LIV. XII, CHAP. VIL
prit enfin la résoIuUon , tandis qu'il tenait des assemblées de ses vassaux, cl ne cessait pas de se montrer bienveillant et favorable aux ecclésiastiques, d'entreprendre Tannée suivante, 837, une expédition en Italie. Sa piété semblait faire concevoir que, sentant sa vieillesse s'avancer, il désirât visiter les églises des apôtres saint Pierre et saint Paul et donner de nouveaux alimens aux méditations chères à son cœur, et peut-être croyait-il que le monde ne lui supposait pas d'autres vues. Mais Lothar ne s'y fia pas. Il craignait la bonne intelligence entre le pape et son père -, il craignait peut-être des mesures violentes : quoi qu'il en soit, privé des conseils de ses vieux et habiles amis, il ne pouvait calculer les suites d'un tel voyage. Au lieu donc d'exécuter les ordres de son père, qui lui avait enjoint de tout disposer pour l'entretien de Tarmée avec laquelle l'empereur viendrait en Italie , et pour faciliter sa marche, il se prépara k la résistance et commença à mettre en état de défense les issues des Alpes. Il est difficile de dire si ces préparatifs effrayèrent l'empereur ou si du moins ils le détournèrent de son voyage-, car il se présenta encore d'autres circonstances qui lui donnèrent une occasion ou un prétexte d'éviter la guerre avec son fils.
D'abord il fut épouvanté par une comète qui s'était montrée le jour de Pâques et qui semblait annoncer des malheurs. Ensuite les Bretons se révoltèrent encore une fois, et élevèrent leurs vieilles réclamations, qui devenaient d'aiitant plus justes qu'on les avait repoussées plus souvent. Cette fois encore ils furent réduits à l'obéissance, mais il fallut recourir aux armes. Enfin lesNordmansapportèrentde nouvelles calamités et une nouvelle honte. Déjà l'année précédente ils avalent tenté quelques descentes sur les côtes de la Frise. Gomme ces courses avaient été sans importance , ceux qui étaient chargés de la garde des côles s'étaient laissés aUer à une certaine négligence. Il paraît aussi que des dissensions s'élevèrent entre ces défenseurs et qu'une partie des Frisons favorisait les entreprises des Nordmans. Aussi ces derniers se montrèrent celte année avec des forces plus considérables. Ils se rendirent maîtres de Tfle de Walchern ; ils volèrent et pillèrent en Frise, et Durstadt fut encore une fois visitée par celte race formidable. L'empereur résolut de marcher CD personne contre eux. Il fixa le rendez-
vous de ses troupes & Nimègue. Les Nordmans toutefois n'attendirent pas qu'on les attaquât, A l'approche des Franks, ils se retirèrent sur leurs embarcations pour mettrç leur butin en sûreté, et il ne resta aux Franks que la colère de leurs perles et de leur honte. Sous l'impression de cette colère, ils purent bien punir quelques Frisons de leur négligence et de leur désobéissance, mais ils n'arrivèrent à rien ^ et les règlemens de l'empereur pour la construction de navires destinés à la défense des côtes (2) furent sans résultat. L'état intérieur de l'empire empêchait tout de prospérer \ la défense tombait comme l'administration.
Dans le fait, Ludwig-le-Pieux n'avait pas le temps de s'inquiéter des Nordmans ou d'autres peuples étrangers. Lui-même et plus encore sa femme et ses conseillers avaient dirigé leurs regards vers les Alpes et sur les mesures que Lothar prenait dans ces montagnes. Comme l'impératrice n'avait pas réussi à gagner ce prince, Favenlr de son fils lui inspirait des inquiétudes d'autant plus grandes ; dans sa perplexité, elle ne vit d'autre moyen de sécurité que d'agrandir le royaume destiné à son enfant chéri , de telle sorte qu'il y trouvât assez de forces pour résister à ses frères. Elle proposa donc à l'empereur de faire un nouveau partage de l'empire dans ce sens , et Ludwig fut assez faible pour céder aux instances de la femme qu'il aimait et dont il pouvait d'ailleurs partager les craintes. Il destina à son fils Karl tous les pays septentrionaux de l'empire , de sorte que ses frontières, commençant â la mer et longeant les limites des Saxons, passant ensuite à Mayence, devaient suivre le cours du Rhin de manière à comprendre Verdun , Toul et Paris jusqu'à la Seine, et en descendant ce fleuve jusqu'à l'embouchure. Dans l'automne de cette année, tous les vassaux ecclésiastiques et laïques du pays ainsi délimité furent convoqués â Aix-la-Chapelle pour reconnaître le jeune Karl comme leur roi et lui prêter serment de fidélité. Mais depuis vingt ans on s'était tellement joué de ce serment, qu'on semble y être devenu très-indiflérent. On était accoutumé à tout jurer et à ne rien tenir.. Les Saxons seuls, les véritables Teutschs avaient peut-être encore de la conscience, soit qu'on se fût plus rarement adressé à eux, soit par l'eflét de leurs vertus héréditaires. En Gaule on avait surmonté toute hésitation. Dans le fait, on vit
Jurer le prcmît.T des ecclésiastique», Tabbé Ililduin de Saint-Denis, qui jadis avait causé de grands cbagriiis à Pcmpereur, et qui alors ne voulut pas, à ce qu'il semble, troubler les vœux de son cœur. Le premier des vassaux qui prMa le serment fut le comte Gérard de Paris, ci les autres vassaux des deux ordres suivirent cet exemple.
