LIV. VIII
nommée Aregondis ; elle s'approcha de son époux el dil : a Monseigneur a fait de sa servante ce qu'il lui a plu ^ il a partagé son lit arec mot -, maintenant, pour mettre le comble à ccUe faveur, Je prie monseigneur d'écouter ce que sollioile sa servante. Je vous prie, ne vous en ^chez pas, de procurer à ma sœur, votre servante, un homme actif et fortuné, afin que je ne sois pas abaissée, mais élevée, et que je puisse TOUS servir avec une fldélité plus grande encore. 9 Chlotar se rendit à la maison de campagne d'Aregundis, et il fit aussitôt sa femme de ta beile-SŒur; puis il revint vers Ingundis et lui dit : « J^ai cherché à remplir le voeu que tu m'as si gracieusement exprimé (9) ^ tu as déûré pour ta sœur un homme riche et intelligent : je n'en ai pas trouvé de meilleur que moi-même ; aussi j'en ai fait ma femme. Je crois que cela ne peut pas te déplaire. » Elle répondit : « Ce qui paraît bon aux yeux de monseigneur, qu'il le fasse, pourvu que la servante reste dans ta faveur royale (10). » Ce récit montre de la manière la plus évidente quel désordre d'idées régnait chez les hommes de cette époque. Si le roi et la reine ont réellement tenu ce langage, imité de l'Ancien Testament et tel que Grégoire de Tours le met dans leur bouche, ils ne peuvent l'avoir af^ris que des ecclésiastiques , et les imprudentes leçons de ceux-ci ontcauséleur erreur^ si au contraire ce récit exprime seulement l'idée que l'évèque le faisait du mariage du roi avec deux sœurs , il ne fournit pat un témoignage moins affligeant de la situation morale de celte époque. Mais celui qui pèse toutes ces observations ^ qui n'oublie pas le vice radical que contenait le principe du partage de l'empire entre les fils des rois [ malgré lequel Fempire des Pranks devait toujours être scmsidéré comme 00 seul empire (1 1)], principe qui dès lors avait ^consistance politique, celui-là peut se sentir disposé, au milieu des atrocités et des borfrars que font pressentir les temps qui vont loine, à décharger en partie les individus du I^t de l'accusation pour le faire tomber sur Itt circonstances, sur la corruption universelle^ ^r laeoofusien de toutes les idées. Les vices lont toujours des vices, les crimes toujours des ^^f^\ mais l'homme imbu des opinions de ^époque et en quelque sorte assailli de tous *^ par les événeroens de la vie ne prend ses '^ttoBs que sur la mesure même de ses
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sensations, et c'est seulement sur cette mesure qu'il juge ses propres actes : souvent il est plutôt un instrument qu'une cause.
De plus, deux choses sont à retenir si l'on veut apprécier avec impartialité les deux siéeles qui suivent.
La maison des Mérovingiens, et c'est là le premier point, a rendu de grands services à la civilisation des temps modernes ^ elle a jeté les fondemens du grand édifice élevé par les races royales qui lui ont succédé : en établissant le christianisme et la féodalité, elle a semé les germes d'une liberté générale et légale pour des jours à venir et plus heureux ; elle a réuni la plupart des peuples teuloniques (12); elle a préparé la naissance de deux grands empires nationaux. La faiblesse des successeurs de Cbiodwig ne doit pas faire perdre la mémoire des grandes actions antérieures : le génie ne se transmet pas par l'hérédité ; mais il est difiicile de dire si les petits-fils de Chlodv^ig furent pires que ses fils. L'astre des Carlovingiens, qui commençait à se lever, a mis dans l'ombre les Mérovingiens par le rayon de son éclatante lumière. On peut plus d'une fois leur faire une honte de leurs malheurs. Il est vraisemblable , comme l'histoire le prouvera , que souvent la coupe enivrante de la débauche leur fut présentée à dessein pour les dégrader ; il est vraisemblable que souvent on étoulîa en eux le génie dés leur enfance, afin que devenus hommes , ils ne pussent s'opposer aux projets de ceux qui les tenaient sous leur main ; il est vraisemblable qu'on les entoura perfidement de pièges de toute espèce afin d'épuiser leurs forces en vains efforts pour arriver à la liberté ; il est vraisemblable qu'il se fit contre leurs désirs et contre leur volonté bien des choses que l'on a mises sur leur compte parce qu'ils étaient revêtus du titre de rois ^ il est enfin vraisemblable que l'histoire des derniers Mérovingiens a été dénaturée, parce qu'en grande partie elle a été écrite dans un temps où ilsavaient déjà disparu. II n'est assurémen t pas douteux que les Mérovingiens durent périr dans les relations ou on les avait placés^ mais il est douteux^ à juste titre , qu'ils aient péri par leur propre faute. Les Mérovingiens durent être les victimes de cette époque afin que les Carlovingiens en pussent être les héros.
L'histoire de ce temps, et c'est ici le second point, ne se passe qu'entre des hommes placés
HISTOIHE DU PEUPLE ALLEMAND
aux MRimiM de la vie et qui figureol sur te théâtre de TacUon et des événemens. On ne trouve aucun indice des opinions morales et de la vie morale des peuples dans ce qui se passe dans les plus hautes régions 4e la société ] mais les crimes des rois ne sont psis Içs vices des peupies, et les dépravations des cours ne forment pas les mœurs des individus. En conséquence ce que rhistoire nous raconte des vices, des cruautés et de la corruption s'est peut-être fait sentir jusque dans les dernières cabanes de Tempire des Franks ; les habitans de celles-ci peuvent avoir été souvent les victimes de la corruption» mais ils n'ont pas participé à la dépravation des grands. Pendant que la cour des rois franks en Gaule pouvait être le théâtre de sales voluptés, de débauches vulgaires, de viles intrigues, de perfidies sanglantes et d'une foute d'actes hi* deux ; pendant que dans cette é^poque sauvage, de grands vassaux franks, dans la conscience de leur puissance, dans l'ivresse des passions que le pillage de la Gaule leur donnait le pouvoir de satisfaire et qu'une longue habitude du mal rendait plus violentes, se présentaient fiers, insolens , arrogans , et dans leurs hideuses orgies dédaignaient et tournaient en dérision tous les sentimens que nourrit un cœur généreux (13), l'ancienne pudeur et l'ancienne moralité:, la simplicité nationale et les affections honnêtes respiraient encore dans l'humble habitation des hommes libres du Teutschland. Et sinon d'oU seraient venues et l'énergie des temps postérieurs et la noble conscience d'une inviolable fidélité? L'histoire se tait entièrement sujr l'état des peuples teuteniques à cette époque , aussi te. Jugement qu'on peut porter sur eux ne doit pas sortir du cercle o({ l'hi^oire a renfermé ses indications.