CHAPITRE IV
PREMIER ÉCLAT DE LA TEMPÊTE. — EX- TREMITE OU LUDWIG - LE - PIEUX SE TROUVE RÉDUIT. — SA PATIENCE VICTO- TORIEUSE.
De Tin 836 i l'an S8l.
L'an 826, après que le prince danois Hériold eut reçu le baptême à Mayence, Ludwig passa le Rhin et se rendit à Seltz^ il avait convoqué une diète à Ingelheim pour le milieu du mois d'octobre et voulait passer le temps d'une manière agréable et utile. En route, il apprit qu'Aizo , Tun des grands vassaux du midi de Tempire, avait, au mépris de ses devoirs, quille Aix-la-Chapelle, où il était venu au mois de mai avec le Jeune roi Pippin, et qu'il avait excité un soulèvement dangereux.
On ne connaît pas les motifs de cette révolte. On ignore si Aizo avait été personnellement blessé et s'il n'avait voulu que se venger, ou s'il avait de plus grands projets. On ne sait rien de cet homme. Peut-être avait-il un ennemi en Bernhard, duc deSeptimanie, qui Jouissait d'une si haute faveur auprès de Timpéralrice Judith. Aizo était Golh, cl ses propriétés étaient situées dans la Marche espagnole , et comme il Gt alliance avec les Sarrasins qui dominaient en Espagne , il est vraisemblable qu'il céda à de nobles pensées plutôt qu'à des idées d'égoïsme et de vengeance. Peut-être ne voulut-il pas être séparé de son peuple; peut-être trouva-t-il plus supportable d'être soumis avec celui-ci à la puissance des Musulmans que d'être entraîné isolémentdans le désordre d'un monde germanique. Quoi qu'il en soit, son entreprise promettait un grand succès. Il s'empara, grâce aux intelligences qu'il avait avec les habitans, des villes d'Ausona et de Roda (1) et y introduisit les Sarrasins, qui vinrent à son secours.
Cet événement affligea Ludwig, qui pourtant n'y attacha pas d'importance. Il se croyait à l'abri du danger; les affaires de l'Église et des couvens le dèlournaient du reste ; la chasse lui offrait des distractions. Ce qui lui Taisait particulièrement plaisir, c'est que le pape Eugène lui avait remis les reliques du martyr Sébastien : il les fit déposer dans l'église de Sainl-Médard de Soissons, où elles opérèrent des miracles si grands el li nombreux qu'ils passèrent la
croyance même des bommes-de celte époque. Cependant Ludwig chargea les bandes impériales de rétablir l'ordre dans les provinces où il avait été troublé et de forcer l'audacieux Aizo à se soumettre. Mais Aizo , proQtant avec résolution du secours des Sarrasins, repoussa les bandes , les contraignit à sortir des places fortes et devint maître du pays d'alentour. Les mécontens se Joignirent bientôt à l'homme que favorisait la fortune, et parmi eux Willemuod, fils de Bera, qui essaya de venger les malheurs et la honte de son père. Bernhard, comte de Barcelone (2), fut aussi serré de près, et rempereur se vit dans la nécessité d'envoyer, au printemps de l'année suivante, de puissans renforts à ce favori de sa femme. Le belliqueui abbé Hélisachar deTrèves, qui savait aussi bien diriger une armée que conduire le troupeau du Seigneur, etIescomtesHildebrand elDonat allèrent h son secours. Mais les Sarrasins, de leur côté, ne perdirent pas de temps. Une nouvelle armée se montra devant Saragosse et mit les Franks dans un danger d'autant plus grand que l'apparition de quelques n)éléores aonooçait plus de désastres. L'empereur dut se résoudre à envoyer son fils Pippin, avec une nombreuse armée, dans la Marche espagnole pour mettre un terme aux cruautés que les Sarrasins exerçaient sans pitié dans celle malheureuse province. Mais Ludwij^ se laissa entraîner & une grande faute. Sans doule son Ois Pippin élait à la tète de l'armée; mais l'empereur en confia le commandement effectif au comte Hugo, beau-père de Lothar, etàNatfrid d'Orléans. Tous deux , ennemis du duo Bernhard, voyaient avec unejoie secrète la position difficile de cet homme odieux sans réfléchir que toute la Marche partageait son malheur. Ils ralentirent donc avec perfidie la marche de l'armée et firent naître tant d'obstacles que celle difficile et coûteuse enlreprise dégénéra en une expédition aventureuse. Lorsque enfin l'armée arriva dans la Marche espagnole, les Sarrasins avaient pillé tout le territoire, * l'exception des villes* fortes : les campagnes étaient ravagées en tous sens; les hommes mêmes étaient enlevés, et le butin élait miscn sûreté derrière les murs de Saragosse. l a^' mée franke revint sans avoir rien fait, et ccU« honte volontaire excita un mécontenlemenl général. Celle houle parut d'aulanl plus grande que Baldrich, duc de Frioul, s^était aussi »^»d"
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coupable de négligence » car il avait souffert qu^un peuple, dont on ne connaissait le nom que depuis peu d'années , les Bulgares , se permissent des incursions et des brigandages dans ia Pannonie supérieure et retournassent im-punis dans leurs foyers avec leur butin (3).