Le bon empereur ressentit peut-être quelque Joie de ce succès de ses vœux, et Fimpératrice Judith fut tranquillisée \ mais ce ne fut pas pour longtemps. Cet acte arbitraire et imprudent irrita de nouveau les flis aînés de Ludwig-le-Pieux. Ludwig, roi des Bavarois, avait reconnu la nationalité des peuples teutschs. Il était résolu ù ne rien se laisser enlever des pays teutschs situés sur la rive droite du Rhin. Pour exécuter cette résolution avec plus de certitude, il se rapprocha de son frère Lothar. Il avait eu avec celui-ci une entrevue dans les Alpes au printemps de Fan 838. On ne sait si les frères s*y entendirent ou non sur un plan commun pour la conservation de leurs droits ou de leurs intérêts, car tout fut tenu secret. L'empereur pourtant fut informé de celle entrevue , et convoqua aussitôt ses fldèles pour une expédition. Il fixa le rendez-vous À Mayence. Ludwig, le fils, fut effrayé 5 il ajourna Texécution de ses projets, se rendit auprès de son père pour dissiper les soupçons élevés ron- Ire lui. Il jura avec ses confidcns que dans cette entrevue on n^avait fait aucune convention contraire i\ la fidélité qu'il devait à son père. Cependant Ludwig-le-Pieux conserva dans son âme ses soupçons contre lui ; et comme il crut voir à sa soudaine condescendance qu'il était sans appui et par conséquent forcé de se soumettre, il fit un pas de plus, poussé sans doute par sa femme. Il lui relira tout pays situé sur le Rhin, à Texception de la Ravièrc, qui lui avait élô primitivement assignée et qu'il gouvernail déjà depuis vingt ans. D'autre part il déclara, dans une diélc tenue au mois de septembre à Thierry sur l'Oise, son fils Karl âgé de quinze ans, en le ceignant de l'épée^ puis, ce qu'il n'avait pas fait pour ses fils fiînés, il lui plaça une couronne royale sur la tète , et lui remit aussitôt le gouvernement des pays situés entre la Loire et la Seine, et qui faisaient partie du grand royaume qu'il songeait à lui assurer. Et cet homme de soixante ans fil tout cela dans le temps où la terreur
inspirée Jadis par la puisitance des Franks aux peuples étrangers s'était tellement alTaiblie, que non-seulement des pirates sarrasins surprirent Marseille, s'en emparèrent, la pillèrent, confondant le sacré et le profane, cl emmenèrent avec eux des hommes et des richesses, sans respecter les vierges consacrées & Dieu , mais qu'encore , tandis que les Abodrites et les Wiltzes étaient avec peine relcnus dans un semblant de dépendance, un roi des Danois, Horik, demanda d'abord compte de la conduite des Franks à l'égard de quelques-uns de ses compatriotes, et osa môme proposer ensuite à l'empereur de lui céder le pays des Frisons et celui des Abodrites pour le maintien de la paix; et bien que Ludwig-le-Pieuï repoussât avec dédain cette dernière demande, elle prouve suflisamment quel mépris les peuples étrangers avaient pour l'empire des Franks.
A la fin de l'année, le 13 décembre, arriva un événement qui donna lieu à de nouvelles intrigues et entraîna le bon empereur dans de nouveaux troubles. Son fils Pippin, roi d'Aquitaine, qui depuis quelque temps lui avait fhontré une condescendance extraordinaire, mourut, ne laissant que deux fils mineurs nommés Pippin et Karl. En même temps que celle nouvelle, l'empereur reçut la nouvelle que son fils Ludwig avait pris les armes, s'était emparé de Francfort et qu'il avait rassemblé aulourdc liii des forces guerrières composées non-seule-
ment de Bavarois, mais aussi d'Allemanm. La première de ces nouvelles affligea le iM)re ; la seconde effraya l'empereur. L'impêra- . trice Judith crut que celle disposition de «on mari était favorable pour procurer à son fil* Karl non - seulement un grand royaume, mais aussi la plus grande sûreté possible-, elle lui persuada d'exclure les fils du feu roi Pippin de tout partage au trône de l'empire, de resserrer son (ils Ludwig en Bavière et d'offrir au fils aîné» Lolhar, le partage égal du rcsle df l'empire avec sou fils à elle, avec Karl. Aussili^l des députés furent envoyés à Lothar, landi^ que l'empereur lui-môme s'occupait d'une evpédilion contre Ludwig, roi des Bavarois. b>thar, oubliant tout ce qui s'était passé et louics les conventions, accepta avec empressemenl celle proposifion et passa en toute hâle \^'^ Alpes pour terminer promptement ce qui î'C présentait d'une manière si séduisante.