‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 263 sur 298 · ABAISSEMENT, DÉPOSITION ET RÉTABLIS- SEMENT DE LUDWIG-LE-PIEUX · texte numérisé non relu

ABAISSEMENT, DÉPOSITION ET RÉTABLIS- SEMENT DE LUDWIG-LE-PIEUX

De l'an 833 & l'on 634.

Lorsque Ludwig*le*Pievx, accompagné de sa femme et de son fils Karl, approcha du eamp do ses fils atnés, les trois rois vinrent au-devant de lui et le reçurent en le baisant et Tembrassant : car la vue de cet infortuné, leur père et leur seigneur, que, pour satisfaire leurs propres passions ou celles d'autrui, ils avaient précipité à ce degré d'abandon, ébranla Iqurs cœurs et les ouvrit à de plus nobles sentimens. A peine Tempereur^ objet non sans doute de dérision ni de pitié, mais de curio^ silé et de mépris, fut-il arrivé dans le camp, que ses fils, poussés par la honte, l'orgueil et régoïsme, lié(i peut-être aussi par leur parole et par leur serment, rompirent la promesse qu'ils lui avaient faite en l'embrassant: iU arrachèrent aussitôt sa femme d'auprès de lui. L'impératrice .Tudilh fut remise è Ludwig, roi des Bavarois ; quant à Tempereur lui-même et à son fils Karl, Lothar leur assigna une lente particulière dans son camp.

El maintenant on était revenu à Tancienne position. L'union avait été rétablie entre les trois frères : car ils voulaient, à l'exclusion de leur frère Karl, se partager tout l'empire, et les vassaux qui s'étaient rassemblés autour d'eux avaient juré de maintenir l'exclusion de Karl, qu'ils flétrissaient du nom de bâtard \ mais on ne put s'entendre sur le partage lui-

même. Le temps se perdit i exeilar l«i {Misions et dans une agitation sauvage *, od ne s'accorda que sur un point, que l'empire resterait À Lothar, l'afné des princes. Mais celle convention même n'avan^Hi rien, en partie parce que la position dans laquelle les deux autres frères devaient se trouver h regard de Lothar ne fut pas déterminée, en partie parce que leur père commun , couronné cgipereur par KarMe-Grqnd et par |e pape» les embarrassait. Ainsi l'ennemi contre lequel on s'était mis en campagne avait bien été vaincu ; mais on n'était pas oonlont de la violoire, et l'aseienne oonfusioni rassemblén en quelque sorte en un nœud terrible, se présentait encore tout entière aux vainqueurs. Q'ailleurS) comme les vassaun et les seigneur» étaient restés plus de deux mois sous les armes, on ne put les ret^ oir plus longtemps; mais ils se hâtèrent de retourner dans leurs foyers, et racbèvemenl de l'œuvre que l'on avait commencée comme dant l'ivresse, fut remis à une nouvelle assemblée. Lorsque le pape Grégoire vit Tarméc dissoute, la discorde non terminée, l'empereur prisonnier et toutes choses incertaines, il quitta le champ du mensonge et retourna è Home , mécontent et chagrin, sentant avec amcrluinc qu'il n'avait rien obtenu ni pour le ^élabIi»^ ment de l'ordre dans l'empire ni pour la puissance de l'Église et du «iége apostolique. L'impératrice Judilh fut conduite à Turlooc en Italie, sous une surveillance sévère, car, indépendamment de toute haine et de toute calomnie, Lothar n'osait pas laisser entre les maios de son frère Ludwig cette fen^me, aMMidislit>guéc par son esprit que par sa beauté. Le roi Ludwig repassa le Khin avec son armée et retourna en Bavière; Pippin se rendit en Aquitaine. Lothar arracha même à son père sa dernière consolation : il sépara de lui le jeune prince Karl, qu'il fit conduire dans le couvent de Prtim \ quant à son père lui-même, il Tentoura d'une garde sévère, l'isola de toute société et remmena avec lui par Metz et Verdun é Soissons, Le il le fit étroitement enfermer dans le couvent de Saint-Médard ; puis il ^ ri'ndii é Aix-la^-Cbapelle, se plaça sur le trône impérial et passa le temps jusqu'à Tautooiae à la chasse et à d'autres plaisirs. Peut-être, dans son illusion, se croyait-il arrivé au comble de ses vœux cl éprouvait-il une joie puérile qui ne lui laissait pas de reposa peutélre

tiV. Xïï,

ww la malédiclion da son pèro ou du moins sa colère répandoient-elles diitopr de lui des vapeur» brûlfiQ(as qu'il voulait dissiper el aux^ quelles il cherchail à se rendre insensible»