L'empereur tint une diète à Aix-la-Chapelle, au mois de février de l*an 828. Aussitôt Tindignation éclata. G^était une chose dangereuse que les ducs auxquels on avait confié la défense des frontières les laissassent à découvert par in • dolence, par indifférence ou par négligence*, c'était une chose plus dangereuse encore que les chefs des armées frankes , poussés par des passions effrénées , souillassent l'honneur des armes frankes. Le sentiment que la direction suprême des affaires n'était pas entre les mains d'un homme énergique, craint et respecté, dut devenir général , et personne ne pouvait calculer ce qui arriverait si les peuples voisins s'accoutumaient h faire des courses heureuses surles frontières de l'empire. Le bon empereur fut donc forcé de consentir à ce que le duc Baldrich fût dépouillé de ses dignités et de ses fiefs; mais suivant mal l'exemple de son père, il partagea le duché de Frioul entre quatre comtes , et ce partage fut loin d'augmenter la force de cette Marche. 11 dut consentir aussi à <^e que Hugo et Matfrid, sur qui retombait la fouie des désastres qu'on avait éprouvés dans la Marche espagnole , fussent privés de leurs dignités et de leurs fiefs , car il fallait faire droit à l'indignation du peuple *, mais il fit un pas périlleux. Les deux comtes avaient été subordonnés au roi Pippin : bien qu'eu réalité ils eussent tout ordonné et tout dirigé , ils n'avaient fait fn apparence que suivre les ordres, de Pippiri , et par conséquent leurs fautes . étaient la honte de ce prince. Bien que le jeune roi ne partageât pas leur colère ni leurs désirs de vengeance, ii fut certainement blessé profondément, et Lothaire ne vit pas avec indifférence le ressentiment de son beau-père et la douleur de son frère.
Bans le cours de l'été, le comte Boniface, que l'empereur avait chargé de l'administration de rtlede Corse, entreprit, il est vrai , Une expédition en Afrique, comme pour user de représailles contre les crimes que les Sarrasins avaient commis dans la Marche espagnole. Il débarqua entre Ulique et Carthage , et par cinq rencontres où il fut vainqueur des Sarra* I
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sins , il répandit la terreur parmi les habitant des côtes. Mais cette expédition aventureuse ne compensa pas les pertes qu'on avait éprou* vés. Un grand nombre de compagnons du comte trouvèrent la mort \ tout ce qu'il gagno, ce fut de ne pas être arrêté dans sa retraite, et peut-être attira-t-ii de nouveau les regards des Musulmans sur l'île d'où il était venu. La honte de la Marche espagnole resta sans vengeance. Le jeune empereur Lothar devait , il est vrai , marcher avec une nouvelle et puissante armée vers la frontière menacée \ mais Pippin lui ap^ porta à Lyon la nouvelle que les Musulmans avaient interrompu leur œuvre et qU'ii n'y avait plus rien à craindre. Les deux frères se trouvaientl'un envers l'autre dans une position difficile : Lothar devait réparer les fautes que Pippin avait commises. Le premier ne pouvait désirer l'accomplissement de sa mission , que le second devait regarder comme une insulte. Quelles qu'aient pu être leurs dispositions mutuelles , ils s'entretinrent sans aucun doute du présenletderavenir,etilestvraiscmblablequc, satisfaits l'un de l'autre, ils se séparèrent également méconlens l'un de l'autre. Pippin retourna en Aquitaine, Lothar à Aix-la-Chappelle. Sur d'autres points de l'empire , il se passait aussi des choses affligeantes. Hériold , jadis roi des Danois , maintenant comte