LIV. XII
ment dans ses dispositions, ou bien il eut assez de modération pour ne pas revenir sur ce qui s'était fait. Le jeune empereur revint auprès de son père au mois de juin , soit qu'il ne fût pas encore assez bien disposé pour les projets de ceux qui voulaient se servir de lui , soit que ces projets eux-mêmes ne fussent pas encore 8uflisamment mûris. Il arriva à Francfort au moment où Ludwig se réjouissait de la naissance d'un fils que lui avait donné Judith , sa belle épouse -, cet enfant reçut au baptême le nom de Karl, et fut dans la suite surnommé le Chauve (4). Peut-être ces nouvelles joies de la paternité, auxquelles il ne s'attendait plus, rendirent-elles le bon empereur plus indulgent encore pour ce qui s'était fait en Italie, car l'avenir de cet enfant devait inquiéter son cœur, en présence de cet autre fils qui revenait et sur la tête duquel brillait la couronne impériale. Lothar, s'il songeait de son côté à cet avenir, ne ressentit eertes pas une joie bien vive de la naissance de ce frère, et les mécontens ne manquèrent assurément pas de le troubler par de secrètes insinuations. Car l'impératrice Judith avait excité beaucoup de haines. Cette jeune et belle femme, peu satisfaite de son monacal époux , se complaisait aux hommages que l'on rendait à sa jeunesse et à sa beauté. Par là elle déplut à ceux qui , dans la colère de leur égolsme , faisaient parade de sévérité et de rigueur : ils jetèrent sur ses mœurs un blâme amer. Et comme l'impératrice accordait une faveur toute particulière à Bernhard, comte de Septimanie, successeur de Bera , qui , ainsi que l'empereur lui-même, honorait son aïeul dans Pippin de Herstall , prince des Franks (ô), comme elle le consultait de préférence dans toutes ses affaires, les mécontens ne manquèrent pas de l'accuser d'entretenir avec lui des relations criminelles. Sans doute il n'est pas vraisemblable que dès lors Bernhard ait été signalé à Tempereur Lothar comme le père du petit Karl , auquel il devait donner le nom de frère -, mais il est vraisemblable que par des allusions , des gestes , des paroles équivoques cl d'autres moyens, on chercha à jeter de la méfiance dans son âme pour réloigner toujours davantage de son père. Après qu'à Francfort Lothar eut rendu compte à Ludwig de la situation de l'Italie et de ses propres actions dans ce pays , l'empereur jugea convenable d'y envoyer Adelhard, comte du palais. En apparence, celui-ci devait
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se joindre au comte Mauring de Brescia et ache^ ver ce que Lothar avait commencé ; mais au fond , le but de Ludwig était vraisemblablement de faire examiner l'état des choses par des hommes en qui il avait toute confiance. Ceux-ci n'étaient peut-être pas encore arrivés en Italie que Ludwig reçut de Rome des nouvelles extraordinaires. Deux grands dignitaires de l'Eglise Yomaine, Théodore et son gendre Léon , qui tous deux avaient été à plusieurs reprises députés auprès de lui pour les affaires de l'Église , ffvaient eu les yeux crevés dans le palais de Latran, et ensuite on les avait décapités. Ils avaient, disait-on , subi cet affreux supplice parce qu'ils avaient montré une fidélité inébranlable au jeune empereur Lothar : on ajoutait que tout s'était fait par l'ordre du pape Paschal lui-même, ou que du meins celui-ci n'avait pas empêché le crime.
Aussitôt Ludwig ordonna à l'abbé Adalung et au comte Hunfrid de se rendre à Rome et de faire une enquête sur cette mystérieuse affaire. Mais avant même que ces délégués eussent pu se mettre en route, on vit arriver, comme ambassadeurs du pape , Jean , évêque de Silva-Gandida, et Benedict , archidiacre du siège apostolique -, ils venaient pour dissiper dans l'esprit de l'empereur les soupçons qu'il aurait pu concevoir sur la participation du Saint-Père à des actes aussi déshonorans. Ludwig écouta ces envoyés , mais resta inébranlable dans sa résolution. Adalung et Hunfrid se mirent en route pour Rome avec les ambassadeurs du pape. L'empereur lui-même, en quittant Francfort, où il avait séjourné si longtemps à cause des couches de sa femme , se rendit d'abord à Worms, et pendant l'automne à Compiégne , où il devait ouvrir une diète le 1«' novembre ; il l'avait annoncée au moment où la grande assemblée de Francfort s'était séparée. Pendant cette diète , les délégués qu'il avait envoyés à Rome revinrent avec une nouvelle ambassade du pape. Les premiers lui apprirent que l'enquête qu'il leur avait confiée avait été interrompue -, que le pape, assisté d'un grand nombre d'évêques, ses conjurateurs, avait déclaré par serment qu'il n'avait panîcipé en rien au supplice de Théodore et de 'Léon ^ mais qu'en même temps il avait pris sous sa protection ceux qui avaient exécuté ce crime (car ils appartenaient à la famille de saint Pierre) et qu'il avait condamné les suppliciés
comme criminels de lése-^majeslé, qui avaient mérité la mort. Les ambassadeurs du pape , révêque Jean, le bibliothécaire Scrgius, le sous-diacre Quirinus et le maître de la milice Léon, conflrmérent ces assertions ; ils les expli- .quërent ou les embrouillèrent et cherchèrent è tranquilliser Tempereur. Le mécontentement de Ludwig était au comble , mais il lui fut impossible de porter la lumière dans ces ténèbres ; il résolut donc de ne pas donner suite à cette ■flaire.
