitoyable avait jetés sous la puissance du glaive ; il les soulageait avec plaisir de tous les fardeaux de la vie dont il pouvait les déli-
HISTOIRE BU PEUPLE ALLEMAND
vrer ; et en cherchant à Tavoriscr les commu- , nications entre les hommes, il leur ouvrit un large accès aux honneurs de TËgliso et de la vie monacale cl par conséquent à la liberté. Mais il se considérait lui-même comme le possesseur de toute la puissance de Tempire et %par conséquent comme la source de tous les autres pouvoirs, soit dans Tordre spirituel, soit dans Tordre temporel. Il croyait que Dieu lui avait remis son ministère suprême et que ce ministère, en partie par une autorité divine, en partie par une organisation humaine , était divisé entre les oRiciers de Tempire , de telle sorte qu'ils devaient être ses auxiliaires dans l'exercice de ses hautes fonctions. Pour cette même raison, il se croyait obligé de rappeler constamment à tous les officiers les devoirs qui leur étaient imposés dans le cercle d'action qui leur avait été tracé et de veiller à ce qu'ils les remplissent. Par cette raison encore, il fit, à Texemplc de son père, visiter sans cesse Tempire et constater Tétat des choses par des envoyés royaux, et les instructions et les indications qu'il donnait à ceux-ci sont un éclatant témoignage de ses pieuses intentions.
Mais lorsque la bienveillance du prince s'étend sur tous, elle satisfait rarement les individus, et des vues bonnes en elles-mêmes ne s'appliquent pas toij^ours à la vie réelle. Ludiwig était riche en désirs, mais pauvre en volonté \ il était facile de lui faire prendre une résolution, mais il manquait de force pour l'exécuter. S'il ne résista point aux méchans, il ne contint pas non plus les gens de bien dans de sages limites; si d'un côté il se laissait entraîner ù des soupçons mal fondés, de l'autre sa confiance sortait de toutes les bornes raisonnables. Des passions de toute nature étaient soulevées contre lui et trouvaient chaque jour de nouveaux alimens : on doit s'étonner qu'elles n'aient pas éclalé; on ne comprend pas ce qui les arrêta. Mais le mécontentement contre Thomme investi de la puissance publique a beau être grand et général , lorsqu'il résulte de Tégolsmc, il ne peut réunir les hommes. Des idées de bienveillance générale peuvent seules fonder Tunion; le mensonge même, qui sait prendre l'apparence des vues les plus pures, forme un lien ; mais Tenvie , la jalousie, la convoitise repoussent , et lorsque tous font leur compte d'avance, chacun craint aisément que le sien ne soit pas payé. Parmi de tels hommes,
il fallait de ces occasions paKiculîères qui entraînent tout le monde, et que personne n'a besoin de saisir. Mais dans ce siècle il y avait à peine quelque chose de commun, si ce n'est la religion, et le pieux Ludwig honorait et soutenait en tout la religion \ seulement il ne le faisail point dans le sens du siège pontiflcai et de l'Eglise universelle. Ce qui est certain en tout cas, c'est que plusieurs années s'écoulèrent encore comme les précédentes, au milieu de toutes sortes de troubles et de désordres, au milieu de soupçons et de méfiances toujours croissans, au milieu d'une agitation mystérieuse et passionnée, mais sans grands résultats e( sans changemens importans.
La diète d'Attigny no s'était pas encore séparée, lorsque Ludwig reçut des provinces les plus éloignées de son empire des nouvelles qui n'étaient pas défavorables et qu'il rapporta peut-être à sa confession et à son repentir. L'audacieux Liudwit avait enfin été chassé de son rocher par une armée envoyée d'Italie contre lui \ il s'était enfui chez les Serbes, ses voisins (1) -, il chercha à se faire valoir chez ce peuple par des actes de violence , mais il trouva bientôt sa perte. Les Saxons combattirent heureusement sur l'Elbe \ on avait entrepris de la Marche d'Espagne contre les Sarrasins une expédition qui avait produit un riche bulia; quant aux Bretons, qui, oubliant le châlimenl que naguère on leur avait infligé, s'étaient révoltés, on les combattait avec assez de succéi pour que Ton pût s'attendre A leursoumissioa. L'empereur eut aussi l'occasion de récomp^ ser la fidélité que le comte 3uppo lui Mail montrée lorsque Bernhard s'était soulevé contre lui. Leduc WinigisdeSpolèle,aiïaissêsous le poids des années, déposa son épée, se rendit dans un monastère et prit l'habit religieux Ludwig donna son duché au comte Suppo:
mais il ne conserva pas longtemps ce U^ serviteur, car Suppo mourut bientôt après.