dans le pays de» Frisons, avait fait une nouvelle tentative pour reprendre parmi son peuple son ancienne position et arriver au faite du pouvoir; mais son changement de croyance était une triste recommandation aux yeux de ses compatriotes. Les fils de Godofrid le chassèrent du pays où il avait passé sa jeunesse. Les Franks négocièrent donc avec perfidie pour faire la paix avec les vainqueurs, qui semblaient affermis désormais dans leur royaume : ils ne renoncèrent pourtant pas à la cause d'Hériold, car ils la regardaient comme la leur propre, parce qu'Hériold devait élever parmi les Danois la croix et la discorde, et détruire par là Tinimitié de ce peuple énergique contre les Franks. Ils soutinrent donc en secret le prince converti dans ses nouvelles entreprises , tandis qu'ils concluaient publiquement avec les Danois une paix qui devait endormir ceux-ci et favoriser les intérêts d'Hériold. La paix fUt jurée par les Danois et par les comtes et margraves de Saxe, au nom de l'empereur , et confirmée de part et d'autre par les échanges d'otages. M[ais Hériold,
affligé du repod qu^on lui imposait , trompé aussi dans les espérances qu'il fondait sur ses nouveaux co-religionnaires , fit, dans son impatience , irruption sur les terres des Danois , qu'il dévasta et pilla. Les Danois cependant devinèrent la déception^ ils usèrent de représailles. Ils se vengèrent sur les Franks des crimes d'Hériold ^ ils demandèrent à leurs ennemis secrets des dédommagemcns publics pour Tatlaque ouverte d'HèrioId. Ils franchirent en force leurs frontières, passèrent TEider, surprirent les garnisons frankes dans les châteaux forts et dans leurs retranchemcns, les chassèrent, les poursuivirent, dévastèrent et pillèrent tout aux environs, et revinrent sans obstacle dans leur pays avec le butin que leur avait valu cette course audacieuse. Ainsi fut punie la témé-* rite d'IIériold. Puis, pour ne pas se montrer inférieurs aux Franks, ils envoyèrent comme par dérision une ambassade d'abord aux bandes qui avaient été surprises par eux, puis à Tempereur-, ils direntque tout cela venaitd'un malentendu^ qu'ils étaient prêts d faiçe réparation; que l'empereur n'avait qu'à faire connaître ses désirs. Lud- ^ig, soit par bienveillance, soit qu'il fût efifrayé du dangcrqui menaçait d'autres frontières de son empire et des symptômes de mécontentement qui se manifestaient autour de lui, crut que le meilleur parti était de maintenir i\ tout prix la paix avec les Danois : il se contenta donc de cette déclaration d'unarrogant ennemi. Mais cette condescendance avec des ennemis du dehors n'était pas de nature à calmer les passions qui s'agitaient à l'intérieur. Un génie héroïque aurait pu employer à son service, par des combats et des victoires , des forces soulevées avec une énergie si sauvage : la conduite de Ludv^ig augmenta nécessairement leur impatience. Le blâme, le mépris, le dédain, se manifestèrent de toutes parts, et le besoin de donner un libre cours à ces sentimens désordonnés devenait chaque Jour plus vif. L'empereur voyait bien le danger , mais il n'en connaissait pas l'étendue, il sentait la désolation désastreuse qui pesait sur la société, mais il ne parait pas qu'il avait découvert la source. Une foule de calamités que depuis plusieurs années la sagesse et la puissance de l'homme n'avaient pu détourner , telle que la perte des récolles , les inondations , la famine et des maladies contagieuses, avaient produit la misère et la désolation et l'induisaient lui-même en erreur.
