‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 5 sur 298 · LIV. VIT · texte numérisé non relu

LIV. VIT

laine église, les ennemis avaient enlevé, entre autres ornemens du service religieux, un vase d'une grandeur et d'une beauté admirables. Mais révéque de cette église envoya des députés au roi , avec celte prière, que lors même qu'il ne pourrait recouvrer aucun autre des vases sacrés^ celui-là du moins fût rendu à Tégiise. Le roi répondit à l'envoyé: «Suis-moi jusqu'à Soissons. Là tout ce que nous avons acquis sera partagé. Si le sort me donne le Tase, je remplirai les désirs deTévèque. » Lors donc qu'ils eurent atteint Soissons , et que toute la masse du butin eut été rassemblée, le roi dit: «Je vous prie^ braves guerriers, de me laisser ce vase en dehors de ma part. » A ces mots tous les hommes sensés répondirent : « Roi glorieux, tout ce que nous voyons est à toi, et nous sommes nous-mêmes soumis à tes ordres: fais donc ce qui te plaît, car personne n'oserait résister à ta puissance.» Mais un Frank d'un caractère léger et envieux frappa de sa hache d'armes sur le vase et s'écria à haute voix : a Tu n'auras que ce que te donne un véritable partage au sort ! » A ces mots tous furent saisis d'étonnement ^ mais le roi supporta cette insulte avec patience , et comme il reçut le vase (1), il le rendit à l'envoyé de TÉglise et nourrit sa blessure dans son cœur. Mais au bout de l'année il ordonna que toute l'armée se rassemblât, complètement équipée, pour passer une revue au Champ-dc-Mai. Comme il les y passait tous en revue, il arriva aussi près de Thomme qui avait frappé sur le vase ; il lui dit : «Personne n'a d'aussi mauvaises armes que toi. Ta lance ne vaut rien , ton épée non plus, la hache de combat non plus. » Et il lui arracha sa hache de la main et la jeta à terre. Pendant que l'homme se baissait pour la ramasser, le roi leva 8a hache d'armes et lui en donna un coup sur la tète : a C'est ainsi , dit-il , que tu en as agi avec ïe vase de Soissons ! » L'homme mourut, et Chlodwig laissa partir les autres. Et la crainte était grande qu'il avait excitée par cet acte (2). »

Ces deux récits ne peuvent assurément être révoqués en doutç , bien qu'ils n'aient été admis dans l'ouvrage de Grégoire que parce que Tun semblait montrer la puissance du christianisme sur les âmes des hommes et l'autre le danger qui menaçait les récalcitrans. Quant au premier fait, on peut supposer assurément qu'il s'y trouve une lacune , jet qu'entre Tcn-

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tretien de Chlodwig et la conversion des trois mille hommes au christianisme il y eut encore une préparation que le digne évoque n'indique pas ; mais rien n'est contraire à ses autres assertions, et cette lacune n'a aucune importance pour nous. Le second récit au contraire renferme tant de particularités et a pourtant une si petite importance pour le but que Grégoire avait en vue , qu'on ne peut admettre une invention de sa part ou de la part des autres (3).

Mais trois choses semblent résulter incontestablement du premier récit : 1° Les guerriers avec lesquels Chlodwig fit ses conquêtes étaient son corps de compagnons , car ils étaient un peuple, qui le suivait, et ce peuple était une armée. 2« L'armée qui obéissait au roi Chlodwig était près de lui, mais seulement en partie ^ par conséquent une autre partie de cette armée était éloignée du roi et vraisemblablement dispersée dans les provinces qu'il avait soumises, car tout le peuple qui le suivait cria d'une voix unanime qu'il voulait honorer le vrai Dieu annoncé par Remigius. Ainsi tout ce peuple a certainement reçu le baptême , et cependant il n'y eut que trois mille hommes de l'armée qui furent réellement baptisés (4). 3° Dans les affaires qui ne regardaient pas immédiatement le service militaire, le roi dépendait du corps de ses compagnons ^ il avait besoin du conseil , il avait besoin de l'assentiment de ses guerriers, même pour des choses qui semblaient le plus le concerner personnellement (5).

L'autre récit au contraire prouve que parmi les compagnons de Chlodwig les anciennes lois qui régissaient ces corps étaient encore en pleine vigueur. Les guerriers formaient une armée régulière, compacte, appelée phalange par Grégoire (6). Le roi régnait sur cette armée, comme duc, avec toute l'autorité d'un général. L'armée était soumise aux ordres du roi et par conséquent engagée par serment à lui obéir. Dans les affaires du service, le roi avait une puissance illimitée, et même on ne lui contestait pas le droit de vie et de rnort. Mais l'armée, état militaire, s'entretenait par le produit de ses courses guerrières -, le butin qu'elle faisait et gagnait par ses exploits était une propriété commune de Tassociation. Le roi n'avAit à élever de prétentions sur rien : le sort décidait , et chacun n'avait en

HISTOIRE BU PEUPLE ALLEMAND

propriété privée que ce que le sort lui octroyait. (7).