Aussitôt après la dissolution de la diî't^^ Ludwig donna suite au plan de réparation qu ti avait formé dans sa douleur. Le vieil Adclhani cependant ne se fiait pas à cette faveur nouvelle. H se retira, consacra son âme aui chose?, saintes et fonda, avec Tassenlimenl et l« encouragcmcns de l'empereur, un monasler? en Saxe, où les tentatives faites jusqu'alor* pour y introduire la vie monacale a^a'^* échoué. Il choisit pour celle fondation un site
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5grèabl6 sur le Wé«er, en face d'une villa ap« pelée Huxer (HOxter) el lui donna le nom de l'abbaye de Corbio, où il avait vécu el agi ; il nomma le couvent Corvei (2). Le frère d'A« delbard, Wala, se conduisit autrement. Tandia que l'empereur renvoyait en Aquitaine son fils Pippin, qu'il venait de marier, il fit partir pour rilalie son fils Lothar, et avec lui Wala. Déjà le mariage de Lothar avec la fille du comte Hugo avait inquiété quelques esprits, parce que l'on se méfiait des dispositions de cet homme à l'égard de l'empereur et parce que Ton craignait que Lothar ne fût excité par son beaupère contre son père. Il était d'autant plus dangereuxdefaireaccompagner le jeune prince par le vieux Wala. Celui-ci n'avait pas oublié les vexations que Ludwig lui avait fait éprouver sans qu'il les eût méritées peut-être, et la manière dont l'empereur chercha à en eflacer le souvenir ne produisit ni l'oubli ni le respect. La jeunesse seule et l'irrésolution de Lothar affaiblissaient l'action que devait exercer l'influence de tels hommes \ mais son &me fut fermée à son père, ei on alluma dans son cœur une flamme dévorante, que son caractère était trop faible pour étouffer.
L'empereur se rendit dans l'automne de cette année sur la rive droite dy Rhin pour passer l'hiver dans sa villa de Francfort. Là s'assemblèrent les grands officiers de l'empire et les vassaux de tous les peuples teutschs (3), que Ludwig avait convoqués pour délibérer avec eux 8ur les affaires do cette partie orientale de SC8 Étals. Il y vint aussi des ambassadeurs des peuples voisins, qui reconnaissaient la suzeraineté de Tempire, craignaient de ne pouvoir échapper à sa dépendance ou ne voyaient de sûreté que dans l'amitié des Franks. Les peuples slaves, que l'on appelait Abodriles, Sorabcs, Willzes, Bohèmes, Moraves, Prœdeneccntcs, apportèrent leurs tributs ou leurs présens; les Avares de la Pannonio n'y manquèrent pas non plus, et l'on vit même arriver, pour demander la faveur et l'amitié de l'empire, des envoyés du pays des Nordmans, des Danois, de Hériold et des fils deGodofrid. Ce fut un nuilheur pour ces peuples, surtout pour ceux de race slave, de ne pas résister aux Franks comme jadis les nations tculschcs avaient résisté aux Romains. Ils sentaient le danger qui les attendait tous et la honte qui les menaçait; mais ils ne cherchèrent pas leur
salut dans une de ees fortes confédérations qui avaient jadis assuré le salut et la victoire aux Teutschs : mais chaque peuple suivit sa voie, vécut en discorde avec les tribus voisines et de même origine que lui et crut assurer beaucoup mieux ses intérêts par une allisAioe avec les Franks. C'est ainsi qu'ils ouvrirent euxmêmes les sources de leurs désastres, qu'ils voulaient tarir. Les Franks ne connaissaient pas les raftinemens de la politique romaine ; ils n'avaient pas non plus la vanité des Romains et leurimpitoyable mépris des hommes. Deux choses remplaçaient ce qui leur manquait en finesse : le zèle des prêtres , qui ne reculaient devant rien pour porter chez tous les peuples la religion du salut, et cette circonstance que dans les paysdes Slaves septentrionaux,laplusgrande partie des habitans étaient peut-être de race teulsche ; en Bohême même on se ressentait encore de l'action que Marbod et ses Markmannen avaient exercée sur ce pays. Il était donc facile de prévoir le sort des tribus slaves qui à l'est étaient voisines des Teutschs. Il aurait été déjà d'autant plus certainement décidé que la nature et la corrélation des pays, ainsi que la puissance des temps combattaient pour les Teutschs, si l'instinct de ce peuple ne l'avait pas porté vert le midi, et si dans l'ensemble de l'empire des Franks ses forces n'avaient pas été employées dans des directions tout à fait différentes.