Il confondit les effets déplorable» des passions humaines avec ceux des phénomènes delà nature et vit dans ceux-ci la seule cause de tous les malheurs de cette époque. Dans l'ébranlément de la société humaine et dans les terribles secousses de la nature, il ne reconnut que la main de Dieu, qui cherche à ramener les hommes à la piété et à la vertu par la douleur et les souffrances. Et cette même année, beaucoup de choses contribuèrent à le fortifier dans cette pensée. Des tremblemens de terre et de formidables orages désolèrent le pays, el ébranlèrent et endommagèrent même le palais impérial d'Aix-la-Chapelle. De plus , les miracles se succédèrent: il plut du froment; les reliques des saints martyrs, queLudwig s'elTorçait d'acquérir et savait se faire céder pour son bonheur et pour celui de son peuple, n'avaient jamais manifesté avec autant d'éclat leurs mystérieuses vertus. Les maladies les plus graves étaient soudain guéries près de qcs o;$semens sacrés ; des estropiés furent rendus à la santé. Un aveugle d'Aquitaine, nomme Aibrich , que les saints avaient aussi guéri, d'une manière mystérieuse, de grandes infirmités, prétendit que l'archange Gabriel lui était apparu et l'avait chargé d'annoncer à Lud»ig ce qu'il avait à faire et à éviter. Cet homme, qui prouvait sa mission par des indices miraculeux • fit écrire cette instruction et la transmit à l'empereur. Le démon lui-même ou son disciple tint par la bouche d'une jeune fille possédée d'effrayans discours , annonçant le châtiment que le siècle avait mérité par ses crimes, et déclara que lui et ses compagnons avaient fait peser tant de désastres et une si grande .désolation sur l'empire des Franks pour punir les péchés et les actes ignominieux do cette génération !
Il ne parait pas que Ludwig-le-Pietix ail ajouté foi à toutes ces choses, qui , si elles Tenaient d'une intelligence dépravée, jetaleol aussi le trouble dans les esprits , car on ^ plaint de ce qu'il ne suivit presque en rien le? avis qui lui étaient venus d'une révélation céleste. Mais Einhard lui-même parle avec un ton de conviction de l'archange aussi bien qu^' du démon (4) : comment serait-il donc possible que ces mystérieuses jongleries soient restées sans influence sur le cœur tendre , impressionnable et crédule de Ludwig? Il chercha à prévenir le mal , et s'il n'y réussit pas par les
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moyens auxquels il eut recours, si même il se trompa dans leur choix, il distinguait pourtant assez bien ce qui venait de Dieu et ce qui était rœuvre des hommes.
Avant tout, pour apaiser Dieu , dont la main s'était appesantie sur l'empire des Franks , il ordonna un jeûne général de trois jours et d'autres exercices religieux. Il est possible que ce moyen n'ait pas été sans effet, que plus d'un homme fut ramené {)ar cette pénitence à de meilleurs sentimens et à des mœurs meilleures. En ce sens le choix de ce moyen n'était pas malheureux; .
Un second règlement réussit moins à Ludwig. 11 ordonna que dans quatre villes de son empire, à Mayence, à Paris, à Lyon et à Toulouse, des synodes se tiendraient simultanément, afin que le clergé délibérât sur ce qu'il fallait faire pour la conservation et la prospérité de l'église du Christ et pour le r^blissement de la concorde dans l'État, non-seulement parmi les serviteurs de la religion , mais aussi parmi le peuple et les rois.
Les ecclésiastiques avaient certainement de grandes raisons d'être satisfaits de la piété de Ludwig. Tous ses efforts tendaient en effet à favoriser les églises et les couvens. La multitude de diplômes qui nous a été conservée prouve que Ludwig n'avait pas de plus grand plaisir que de pouvoir accorder quelque chose aux gens d'église. Chaque année de son règne il leur avait fait de nombreuses et riches donations, et sous ce rapport même, il agit avec la plus grande légèreté*, il ne se rappelait pas que sa maison n'était pas arrivée au trône par le génie et l'habileté de ses prédécesseurs, mais que si elle obtint la couronne , ce fut surtout parce que, parmi toutes les familles illustres, aucune ne possédait des propriétés aussi étendues que la sienne; parce qu'après les spoliations dont les Mérovingiens avaient été victimes, de grandes richesses étaient nécessaires à une nouvelle maison royale. La prudence la plus vulgaire lui commandait de garder l'héritage de ses pères ; elle lui faisait un devoir de l'augmenter à cause de la division de sa race en plusieurs branches -, et ce devoir était d'autant plus impérieux que l'ancienne énergie qui avait produit une série de grands hommes ou d'hommes habiles, semblait se retirer de cette race ; ce dont après tout l'empereur ne s'apercevait peut««lre pas, Cependant Ludwig n'bé-