Or de telles années ne gagnèrent pas seulement des objets mobiliers, mais la Gaule septentrionale fut conquise. Gomme elles ne transmettaient point à TÉtat d'où elles étaient parties le butin qu'elles Taisaient en objets mobiliers, mais comme les membres du corps de compagnons se le partagaient entre eux par leur bon droit, de même elles agirent & l'égard de la part du butin qui consistait en choses immobilières ; elles firent des conquêtes non pour leur ancienne patrie, mais pour elles-mêmes. Il se peut également que les Franks n'aient considéré que comme leur propriété commune le pays qu'ils gagnaient parleurépée, qu'ils défendaient parleur épée et qu'ils étaient résolus à conserver par leur épée. Be même dans le temps où le succès de la guerre entre les Teutschs et les Romains était encore balancé, les corps de compagnons teutscbs avaient emmené captifs les habilans des villes ou des campagnes qui tombaient entre leurs mains, et la servitude était devenue le lot de ces malheureux. On ne voit pas trop comment, endurcis par des guerres continuelles et rendus insolens par leur fortune et leurs exploits, ils auraient pu adopter d'autres principes et une autre manière de penser lorsque décidément ils furent devenus vainqueurs.

Il ne peut en avoir été autrement ; ils se regardèrent comme maîtres de tout ce dont ils s'emparèrent : les hommes, le territoire et les choses, tout fut la propriété commune des vainqueurs ; ils pouvaient, selon leur manière devoir, disposer arbitrairement des uns comme des autres. Or il n'est pas douteux, il est vrai , qu'ils n'aient laissé ces hommes dans les habitations où ils les trouvèrent et sur un territoire qu'ils avaient Jusqu'alors appelé le leur; toutefois Us n'agirent probablement pas ainsi parce qu'ils ne crurent pas avoir sur eux une puissance arbitraire, mais parce qu'ils voulaient que le pays, leur possession territoriale, fût cultivé, et parce qu'ils ne pouvaient mieux occuper les bras qui devaient s'employer à leur service. Les conquérans eux-mêmes, dans leur communauté, se considérèrent, dans l'ancien sens teutonique, comme propriétaires par indivis de tout le fonds et de tout le sol ; ils ?ire»t clw> les ftçroains, v^ri^ablçs çuUiY§- I

teurs de ce sol , des tenanciers qui , pour obtenir l'usufruit de leur propriété foncière , étaient obligés envers eux à un tribut et à des services, selon que, dans leur communauté, ils jugeaient convenable d'imposer Tun ou d'exiger les autres. Le corps de compagnons fut, dans son ensemble, un grand propriétaire foncier libre, qui abandonnait à une sorte de fermier la partie de ses biens dont il ne pouvait tirer profit par lui-même et laissait ce fermier libre à son tour de remettre à d'autres ce qu'il ne pouvait lui-même exploiter.

Cette manière d'envisager la position des conquérans k l'égard des peuples subjugués semble fondée sur la nature des relations (elles qu'elles durent s'offrir aux regards des conquérans teutschs. L'histoire des temps postérieurs semble témoigner pour elle ; mais elle semble aussi trouver sa confirmation dans les lois des Franks. Bans ces lois en effet figurent deux classes de Romains : l'une est celle des possesseurs , l'autre celle des tributaires. Les premiers, les possesseurs, sont placés dans la position des liles, tenanciers teutscbs sur le bien d'un propriétaire foncier, et n'ont que la moitié du wekrgeld par lequel était assurée la vie des Franks libres (8); les autres, les tributaires, sont mis, par le wehrgMj presque au rang des serfs (9). Il serait difficile d'expliquer mieux l'origne de ces dispositions légales. On accorde volontiers que les vainqueurs, animés par l'orgueilleux sentiment de leur force et par l'arrogance avec laquelle le dominateur armé agit si volontiers contre les hommes désarmés, ont considéré avec une sorte de mépris les Romains qui s'étaient livrés sans secours k leur puissance et qui attendaient d'eux leur sort avec une humble résignation \ mais avant tout on ne conçoit pas bien pourquoi ce mépris ne s'est pas étendu plus loin ; on ne conçoit pas pourquoi les Franks n'ont pas déclaré ces Romains esclaves et n'ont pas fixé leur état selon les caprices de l'arbitraire ; on ne comprend pas pourquoi les Romains sont placés sur la même ligne que les lites, qui pourtant n'étaient probablement pas méprisés dans le Teutschland, qui plutôt étaient une classe d'hommes aussi nécessaire que légalement protégée (10). Mais ce mépris que, selon Topinion de certains savans, les Franks ont dû ressentir pour les Romains n'est qu'une supposition , et rinsloirç n'en dQqnçflW^

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