LIVRE VIII
TROUBLES ET CONFUSION DANS L'EMPIRE DES FRANKS. — CHUTE DE LA FAmilE MÉROVINGIENNE. — PREMIERS INDICES DE DIVISIONS NATIONALES ENTRE LE PEUPLE FRANK ET LES AUTRES PEUPLES TEUTONIQUES.
GHAPITRE I".
OBSERVATIONS SUR LA SUITE DE L'HISTOIRE. — MALHEURS DE LA FAMILLE MÉROVIN- GIENNE.
Depuis la victoire de Soissons , par laquelle le grand Chlodwig avait fondé Teinpire des Fraob^ Jusqu'au temps où le plus jeune de ses Gis, Chlotar, réunit tout son héritage comme scal roi des Franks y il s'était écoulé soixante et douze ans. Après cette première réunion de l'empire divisé, le titre de roi se conserva deux tilles encore (1) parmi les successeurs de ^^wîg dans la famille des Mérovingiens ^ niais ces deux époques différent singulièrement <hns leur essence et dans leur caractère : la Première vit la magnificence et la gloire des MèroYiogiens , Tautre leur dégradation et leur **onle. La première est remplie par une série <k grandes actions et de brillantes victoires <Pi rendirent le nom frank redoutable et hoûort chez tous les peuples de la terre et firent ^UTj^r un empire qui ne trouva pas d'égal parmi les empires du monde germanique; à travers "auire s'étend une longue chaîne de perfidies ^ <i'iotrigues , de vices et de crimes , de cruau- ^ et d'atrocités qui remplissent l'âme d'hor-
^r et de dégoût , laissant qaf|rc ^ peine un
faible sentiment de compassion pour cette race dépravée et corrompue. Les événemens de la première époque ne produisirent pas toujours la satisfaction et la joie, car les mœurs primitives si simples des aïeux semblèrent avoir disparu ou du moins se trouver en danger, et le mélange des peuples, le bouleversement des relations, la violence des positions et des pro« jets, enfantèrent de vives inquiétudes pour le génie et la civilisation , et forcèrent les hom« mes à reporter leurs espérances dans l'avenir, vers des jours plus beaux ; ils causèrent même de temps en temps du mécontentement et de la honte, car les dispositions nationales & la loyauté et à l'honneur ne se manifestèrent pas toujours dans les actes , et la sainte fidélité , la plus belle vertu des anciens Teutschs, reçut plus d'une atteinte. Toutefois de justes doutes s'élèvent contre certaines indications d'événemens odieux \ bien des fautes sont évidemment atténuées par les circonstances : s'il y eut des faiblesses, il y eut aussi de belles actions-, des vertus se manifestèrent à côté de grandes fautes; enfin des résultats brillans firent souvent oublier les moyens par lesquels on y était arrivé, bien que ces résultats ne justifiassent nullement ces moyens. Dans les événemens de la deuxième époque, au contraire, à peine trouvet-on, au premier coup d'œil, quelque chose
de pur ou de satisfaisant *, les fautes s'eochaînent aux fautes , les vices aux vices. L'action continue; mais c'est pour des guerres entre frères, pour des guerres civiles, que le glaive est tiré. L'empire ne reçoit ni développemens extérieurs ni force intérieure ; la prudence a dégénéré en astuce et la force en brutalité -, le poignard et le poison^ inconnus au temps des aïeux, sont fréquemment employés; le sang coule par torrens, non pour la liberté et la patrie, mais pour des passions vulgaires; des femmes souillées de vices et de sang décident des intérêts les plus sacrés des empires et des peuples , et le bras des hommes sert leurs fureurs. La débauche et la mollesse siègent sur le trône, Tavidité et la Jalousie Fentourent; des désirs sauvages de toute nature poussent à mille actions honteuses; nulle part ne surgit une pensée sublime , nulle part ne se révèle un grand caractère , nulle part ne se montre un héros , nulle part ne se (ait entendre un chant héroïque. Ce n'est que dans la deuxlén)e moitié de cette période que la dignité de la nature humaine se relève et se dégage de ce foyer de corruption , et que des génies vigoureux s'emparent de ce temps déplorable et secouent énergiquement des chaînes ensanglantées. Mais ce spectacle même, satisfaisant pour le cœur humain , nécessaire pour l'état des choses, a des accessoires amers. La vieille famille des Mérovingiens, sur laquelle l'empire des Franks avait répandu un si bel et si puissant éclat , chancelle et touche à sa ruine, parce que ses crimes honteux ont attiré sur elle Texécralion que la corruption fait nattre, et quand la catastrophe arrive, elle tombe avec tant de bassesse et d'infortune que personne ne peut songer sans tristesse et sans douleur à sa malheureuse destinée.