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sita pas à dissiper l'héritage de sa maison et à s'appauvrir, lui et les siens, pour enrichir des églises et des monastères ; mais une libéralilé désordonnée trouve rarement de la reconnaissance, et celui qui se montre toujours prêt à donner ne peut rien refuser. Les ecclésiastiques n'étaient pas satisfaits de recevoir beaucoup , parce qu'ils voulaient avoir tout. Ils voyaient avec déplaisir l'idée que Ludwig se faisait de la dignité impériale et de ses rapports avec l'Église et ses ministres. Il prétendait être en-» tièrement indépendant de la volonté de l'Église et ne consultait que quelques ecclésiastiques ; mais comme il ne pouvait les consulter tous , et que pourtant il les voulait tous satisfaire, un lrès>grand nombre (car chacun se croit toujours plus sage que les autres) nourrissaient contre lui un amer ressentiment, et prêtaient l'oreille aux insinuations de ceux qui avaient ou croyaient avoir à se plaindre de lui. Les seigneurs ecclésiastiques ne se rendirent donc pas aux synodes indiqués avec des intentions favorables à Ludwig. Peut-être même furent-ils blessés de* ce qu'il les répartissait dans quatre villes \ cette mesure semblait indiquer de la méGance; elle semblait trahir chez l'empereur rintention de faire lui-même un choix parmi leurs résolutions, après les avoir examinées et comparées-, elle semblait enfin couvrir des prétentions qu'il ne fallait pas tolérer. A tout cela se joignit une circonstance particulière qui parut autoriser les ecclésiastiques à déverser le blâme sur le pieux empereur.
Dès les commencemcns de l'empire des Franks, il est de temps en temps fort mention des Juifs'. Quelques individus do celte nation sont signalés comme des hommes prudens et adroits. Ils accompagnent les ambassadeurs des rois dans les pays étrangers. On cherche à les convertir. Ils échappent aux obsessions et se montrent forts dans la patience. Ils jouissait d'une grande faveur auprès de quelques rois de la race mérovingienne. Ils procuraient les objets de nécessité ou de fantaisie. Sous le nouvelle race royale , ils paraissent comme marchands riches et habiles. Ils maintiennent le commerce entre les peuples et mettent l'argent en circulation. De temps à autre ils sont signalés comme les ennemis des chrétiens, qui tournent en dérision ce que l'église chrétienne a de plus saint, et achètent et vendent les vases sacrés, & la honte de quelques ecclésiastiques. Il
HISTOIBE DU PEUPLE ALLEMAND
est rarement question d'eux dans les lois \ elles n'en parlent que comme d'hommes tolérés et qui ne sont pas sans souillure, bien qu'ils sem* blent avoir trouvé assez souvent une grande confiance chez leurs voisins (chrétiens). Leur position dans la société civile n'est nulle part indiquée en termes précis; il resuite toutefois de tout ce qu'on remarque à leur sujet, qu'ils n'habitaient que les villes, et que peu à peu ils Turent placés sous la protection exclusive des rois. Cependant, quoiqu'ils fussent exposés à des insultes et à des vexations de toute espèce, ils acquéraient toujours plus d'importance. Ils devinrent industrieux par nécessité, adroits par l'oppression , prudens par le soupçon , souples par l'incertitude, éclairés par un déplacement continuel ; et la haine qu'on leur portait les amena à rester fermement unis et à se soutenir mutuellement. Par là, la meilleure partie du commerce tomba entre leurs mains, où le numéraire vint affluer. Les rois trouvèrent probablement plus d'une fois des secours chez eux, lorsque tous les autres les abandonnaient. Au temps de Ludwig^le-Pieux, ils étai^t soumis à un tnaîlre particulier des juifs , qui prélevait sur eux, pour la chambre impériale, par des délégués spéciaux, et en leur qualité de serfs, des contributions dont le taux était vraisemblablement arbitraire et variait selon les circonstances : d'autre part, ce maître les protégeait, sinon contre l'insolence, du moins contre la violence et les mauvais traitemens. Il se peulque dansl'inlcrét de la chambre impériale, il leur ait permis beaucoup de choses, et qu'il ait fermé les yeux sur beaucoup d'autres (5).