Et quels éclaircissemens poufait-il obtenir maintenant? Il est hors de doute que si ces meurtres commis & Rome sont un témoignage des passions qui régnaient à celte époque, ils fee rattachaient aussi aux menées des partis dans Tempire des Franks, mais il est aussi difficile d'en tlécouvrir le but que le motif. Le pape représentait les victimes comme des criminels de lèse-majesté : il se donnait à lui-même l'apparence d'avoir déjoué des projets formés contre l'empereur Ludwig en faveur du Jeune empereur Lolhar. Mais comme immédiatement avant ces meurtres, le pape avait invité ce même Lothâr à venir à Rome pour placer sur sa tète la couronne impériale, et que ce couronnement avait effectivement été accompli , on peut supposer que le pape lui-même avait eu le dessein de favoriser le fils contre le père, et que maintenant, .après que Lothar, en retournant auprès de son père , soit par affection filiale, soit par irrésolution, eut fait manquer tous ces projets , il voulait détourner de lui toute accusation; Peut-être les deux victimes durent-elles expier de leur vie leur complicité dans les plans qui avaient échoué : du moins il art 'certain que Théodore avait assisté, Isomme ambassadeur du pape , au mariage de Lolhar, et il n'est pas invraisemblable que Tinvitation faite à Lolhar de venir se faire couronner à Rome fut portée ft ce prince par lui et par son gendre. Quoi qu'il en soit, Ludwigle-Pieux Fonlit qu'on l'avait trompé; il renonça t celle affaire parce qu'il ne trouva personne qui pût le tirer de celte confusion \ mais il conserva ses soupçons contre le pape. Et comment ce pieux empereur aurait-il pu s'attacher à l'examen des agitations de passions humaines lorsque toutes sortes de phénomènes qui amenaient des malheurs ou semblaient en présager se manifeslaicnt dans la nature eldansla viedes hommes et lui causaient de pénibles inquiétu-
des ? Le palais impérial d'Aix-la-Chapelle tut ébranlé par des trembicmens de terre : on en« tendit pendant la nuit des bruits extraordinaires ; la foudre , traversant un ciel pur, tua des hommes et des animaux et incendia sur plu« sieurs points des édifices-, des pierres , mêlées à la grêle , tombèrent du ciel et délruisirentlei moissons ; des maladies contagieuses excercèrent leurs ravages sur le* hommes et sur lebé« tail ; un hiver épouvantable augmenla la dé* solation i une Jeune fille de douze ans se passa de toute nourriture pendant dix mois el Yécal comme auparavant. Ludwig chercha h détourner par des jeûnes et des prières , par da aumônes et des préseos aux églises et aux coovens les malheurs dont, selon lui, ces lignes étaient les avant-coureurs ; mais par ces môliri mêmes il n'avait aucun goût aux affaires de te monde. Son attention ne fut éveillée que par une ambassade que lui envoya, au prinlemps de Tan 824, Omorlag, roi dès Bulgares; celait un fait tout nouveau qui témoignait de li renommée des Franks , même chez des peapies dont on connaissait à peine le nom. Lq<1wig reçut avec satisfaction lalellred'un roi qui régnait si loin de lui el envoya de Bavière. avec CCS ambassadeurs, un délégué nmé Machelm , pour acquérir une connaissance plus exacte des demeures et des relalioos des Bulgares.
Vers ce temps le pape Paschal lermina w carrière , et des querelles s'élevèrent à Rome pour la possession du saint-siège. Le parti des grands de Rome eut le dessus , et Eugène II fut, non pas élu, mais consacré pape en dépit du peuple. 11 est hors de doute que ces faits aussi se rattachaient aux intrigues politique des factions de l'empire des Franks. Le peuple de Rome était dévoué au pieux Ludwig i les grands, qui cherchaient des avantages lerrcslres même dans les choses de TÉglise, s'étaient déclarés contre l'empereur. Il eslimp^^ sible de suivre les fils d'une trame si confuse. mais on trouve un témoignage bien clair da sens et du but de la désunion qui régnait t Rome au sujet de l'élection du pape dans l'assertion formelle d'un écrivain. Celui-ci alBrme que l'abbé Wala , cet implacable ennemi de Ludwig , mit tout en œuvre pour placer sur le siège apostolique l'archi-prêlre Eugène. Le nouveau pape était donc un adversaire du ticii empereur et un partisan du Jeune. Il élail d au-