LIV. XII
ils pourraient diviser un tout en trois parties égales s'ils ne connaissaient pas complètement ce tout ? On dit que le serment de partager également ce qu^on ne connaissait pas était un parjure. Les évêques auxquels on soumit ces difficultés difTérèrent d'avis. Ceux qui tenaient pour Lothar pensèrent qu^on devait tâcher d'en finir le plus promptement possible; qu'il importait peu que les parties fussent d'une égalité rigoureuse *, que ceux pour lesquels le serment était un péché pouvaient l'expier; qu'en tout cas cela vaudrait mieux que si TÉglise de Dieu avait plus longtemps à souffrir de pillages, d'incendies, de meurtres et d'adultères. Ceux au contraire qui se trouvaient présens du parti de Lud^vig et de Karl crurent qu'il n'était pas nécessaire de pécher contre Dieu; que l'on pouvait honorablement et loyalement prolonger la paix dont on jouissait en ce moment ; que dans Vlntervalle les plénipotentiaires pourraient parcourir l'empire et acquérir les connaissances nécessaires de manière à ce que tout fût décidé de la manière la plus juste. Làdessus les plénipotentiaires de Ludwig et de Karl rcrusèrent de prêter le serment. L'assemblée finit donc; mais pour ne pas rompre tout à fait, on résolut que les deux parties se rendraient aussitôt auprès des rois leurs seniores, afin que ceux-ci prissent des mesures ultérieures, et que dans rintcrvalle la paix serait maintenue.
On élait au mois de novembre. L'hiver rigoureux qui cette année fut désastreux pour les hommes et pour le bétail , avait commencé dct)uis longtemps. La misère était grande partout. Partout l'ordre social s'était dissous dans cette longue et continuelle confusion. Ce que les vassaux avaient épargné dans leurs courses criminelles fut pillé et détruit par les bandes de brigands que la misère ni natlre et que la misère alimenta. Dans la Gaule, qui avait le plus soufTerl des discordes des rois et des vassaux, il régnait une telle disette, que les hommes mêlaient de la terre avec un peu de farine , donnaient à celte masse la forme de pain et s'en servaient pour apaiser leur faim. Les pirates maures quittèrent à peine les côtes méridionales de l'Italie et de la Gaule, car nulle part on ne pouvait les arrêter. Les Nordmans continuèrent avec une audace égale à désoler les côtes septentrionales et occidentales de la Gaule, et Jusqu'aux Pyré* 1
CHAP. ix:
nées il n'y avait pas de sûreté contre les violences de ces héros aventureux. Les côtes teutsches ne furent épargnées que parce que Ton n'y trouvait rien qui valût la peine d'être pillé. En Aquitaine la lutte continuait entre Pippin et les partisans de Karl-le-Chauve -, en Saxe, les Stellinga , poussés Jusqu'à la fureur par la terrible vengeance de Ludwig, s'étaient soulevés de nouveau pour essayer encore une fois s'il ne serait pas possible de reconquérir le bien le plus précieux de la vie, la liberté. Que pouvait craindre celui pour lequel la vie elle-même avait perdu tout son prix ?
Dans ces circonstances, les hommes les plus éminens accoururent de toutes parts à Thionville, où les rois s'étaient réunis ainsi que leurs plénipotentiaires, et demandèrent hautemeut d'une voix unanime le maintien de la paix. Ils déclarèrent qu'ils ne se prêteraient plus à aucune expédition au sujet de cette querelle. La volonté des rois s'humilia devant ce cri unanime. La trêve fut prolongée jusqu'au vingtième jour de la fête de saint Jean de l'année prochaine; elle fut jurée de tous côtés, et l'on convint que jusqu'alors on mettrait tout en œuvre pour qu'enfin le partage pût être fait d'une manière égale et équitable. Puis chacun suivit encore une fois sa route, et les plénipotentiaires des rois voyagèrent dans l'empire pour acquérir les connaissances qui leur semblaient nécessaires (3).