Or, si les juifs trafiquaient de toutes sortes de marchandises, ils faisaient de plus le commerce des hommes, dont ils tiraient d'immenses bénéfices, et vendaient une foule d'esclaves aux Sarrasins d'Espagne. Vraisemblablement ils allaient les chercher dans les pays idolâtres, chez les peuples slaves et chez les Avares \ mais on les accusait aussi d'acheter ou de voler des enfans de chrétiens, avant qu'ils fussent baptisés, pour les élever elles livrer ensuite comme esclaves aux Musulmans. D'autre part on prétendait que , lorsque l'esclave d'un Juif était baptisé, l'évéque et môme tout chrétien avait le droit de payer au juif l'argent que cet esclave lui avait coûté et d'emmener celui-ci. Ce principe gftta pour les juifs cet odieux commerce. Car les esclaves , instruits des préten- |
tiens des chrétiens, et aspirant sans cesse après le plus noble bien de la vie, après la liberté, échappaient à leurs maîtres, se sauvaient dans une église, demandaient le baptême, le recevaient, étaient ensuitejéclamés à leurs maîtres par un chrétien, et les juifs étaient forcés de se contenter, pour l'esclave devenu homme, du prix qu'il leur avait coûté lorsqu'il n'était qu'enfant ; il est même vraisemblable qu'ils ne recevaient absolument rien lorsqu'ils ne pouvaient préciser le prix d'achat, parce que dans ce cas on supposait ou l'on prétendait qu'ils avaient volé l'esclave. De cette manière ils perdaient leurs espérances, leur gain, leur peine et leur argent. Aussi le pieux empereur Ludwig, calculant les pertes éprouvées par sa chambre, émit arbitrairement, parce que les Juifs se trouvaient sous sa protection spéciale, la défense de donner à l'esclave d'un Juif le baptême sans l'autorisation de son maître, et le maître des juifs et les impériaux reçurent la mission de faire observer rigoureusement cette défense, qui enlevait leurs dernières espérances aux malheureux esclaves, et était aux chrétiens, et surtout aux ecclésiastiques, une belle occasion de vexer les juifs et de s'enrichir à leur9 dépens : du moins ces officiers, gagés peut-être par les Juifs, employèrent d'eux-mêmes celte sévérité.
Agoba1*d , archevêque de Lyon , s'était élevé avec une grande chaleur contre cette ordonnance, soit par zèle pour la religion et l'humanité, soit par haine contre les juifs ^ car ses déclamations virulentes et ses accusations terribles contre ces hommes ne penneltcol pas de connattre son véritable mobile. Il avait écrit à tous les hommes qui semblaient avoir quelque importance à cette époque, pour les soulever contre cet ordre impie : à l'impètueui abbé Hilduin de Saint-Denis, chancelier de l'empereur ; au vieux et sombre Wala ^ à Addhard , frère de celui-ci , ^u belliqueux abbé Helismar de Trêves et à d'autres encore. Et lui-même, cet homme accoutumé à tenir fermement une résolution qu'il avait une fois prise, devait présider le synode convoqué à Lyon. Dans le fait, il engagea cette assemblée à délibérer sur celte faveur impie^accordée aux juifs, et, à son instigation, on s'en occupa également dans les trois autres synodes (6). Par suite du mécontentement qui s'était éleirê parmi ces ecclésiastiques, cette aflaire ne pou-
Liv. xri,
tait que produire un effet défavorable, parce qu'elle autorisait à douter même de la piété chrétienne d'un empereur qui , malgré toutes ses inclinations monacales , semblait préférer les intérêts de sa chambre au salut de tant A'h^ mes. Par là même, les synodes ne pouvaient contribuer k détourner les maux qui pesaient sur Tempire, à rétablir Tordre et à apaiser des querelles désastreuses. Ludwig ne reçut que des conseils dont il n'avait pas besoin. Il lui fallait réparer seul des fautes qui n'avaient pas élé commises par lui seul ; et tout l'avantage qu'il retira de ces quatre synodes consista en quelques leçons amèrcs et vagues , faciles à donner, mais d'une application difllcile.