Tandis qu'il se livrait ainsi uu% plaisirs» Ludwig» son père, gémissait dans le cloître sous le poids du malheur. Ses ennemis seuls pouvaient approcher de lui. Ils mirent tout en oeuvre pour lui persuader de renoncer au monde et de finir sa vie comme religieux dans ce monastère. Pour hâter sa résolution, ils soumirent son ûme è do cruelles tortures. Tantôt ils lui annonoaienl que sa femnio avait pris le voile sacré, tantôt qu'elle était morte d*inquié* lude et de chagrin ; et en même leipps on lui disait que son fils Karl avait également eu les cheveux coupés de force, et qu'on Tavait voué pour toujours à la vie monastique. L'empereur ressentait les douleurs les plus profondes. Pour toute conAolation, il lui restait les larmes et la prière. Son imagination fut tellement excitée 'que pendant la nuit il croyait voir les saints martyrs dont les ossemens opéraient des miracles dans ce couvent, et que ces illusions pieuses pouvaient seules soutenir son courage. C'est par eux qu'il apprit de combien de mensonges on l'entourait ] il apprit que sq femme n'était ni morte ni religieuse et que son fils Karl n'avait pas reçu la tonsure; il apprit aussi que I>eaucpup d'hommes se repentaient d'avoir violé la fidélité qu'ils lui devaient et songeaient ù le rétablir sur le trône. Ces nouvelles le décidèrent è échapper en temporisant aux in- «inuations do son entourage et é tourner ses pensées vers l'empire que Dieu lui avait confié. Kt comme enfin les reproches qu'on lui faisait chaque jour lui inspirèrent aussi la crainte d'avoir accumulé sur lui un lourd fardeau de péchés, et comme il hésitait s'il n'accomplirait pas le vœu qu'il avait fait jadis de déposer les armes, la pourpre et la couronne, le prieur du couvent, Teulhcr, touché de ses larmes, lui adressa des paroles de consolalion : tt Tu ne peux, ô empereur ! acquérir de la gloire qu'en combattant jusqu'à la mort pour lea foyers que Dieu t'a donnés, » Et les paroles de l'homme pieux ne furciU pas perdues pour le pieux empereur ; bien plus , il se décida è rester dans le monde, où vivaient encore sa femme et son onfant (1),

£n automne Lothar se rendit h Compiégne, où il avait convoqué l'assemblée dont on était

OHAP, Yf.

convenu, Il l'ouvrit au 1*"' octobre. Ses frères Pippin et Ludwig n'y parurent pas , vraisemblablement parce qu'il était déjà certain è leurs yeux que Lolhar seul tirerait tous les avantages de la dégradation de leur père, et parce que, précisément pour cette raison, l'égoïsme avait produit le mécontementdans leur cœur. D'autre part les vassaux ecclésiastiques et laïques vinrent offrir au nouvel empereur ce que le devoir ou l'usage les obligeaient à lui faire; des ambassadeurs de Conslanlinoplo, adressés à son père, lui remirent, non sans embarras, les missives dont ils avaient été char<gés pour I^udwig. L'assemblée fut orageuse : quelques-uns s'étourdissaient de leur infidélité \ d'autres avaient honte de leur fidélité. Beau^coup étaient avides de récompenses; beaucoup inquiets de leurs perles. On éclata en reproches réciproques. Plusieurs furent accusés d'attachement pour le père et de déloyauté envers le fils , et tandis que les uns se bornaient à repousser simplement une telle accusation, d'autres furent assez .faibles pour s'en (iisculper par serment. Mais les passions, en éclatant, n'amenèrent pas Tunion. Plus d'une personne s'indigna de la Iftcheté avec laquelle on mendiait la faveur du nouveau maître \ plusieurs furent saisis d'une compassion profonde pour ces grandes vicissitudes et pour le sort affreux du père. Ceux qui avaient attisé le feu et poussé à la discorde conçurent des inquiétudes *, ils craignirent de tout perdre si Ton n'en finissait bientôt. Et l'on ne pouvait en finir que si Ludwig, l'empereur, eii acceptant la vie monastique, ne renonçait pour toujours à l'empire et à la couronne. Dans cet état de choses, Lothpr, pendant la Içnue môme de la diéle , «e rendit à Soissons pour amener son père è.Compiègne, soit qu'il craignît que l'empereur ne fût de force tiré du cloître et mis en liberté, soit qu'il espérât que l'on parviendrait é rendre à cet infortuné la vie du monde tellemehtamérequ'il regarderait comme un bonheur de s'y soustraire. Ce qui , dans les actes de Ludwig, déplaisait le plus t ses fils du premier lit , sa tendresse pour Karl , le fils que lui avait donné sa seconde femme, ne pouvait faire l'objet d'un reproche contre lui , car il croyait s'être conduit en cela d'après les principes de la justice. Mais les évêques , qui cherchaient à le perdre, connaissaient le côté vulnérable de son cœur. Ces anciens crimes