Toutefois quand on examine les faits de plus près , beaucoup d'entre eux se présentent sous un aspect moins sombre.
Les Franks avaient entrepris une œuvre qui n'était pas au-dessus de leur force matérielle et morale , mais elle était trop grande pour leur civilisation; ils ne l'avaient pas entreprise par un fol orgueil , mais par nécessité. La lutte Juste et sacrée de leurs pères pour la liberté de leur patrie les avait placés dans des circonstances où ils étaient forcés de marcher en avant, parce qu'il leur était tout aussi impossible de reculer que de rester stationnaires (2).
Ils avaient subjugué une étendue de pays dénatures diverses etdonl les habitaos différaient entre eux par tout ce qui peut établir les différence parmi les hommes, les institutions et ledroil. la langue et les mœurs, la religion etlecaraclcrr. et ils ne purent ni faire un seul corps de ca élémens hétérogènes ni rattacher les unes aui autres ces parties diverses. Ils ne surent donner à l'édifice de leur empire ni une base coqvenable i^ son étendue et à sa hauteur, ni (b institutions capables d'en réunir d^unemaaitrii intime les diverses parties , de manière qur par leur adhérence réciproque elles se souûdv sent et se fortifiassent (3). Ils laissèrent â ch^ cune des parties de leur empire son caractèn; particulier ; la masse de Tédiflce fut simplement établie sur la pointe de Tépée. Mais h puissance fondée sur l'épée, les Franks raTâieni aussi brisée de nouveau^ et par là ils avaleol détruit la crainte que l'épée pouvait inspira. affaibli ou neutralisé rimpulsiou qui donnait le mouvement à cette puissance. Par la féodalité, l'épée fui livrée aux passions, et il o y eut plus ni solidité, ni sûreté, ni calcul à faire. De plus , l'Église chrétienne s'élenditau-dessus de la féodalité , et pesant de tout son poid; sur ce système , elle écrasa Tespril que ce sjstème pouvait encore renfermer en lui. Cela oe pouvait donc être autrement. Une lutte variée et confuse devait s'élever , lutte des principes anciens et nouveaux, nationaux et étraogen, chrétiens et païens, lutte de la foi et de la $operstition , lutte enfin de passions contre passions , et où l'homme perdit tout soutien , M appui , toute direction : il s'agita & i'aventurv au milieu des désirs et des jouissances, des caprices et des plaisirs , au milieu des malheurs, de la désolation , de la nécessité, ao milieu de crimes et d'horreurs sans but et sa<^ espérance.
Le siège de la domination franque était daos la Gaule. Les Franks étaient opposés aux institutions romaines et à la nationalité propre des Gaulois par leurs opinions, leurs mœ^^ leur caractère. Ces institutions, celle nationalité les pressaient de toute part ; ils les rencontraient à chaque pas. La puissance était dans leurs mains : les Romains et les Gaulais afaicnt la supériorité du nombre. Les Franks passaient à des relations toutes nouvelles ; les Romains et les Gaulois avaient une organisation ancienne qui s'était affermie dans les ville» cl ne
Liv. vm,
)otiyaît ëfre anéantie. Les Pranks ^'appuyaient iur la crainte que répandaient leurs victoires, a terreur des armes marchait devant eux ; mais i)s ne ponvaient qu'effrayer le pays qu'ils occupaient et exciter la terreur dans certains cas. Les Komaîns et les (Gaulois possédaient des connaissances variées, ils pratiquaient des arts qui manquaient aux Franks et dont ceux-ci pourtant ne pouvaient non plus se passer. Se là naquit une forte et singulière collision in<-> teflectuene et morale entre Télément teutscli et rèlèment gaulois et romain , et cette collision occasionna des éclats terribles selon la position où se trouvaient les partis , et ces éclats réagirent sur la collision , ils Tentretinrent et la rendirent plus violente.