Lothar, mécontent, passa presque tout cet intervalle à Aix-la-Chapelle. Karl célébra son mariage avec Hirmentrud , fille du comte Bodo d'Orléans, et tâcha de dompter Pippin , son odieux adversaire. Ludwig entreprit une nouvelle expédition contre les malheureux Stellinga en Saxe. Lors de sa première expédition, les Stellinga^ effrayés de ses orgueilleux préparatifs, ne s'étaient pas mis en défense et n'avaient pas trouvé de pitié ; celle fois ils voulurent du moins tenter le sort des armes : ils se présentèrent au combat. Mais comment cette race qui, depuis quarante ans avait vécu dans l'inquiétude, et n'avait pas combattu en pleine campagne, aurait-elle pu remporter la victoire sur les puissans seigneurs qui passaient leur vie sous les armes, qui maintenant combattaient pour la suprématie à venir de leurs familles, et qui par conséquent étaient excités par l'aiguillon, par la vanité? Les Stel^ iinga furent cruellement massacrés, et leur
HISTOII\i î)tf ^^tJ^L|2 AiïfEVIAND»
Bccpnd loutevomoni fut, commo le premier, ëtouRé dons le sang el les atrociié».
Cependant les Jours s'écoulaient, et le désir de voir conclure un accommodement déflnilif enire le$ frère» ennemis devpnail de plu^ on plus vif, de plus en plus généra). Les plénipotentiaire», de retour de leur» voyage^, se réunirent à Verdun au temps flxé. Mois ^o\x^ ne connaissons pas leurs actes. Nithard ne les a pas écrits, ou du moins cefte partie de son travail ne nous est point parvenue, el aucun autre auteur ne Tfi suppléé. Cette lacunç o»l d'autant plus ik déplorer que Ici plénipoteur tiairfs firent sans aucun doute vqloir le» un^ contre les autres ce qu'il» avaient observé dans leurs voyage» dans le» différente» parties de Tompire , de sorte que si ces discussions nous avaient été transmises, nous aurions une çon-naissance complète de 1 élut de Tempire et de» documens oilicicl» sqr Topinion que les hom* mes de cette époque se faisaient de la valeur des choses, du bonheur de» pays, de rjnftpor* tance de leur position respective et par rapport à la mer, du con^merce des peuple» et de leur nationalité. 3Iais peMt^tro le tqbleau que ces hommes, fidèles à leuf serment, firent du résultat de leurs observations fut-il tellement afnigoant que Nithard ne put se résoudre à le tran»mettre à la postérité \ aussi , d^ns la conclusion de son ouvrage, s'est-il borné à nous exposer sa douleur dans les termes suiyaqs, eq vouant les détails A l'oubli : « Au teinps de Kar|-le-Grand, de bienheureuse méfnpire, qui est mort il y a presque trepto an» , la paix et la concorde régnaient partout, parce que ce peuple suivait iine seule et même vqie droite, par conséquent la voie du Seigneur^ inainlonant ai| contraire, parpe que chacun suit la rpute qqi lui convient à lui »cul , une discorde ouverte et la destruction régnent partout. Alors on trouvait pa^to^t le superflu et la Joie, maintenant on trouve partout la misère et la tris^ tesse. Alors les phénomène» do la nature euxroèmes étaient partout favorables au roi \ maintenant il» »ont partout contraire» é tous le» rois , afin que ce qui est écrit s'accomplisse. Et le monde entrera en lutte contre les in*sen9é». a
Le» eonférenee» de Verdun aboutirent à qn traité qui, au fond , différa peu des propositions que Ludwig et Karl avaient faites précédemment , de sorte qu'il est clair que les plé-
nipotpntî(lire<> ipteqx ifftojfniN, hfiinrwlrieD présenter de meilleqr que ce qu'avaient oflert les l)ommc» mal informés. Ce traiié fut conclu au mois d'po<)t de l'ai) 843 \ majs on ne noui en a tran»mi» qqo len généralité». Lud^ig obtint ce qu'il avditden^an^éiusqu^alorsitousln pay» tpMtscb» flp l9 rive droitç du Rhin , et, m la fîvfi gaucbe, les villes et le» cantons de Spire, Worms et MayencO) sans aucun douic d'abord pour qu'il pût ffipilement passer le Rhin en ca» qu'il eût à wcourir son frère Kari contre le |urbi|lent Loth<|r , en»uite et surlout afin quo le» évêque» dPtU le» »jégc$ se trouvaient dan» ce» ville» re»ta»9ent unis ao rpyaumo auquel appartenaient leur» diocèses. Karl obtint tou» le» pay» »itqés à l'ouest d une Ijgno qqi, commençant à TevnbQuchure de r£»oaut, »uivait le courf de ce fleuve , passait au delé d? »a soprcp, allait toucher la Meuse. remoqtait celle-ci jusqu'à )a Saùpe, eldcsceodait eniln ce dernier fleuve et le Rhône jusqu'i l'embouchure de celui-ci dan» |a mer. Tout le pay» enfin compris eptre les po»sessions de Ludwig et celles de Karl ru| donné à Lolhar.