Au mois de mai de Tannée suivante, 8i3, l'empereur tint é Francfort une nouvelle diète où furent appelés les grands vassaux des pays purement teutschs de la rive droite du Rhin , de l'ancienne Austrasie sur la rive gauche du Rhin, de l'Allemapnie sur celte même rive, et de la Bourgogne. On y vit paraître encore une fois des ambassadeurs des peuples voisins, que l'on appelait encore Barbares, à l'exemple des Romains, en partie parce qu'on les avait ap* pelés, en partie parce qu'ils avaient eonçu des inquiétudes. Deux frères, rois des Willzes, qui se disputaient le trône, s'y présentèrent aussi. Liub, leur père, était mort dans un combat contre les Abodriles orientaux : selon les usages de sa nation, il avait destiné son royaume à soil fils atné Milegasl ; mais comme Milegast gou«verna d'une manière indigne, son frère Ceaia^ drag fut salué roi par le peuple. Les deux frères se rendirent à Francfort pour prier l'em-» pereur Ludwig de décider entre eux. Ludwig prononça en faveur de Geaiadrag, parce que
cdui-ci aTait l'affection de son peuple. Mais il avait encore une autre raison. Lorsque Sclaomir, prince des Abodrites, avait été vaincu quatre ans auparavant, fait prisonnier et envoyé en exil, Ludwig-le-Pieux avait donné pour souverain aux Abodrites Ceadrag, fils de Thrasucho, parce qu'il croyait avoir en lui mn allié fidèle. Mais Ceadrag, devinant les projets des Franks, n'avait pas montré la fidélité qu'on attendait de lui. Il ne se rendit pas aux invitations de l'empereur ; il promit toujours et ne tint jamais parole, donnant tantôt une excuse, tantôt une autre ; aussi éveilla-t-il des inquiétudes chez les Franks : ceux-ci le soupçonnèrent de nourrir des projets hostiles-, il fallait donc établir à côté de lui un autre prince slave, celui des Wiltzes, qui n'eût pas une faible puissance. Le but ne fut pas manqué. Ceadrag^ pour gagner du temps, pensa que la condescendance était le meilleur parti : il se présenta devant l'empereur dans cette même année, et Ludwig ne rejeta pas sa ju«tification.
Pendant ce temps, Lothar, fils de l'empereur et empereur lui-même, avait cherché à remplir en Italie les missions qui lui avaient été confiées. Il avait terminé les unes, commencé les autres. Il songeait à revenir en deçà des Alpes, auprès de son père, pour lui rendre compte de ce qu'il avait fait, lorsqu'il reçut une invitation du pape Paschal, qui l'engageait à célébrer à Rome les fôtes de Pâques. Lothar s'y rendit. Le pape le reçut avec la plus grande magnificence, et le jour de Pâques même, le 5 avril, devant l'autel, dans l'église de Saint-Pierre, il lui mit solennellement sur la tête une riche couronne et le salua en même temps du nom d'Auguste.
On no sait quelles pouvaient être les vues du pape dans ce couronnement. Il est possible qu'il ait simplement voulu maintenir et assurer au siège apostolique le droit que ses prédécesseurs lui avaient acquis. Gomme Lothar avait déjà été nommé empereur par son père, et comme habituellement on l'honorait de ce titre, il était à craindre que le monde ne s'accoutumât à ne voir dans l'empire qu'une dignité purement temporelle, non-seulement dans sa puissance, mais aussi dans son origine, et comme l'empereur Ludwig, âgé alors de quarante<*cinq ans, pouvaitvivro longtemps encore, il était à craindre que Lothar, à la mort de son pire, n'oubliât entièrement le siège apostoli*
que, et que par conséquent celui-ci ne perdit toute son influence sur la plus haute dignité du monde. Mais lors même que le pape eût trouvé dans ces réflexions un motif suffisant de profiter d'une occasion favorable pour donner à Lothar la couronne impériale et le titre d'Auguste, il n'est pas invraisemblable que d'autres projets aient occupé le pape, qui se rappelait l'idée que Ludwig s'était faite de l'organisalioD de l'empire, de la position et de la vocation de l'empire, et les ennemis de Ludwig-le*Pieux, qui, poussés par des désirs de vengeance, par l'ambition, par le ressentiment et par d'autres passions, n'attendaient qu'une occasion pour agir. Le pape voulait peut-être se préparer une puissance afin de pouvoir, en cas de succès, s'opposer avec succès à l'empereur pour ia puissance et la suprématie de son siégeâtes autres ennemis de Ludwig nourrissaient peutêtre l'espérance qu'il verrait un danger dansie couronnement de son fils par le pape et considérerait cet acte comme une révolte, et que par là il serait poussé à un éclat qu'ils désiraient sans aucun doute : car il n'est pas vraisemblable que Ludwig ait été informé d'avance de ce couronnement, bien qu'un écrivain, Radbert Paschasius,*mette plus tard dans la bouche du jeune empereur Lothar ces paroles contre son père : « Tu m'as envoyé vers le siège apostolique afin que la dignité que tu m'avais donnée fût confirmée et afin que je devinsse ton collègue à l'empire, non moins par la consécration religieuse que par la puissance et par le titre -, » puis : « J'ai reçu la bénédiction, Tbonneur et le titre de la dignité impériale dcvanl le saint autel^ devant le corps sacré du bienheureux Pierre, prince des apôtres, avec ton assentiment et par ta volonté ; » bien que d'autres aussi parlent dans le même sens. Lors même que les ennemis de Ludwig n'auraient pas attendu de suites immédiates du couronnement de son fils, ils avaient en tout cas un moyen d'action de plus sur l'esprit irrésolu du jeune prince : il était l'égal de son père; une fois que la tendresse filiale serait effacée du cœur du faible Lothar, qui pourrait Femp^ cher de marcher contre son père les armes à la main?
Il est certain que le couronnement de Lothar n'eut pas de suites immédiates. Ou bien Ludwig ne vit dans ce fait qu'une solennité religieuse qui ne pouvait amener aucun change*