Mais une troisième mesure que Ludwig prit pour détourner le mal lui réussit bien moins encore : il se résolut ou se laissa engager à braver ceux qui le bravaient. Après que les quatre synodes se furent séparés, il réunit une diète générale à Worms^ au mois d'août 829. Il y eut In preuve la plus claire des intrigues secrètes dont l'entouraient ceux qu'il croyait attachés à lui par les liens de la reconnaissance, aussi bien que d'autres qui continuaient ft s'appeler ses fidèles, car Hugo et Matfrid n'avaient pas perdu de temps pour exciter contre l'empereur des hommes de tout rang, et les ecclésiastiques vinrent à Worms avec tous les sentimens que les synodes avaient excités ou ranimés en eux. Il se sentit trop faible contre ces nncnées \ il leur opposa donc le seul homme qui semblât doué d'une grande énergie, parce que sa colère éclatait en expressions vigoureuses, et qui gagna aisément la confiance de l'empereur parce qu'il avait celle de l'im-* pératrice Judith, l'implacable ennemi des implacables comtes Hugo et Matfrid, Bcrnfaard , duc de Septimanie. Ludwig nomma cet homme mattre de la chambre et le chargea de l'administration de l'empire. Il fit plus. Depuis longtemps peut-être son intention était de se rendre au désir de sa femme , de donner à leur fils Karl une part convenable dans son héritage. Or le jeune empereur Lolhar s'était laissé décider à déclarer à son père qu'il ne se refuserait pas à reconnaître son frère Karl en qualité de roi dans la partie de l'empire qu'il plairait à Ludwig de lui assigner \ il avait même déclaré par serment qu'il maintiendrait Karl dans ses possessions envers et contre tous. Peut-être cette promesse lui avait-elle été arrachée par
CÏIAP. iir.
l'inquiétude de son père; peut-être aussi l'a-* vait-il faite parce qu'en sa qualité d'empereur futur et de futur chef suprême de tout l'empire, rien ne pouvait lui être plus avantageux que d'affaiblir ses deux frères et d'en gagner un troisième k son parti et à leurs dépens. La première de ces conjectures est la plus vraisemblable , d'après le caractère personnel de Lothar, bien qu'on puisse invoquer à l'appui de la seconde la position même des pays que Ludwig destina au petit Karl. Ludwig, comptant sur l'assentiment de Lothar, établit, il est vrai, avec l'approbation de son fils Ludwig, mais sans s'être entendu avec Pippin, son autre fils, que Karl, son quatrième fils, serait roi d'un État auquel il assigna pour limites les deux rives du Rhin à sa naissance et les hautes montagnes des Alpes. Cet État devait comprendre les terres de« Allemanni , celles de la Rhétie et une partie de l'ancien royaume de Bourgogne, de telle sorte que Karl fût placé comme aux avant-postes de l'empire au nord et au sud , et que Lothard eût le plus grand intérêt à conserver son amitié pour profiter de sa vigilance. Mais Ludwig, croyant peut-être que ses fils aînés étaient divisés et que Lothar était à jamais gagné par Karl , alla plus loin : il confia le sort de son plus jeune fils au mattre de la chambre, à Bernhard, son favori et celui de sa femme. Bernhard devait veiller à l'éducation de Karl et le protéger dans son royaume. Par ces actes, que Ludwig croyait propres à détourner l'orage, il fit éclater la rage de tous. Il parut aux yeux de ses ennemis entièrement maîtrisé par une femme, par sa femme, qui leur était odieuse, et par l'homme qu'on donnait pour amant à celle-ci. Ce que jusqu'alors on avait donné secrètement à entendre, on l'exprima hautement; on tint les propos les plus insolens, les plus impudens. Ludwig, disait -on, ne se contentait pas de souffrir qu'une femme adultère souillât le lit conjugal et fît entrer sous son nom un bâtard dans le palais impérial; il livrait aussi â ce bâtard l'héritage de ses enfans, établissait le pèfe de celui-ci, réhonté Bernhard, comme instituteur de son propre fils et lui remettait l'administration de l'empire afin qu'il pût avec d'autant plus de sûreté protéger ce Karl et l'élever audessus des enfans légitimes. Il fallait qu'il eût perdu la raison.