contre son frére Bcrnhard et d'autres personnes de sa famille qu'il avait déjà une fois avoués publiquement devaient être de nouveau Jetés dans sa conscience^ et lui être dépeints sous des couleurs si terribles qu'il devait être amené à craindre de ne pouvoir sauver son àme de la damnation éternelle , juste châtiment de si grands forfaits, que par une entière renonciation au monde et par des expiations continuelles. Alors seulement que son esprit serait ébranlé, lorsqu'il serait tremblant et chancelant, alors seulement il fallait le terrasser par la pensée des atrocités qui avaient pesé sur l'empire, des' sermens contradictoires, de la désunion de l'Église, des inimitiés, du sang répandu, des expéditions militaires, de tant de destruction, et d'autres crimes civils et religieux. Ébo, archevêque de Reims, reçut et accepta la mission d'eiïrayer si fortement cl si longtemps Tempereur, avec l'aide d'autres ecclésiastiques, qu'il succombât enfin.

Ébo descendait d'une famille non libre : la loi de Ludwig lui avait donné la liberté en sa qualité d'ecclésiastique. Par ses vertus, sapiété et ses connaissances , il s'était élevé jusqu'au siège archiépiscopal de Reims. Il avait de mille manières prouvé le zèle qui l'animait pour la religion du salut: dix ans auparavant il s'était rendu chez les Danois comme légat du pape pour convertir les païens. Autrefois aussi il s'était attaché à Ludwig avec une constante fidélité ; il n'avait pris aucune part aux projets formés contre l'empereur ^ bien plus, il l'avait suivi à Worms contre ses fils devenus ses ennemis. Mais sur le champ du mensonge, lorsque Ludwig lui-môme pvail désespéré de sa cause, il avait suivi le torrent et s'était rangé sous les drapeaux de Lothar. Dej^uis ce temps, il croyait peut-être que , dans l'état actuel des choses , il n'y avait d'autre moyen de rétablir l'ordre que de décider Ludwig à renoncer à tout et à se retirer le plus tôt possible ; et certes cetle pensée pouvait naître dans l'esprit d'un homme pénétrant et bien intentionné *, peut-être encore, ce qui est plus vraisemblable, était-il l'un de ces hommes auxquels on ne se fiait pas à cause de la fidélité qu'ils avaient si constamment montrée, auxquels on adressait d'énergiques reproches de déloyauté , de dispositions équivoques , d'hésitation et de fausseté, et qui précisément pour cela, afin de ne pas se perdre auprès des deux parties,

croyaient nécessaire de manifester par de« preuves extraordinaires leur zèle et leur dévouement pour leur nouveau maître. Ce qui est certain , c'est que l'archevêque E3>o eut nonseulement la faiblesse d'accepter celte déplorable mission , mais que de plus les amis de Ludwig s'exprimèrent à son égard avec la plus grande dureté , le plus vif ressentiment et le blâme le plus amer, de sorte que l'on ne peut douter qu'Ebo n'ait obsédé le malheureux prince d'une manière redoutable par toute la puissance de l'instruction, par tous lesarliflces du prêtre et du moine , par toutes les terreurs que l'ignorance, la superstition etTastuce placent ordinairement dans les ténèbres de la vie future ; et pourtant Ebo manqua son but. Ludwig, jeté seul et abandonné au miiiea de ces vagues furieuses et ne voyant aucune issue à la confusion qui l'entourait, se déclara coupable de tous les péchés, de toutes les fautes et de toutes les négligences qu'on lui ^^ prochait pour se soustraire à toutes ces tortures *, il se déclara également prêt à subir toule pénitence qu'on voudrait lui imposer ; il supplia, en versant des larmes, que Ton prit ou Gl passer pour des larmes de repentir, les ecclésiastiques de le réconcilier avec Dieu. Après cette déclaration, Ludwig fut ramené à Soissons, parce que l'assemblée de Compiègnc s'était dissoute ; il y fut suivi par les évêques, ses bourreaux, par son fils Lothar, et parmi les personnages les plus éminens de l'empire, qui avaient assisté à la réunion de Compiègne. Pendant ce temps, on avait rédigé une conrefsion de ses péchés et de ses fautes ; elle se composait de huit articles (2). Cette conressioii lui fut remise. Il devait y considérer, comme dans un miroir, tout ce que sa vie avait dV dioux et se reconnaître coupable de tout ce qu'elle renfermait, publiquement dans Tégli^ de la Sainle-Vierge, devant les ossemeosdc saint Médard et de saint Sébastien , en présence de son fils, des évêques, des ecclésiasllques, des vassaux et de tout le peuple que l'église pourrait contenir. Le 13 novembre jl fut traîné de force dans l'église ; là, couvert d'un cilice, il se prosterna à terre devant Tautel, et, dans celle posture, il reconnut à haute voix : (( qu'il ne s'était acquitté dignement en rien des fonctions qui lui avaient été confiées qu'en cela il avait de plusieurs façons olTensé Dieu ; qu'il avait agi contre l'Église du Christ

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