Dans les premiers temps de la conquête, tous ces effets avaient été moins sensibles. La chute de Tempire romain avait ébranlé trop profondément les &mes ; on ne voyait que le fait : d'une part on se réjouissait des résultats \ de Vautre on coDsidératt ce bouleversement d'un œil stupéfait. D'un côté comme de l'autre on regardait le passé comme accompli, et personne n'en désirait le retour ; les événemens ne per» menaient pas de penser à l'avenir : vainqueur ou vaincu , Itiomme ne s^occupait que du présent, et personne ne portait la vue au delft de son propre intérêt. Seulement lorsque la réflexion revint, lorsqu'on put porter ses regards sur les scènes dont on était entouré, et que chacun sentit se réveiller en lui-même le besoin de songer aux Jours qui viendraient et de donner A la vie une direction capable de la maintenir et de la développer, seulement alors commença la hitte de l'esprit, et dans cette lutte les passions se réveillèrent.
Le temps , qui répare tout , pouvait seul concilier et résoudre les contradictions'qui s'étaient inlrodaites dans les relations sociales ; mais lorsqu'on eut besoin d'efforts pour arriver & ce résultat, les contradictions étaient déjà devenues si grandes qu'il fallût des siècles avant de pouvoir Tatleindre.
les Franks introduisirent !a féodalité. Nous avons montré que l'opportunité de cette institution peut se concevoir aisément par la position des conquérans ; peut-être même fut-elle nécessaire (4). Mais il n'est pas vraisemblable que les Franks eussent pu l'établir, la maintenir et la consolider si leur empire était resté îeslreint à la Gaule -, il est même à présumer que
CHAP. L
lÔ?
dans cecas ils ne seraient pa^ arrivés à imaginer les fiefs. Le système féodal était en contradiction manifeste avec les institutions de la Gaule : le droit romain , la vie et les habitudes des villes , toutes les idées des populations romaine et gallique étaient inconciliables avec ce résultat de la violence et de la plerplexité.Mais les Franks étaient en trop petit nombre , trop faibles en moyens, trop pauvres en connaissances, trop dénués d'industrie pour pouvoir triompher du caractère national et de toutes les résistances que la vie gallo-romaine opposait au système créé par eux; on peut même croire quils se seraient perdus et anéantis au milieu des Gaulois dans le cours de quelques générations si la réunion d'autres peuples teutschs , tels que les Burgundes , les Allemanni, les Bavarois, les Thuringiens, n'était venue èhanger leur posîfion. D'un c6té l'empire ne gagna rien sans doute à cette réunion sous le rapport de l'unité et de l'organisdrtion : les peuples téutontques, amenés à une alliance plutôt qu'à la soumis* sion, suivirent en général la marche qui leur était propre et devinrent plus d'uAe fois un fardeau et une cause de troubles par leurs cf^ forts pour reconquérir leur ancienne indépendance. Mais d'un autre côté celle réunion donna aux Franks la force qui leur était nécessaire pour dominer sur la Gaule; elle conserva le caractère teutsch parmi les successeurs des conquérans franks , rendit possibles la consolidation et la perfection du système féodal , et donna des alimens à la lutte de la nationalité leutsche contre le caractère romain ou gallique, contre tout élément étranger qui se trouverait en face d'elle dans une position hostile.
En même temps l'élément gallo-romain reçut un nouveau renfort. Les Franks se convertirent au christianisme, et peu à peu leur exemple fût suivi , non toutefois sans résistance , par les peuples de rintérfeur du Teutschland qu'ils avaient réunis à leur empire. Au reste la doctrine même du christianisme n'appartenait certainement, dans sa pureté et dans sa vérité, à aucun peuple; mais les peuples teutoniques ne reçurent pas le christianisme dans cette pureté et dans cette vérité ; ils le reçurent dans la langue et à la manière romaine , avec une organisation ecclésiastique qui s'était formée dans Tempire romain et avec un clergé dont les membres , étrangers pour eux , se composaient de Romains et de Gaulois, L*élément
gallo-romaîn trouva un puissant appui dans celte organisation ecclésiastique et dans ce clergé; il y trouva la puissance dont II avait besoin pour sa lutte contre les mœurs, le caractère et la nationalité teutschs. L'Église et le clergé exercèrent une influence profonde et puissante sur les relations sociales des Teutschs : les générations postérieures ont dû s'en Télicîter ', mais quant à la génération de Tépoque qui nous occupe , elle en éprouva un double bouleversement.