Comme personne n'avait de forces armées
toutes prêles, la diète se sépara dans le plus grand désordre. L'empereur toutefois, plein de confiance dans Ténergie et la sévérité de son nouveau minisire , semble n'avoir conçu aucune crainle de celle dissolution , car il se rendit à Francfort et se livra à ses anciennes habiludes de chasse jusqu'à Tautomnc ; il passa tranquillement Thiver à Aix-la-Chapelle et célébra les fêtes religieuses avec une grande joie et une dévotion édifîantc. Au printemps de Tannée suivante, 830, il voulut encore une fois entreprendre une grande expédilion contre les pauvres Bretons, les seuls contre lesquels il essaya d'éprouver ce qu'il avait en lui du caractère héroïque de son père. Celle fois on devait allaquer les Bretons en parlant des côtes de la mer, parce que les entreprises précédentes étaient restées sans succès. Ludwig, bien qu'il souiïrtt de la goulle, se rendit, sur les côles. Les armées dont la levée avait élé ordonnée devaient se réunir à Rennes; mais il ne vint personne ou peu de monde. En effet les désastreuses campagnes contre les Bretons devaient depuis longtemps effrayer les hommes obligés au service militaire. Maintenant les choses dont nous avons parlé étaient venues au grand jour. Les princes mcconlcns n'eurent donc pas de peine à entraîner les hommes appelés sous les drapeaux à la rébellion aux ordres de l'empereur. On les conduisit à Paris pour s'y réunir au fils de Ludwig, au roi Pippin, qui s'avançait d'Aquitaine avec une armée. Les mécontcns, qui- avaient à leur lête Wala et Hilduin, Hugo et Malfrid, se tournèrent vers ce prince, parce que Lolhar ne pouvait arriver aussi promptement d'Italie, peut-êlre aussi parce qu'on ne se fiait pas entièrement au jeune empereur depuis qu'il s'était déclaré prêt à reconnaître une partie de l'empire à son frère Karl. Ils représentèrent* au roi Pippin qu'il était blessé dans ses intérêts par son père; ils lui peignirent l'insolence du duc Bernhard et leur propre dégradation ; ils le conjurèrent de profiler de ce moment non -seulement pour venger la honle qui rejaillissait sur lui-môme, mais encore pour effacer rignominiequi deshonorait le palais , cl de ne point souffrir qu'un bâtard, qu'on lui imposait pour frère, que l'on imposait comme fils à son père, partageât l'héritage qui n'appartenait qu'à lui et à ses frères véritables. Ces insinuations et la menace d'Oler Tempire & sa maison s'il ne s^èlevait pas
contre une telle infamie décidèrent Pippin à tourner ses armes contre son père. Il s'avança avec son armée^ dont la force croissait chaque jour, jusqu'à Werimbria , aujourd'hui Terberie.
A la nouvelle de ce soulèvement, le duc Bernhard , oubliant la grande tâche qui lui avait élé confiée, s'enfuit aussitôt à Barcelone, soit qu'il fût poussé par ses propres craintes, soit qu'il cédât aux inquiétudes de l'empereur et de sa femme. L'impératrice, qui n'aurait pu avec sûreté rejoindre son mari, chercha un asile dans le monastère de la Saînle-Yierge, à Laon. Ludwig lui-même se rendit à Compiègnc pour marcher contre un fils devenu son ennemi. Pippin y vint également avec son armée mutinée.
L'histoire, par pitié pour les sentimens d'humanité, laisse dans le silence ce qui se passa à Compiègne entre ce père abandonné de tous et ce fils dénaturé. Probablement on en vînt à des scènes odieuses. S'il n'y eut pas de mauvais traitemens corporels, les tortures morales et intellecluclles de Tinfortuné prince furenl d'autant plus grandes : les récits qui sont venus jusqu'à nous en témoignent. Éribert, frère de Bernhard, de ce duc qui s'était enfui, fui privé de la vue; Odo, son cousin, qui, après la destitution de Malfrid, était devenu comte d'Orléans , fut envoyé en exil après qu'on lui eut arraché les armes. Deux frères de l'impératrice Judith, Conra'd cl Rodulf, furent entraînés dans un cloîlre , où on les contraignit à recevoir la tonsure et à prendre l'habit monastique. Deux comles, Werin et Lantbert, se rendirent à Laon avec une suite nombreuse et emmenérenl de force l'impératrice Judith à Compiègne, Là celte femme infortunée , qui devait sentir les mauvais traitemens d'autant plus profondément qu'elle était plus éclairée, fut (ourmentèc de toute les manières jusqu'à ce qu'elle promît de s'enfermer elle-même dans un monastère el de persuader à son mari de renoncer à l'empire, de recevoir la tonsure el de finir ses jours dans un couvenl : cela prouve que déjà précédemment on avait, mais en vain, engagé l'empereur à prendre ce parti. L'impératrice vil seule son époux.
De rinépuisable el active énergie de Karl- Ic-Grand rien n'était passé à son fils ; mais Ludwig était doué d'une patience forte et invincible. Il opposa une véritable (enacité aux