L'Église prit part à la féodalité et, par une conséquence nécessaire, à toutes les affaires temporelles de Tempire des Franks. Ce ne fut pas un mal sans doute pour l'esprit et la civilisation; pour tout ce que la vie a de noble, de digne et de saint, que d'avoir accordé cette participation aux ecclésiastiques ; il ne faut pas non plus leur faire un reproche d'avoir cherché à étendre leur influence autant qu'il était en eux , ni même d'avoir attiré & eux des grandes possessions communes des conquerans toute la part qu'on fut disposé à leur donner. Mais le sentiment de la possession les rendit avides \ ils voulurent encore étendre leurs domaines, agrandir sans mesure leurs biens et leur considération , tout en menant trop souvent une vie licencieuse, ce qui, excitant la cupidité des laïques, réveilla chez eux de grandes passions qui les poussèrent à des actes flétrissables et Justement flétris. Ghilpérich déjà, flls de Clolhar, se plaignit souvent et avec amertume : n Notre trésor est vide , nos richesses ont passé à l'Église -, il n'y a plus d'autres souverains que les évèques ; notre honneur s'est évanoui, les évèques en ont hérité (5). » Ce que disait ce roi , d*autres ont pu tout aussi bien l'avoir reconnu ou l'avoir senti \ aussi chacun se livra-t-il autant qu'il le put à des usurpations, et si le saint respect qu'on montrait encore pour les prêtres du Seigneur, abstraction faite néanmoins de quelques éclats d'une aveugle colère et d'une fureur brutale , ne permettait pas d'attaquer l'Église , il s'éleva contre elle, sans le moindre doute, une agitation mêlée d'avidité, d'avarice, de pillage et de violence, dans laquelle le système féodal montre pour la première fois son côté odieux. Et à cette agitalion des individus que pouvait opposer l'empire pour maintenir l'ordre et réprimer les passions? Mais plus celte agitation dura, plus |a société dut souffrir de désastres , car là où
Tordre légai manque, on perd la mesure d« actes soofaux ; la force brulale ne connaUd'autre limite qu'elle-même, et le succès décide dt la nature bonne ou mauvaise des actions.
D'un aulre côté la religion nouvelle cll^ même confondit les idées et les sentimens des hommes. Tandis que pour ses partisam die devenait l'auxiliaire de la superstition , quelle l'entretenait et l'augmentait , elle délraisail en même temps des mœurs , des principes aides habitudes qui avaient été transmis comme qd dépôt sacré par les anciens Teutschs à leursdescendans; mais elle ne fournissait encore aucun moyen efficace d'étouffer les mauvaises passions et les mauvais désirs qui s'élevaient a>e( une énergie d'autant plus grande dans le cœur d'hommes abrutis que Tordre social cootnbuait moins à les contenir : car comme les ecclésiastiques , soit par ignorance, soit par un calcul prudent , portèrent mdns aux peuples teutoniques la doctrine divine de la dignité et de la destinée de l'homme que la croyance de sa faillibilitè et de sa réprobation , s^appuyaol sur des traditions et sur des miracles, les ftmes de ces nouveaux chrétiens restèrent fermées aux sentimens les plus nobles. Les prêtres eurent aussi pour ces nouveaux chrétiens beaucoup d'indulgence ; ils craignaient des défections et des violences : l'humilité et la pénitence réparoient les fautes graves ^ des donations aux églises étaient une preuve de dévotion ; le compte d'une vie déréglée était bientôt fait, et le ciel était ouvert à quiconque savait gagner la faveur d'un ecclésiastique (6). Dans la Gaale^ l'immoralité se rencontrait sous presque toutes ses faces, et il se trouva sans aucun doute assez d'hommes qui initièrent les Franks à de honteuses débauches (7). Beaucoup de Tices peuvent même avoir perdu leur odieux caractère aux yeux de celte génération . parce q«c les exemples qu'on ne manquait pas de citer des saints personnages de l'Ancien Testament semblaient les Justifier. Les rois, suifant ces exemples, eurent une foule de femmes, iotroduisirent par elles l'ignominie de rOrient dans leurs palais et perdirent toute force et tout sentiment ; les grands, qui les approchaient le plus* ne restèrent pas en arrière. Mais il ne paraîl pas qu'une conduite aussi indigne ait e\c\ic beaucoup d'indignation ; on pardonnait bien des choses même aux ecclésiastiques (8). '"" çundis , femme de Chlolar, avait une sœ^^