LIV. VU
Et cependant il serait aussi difficile de prouver que de croire que dans Tempire des Franks , dans un empire né de la conquête, gouverné par une multitude guerrière, et en réalité administré militairement, il y ail eu des biens complètement libres, c'est-ù-dire soustraits à toute charge. On a fait venir aussi ce mot de ail et du néerlandais oud^ qui signifie ancien et par conséquent on a cru y trouver bien entièrement ancien. Mais les aïeux ne se formèrent dans la Gaule que sous la domination des Franks, el par conséquent tous les biens furent dans leur signiûcation politique également nouveaux ou également anciens (30). L opinion la plus vraisemblable est peut-être que le mol ahd ou a lod ne sîgniûc pas autre chose qu'un loi, sens que ce terme a encore de nos jours dans la basse Saxe et en Weslpliaiie, et que Tusage seulement qu'en fit la langue latine Ta rendu méconnaissable et méconnu. £n faveur de cette opinion ne se pré- ^nle pas seulement celte circonstance que ce mot eiiste encore , mais aussi d'autres raisons, car tous les autres Teutschs appelèrent lois [sortes) les biens dont ils s'emparèrent dans les pays conquis , el ils donnèrent également le nom de /o^5 aux biens qu'ils laissèrent aux anciens habilans , ou plutôt qu'ils leur rendirent ou qu'ils leur assignèrent de nouveau (31). Celait donc certainement un usage leutsch d appeler lots les biens qu'un individu obtenait dans un pays conquis , usage qui pouvait être Dé de Topinion que le pays conquis, avec tout ce qui s'y trouvait el vivait, était une propriété commune des vainqueurs, qu'il devait par conséquent être partagé de nouveau, et qu'ils opéraient le partage entre eux par le sort. Il n'est pas à supposer que les Franks seuls aient dévié du langage commun; cela est d'autant moins à supposer que parmi les Franks les partages ^ faisaient d'habitude par le sort. Et s'ils employaient ce moyen de décision pour des objets mobiliers, pour des objets de peu de valeur, il esl difficile de croire qu'ils n'aient pas eu recours au sort lorsqu'il s'agissait de sol el de l^rres, les possessions les plus précieuses et les plus importantes qu'ils pussent avoir. Enfin on IrouYc réellement aussi dans les lois el dans 1 histoire des Franks le même mot latin qui chez les autres peuples teutschs désignait un loi de possession foncière el servait de dénoainaiion à la propriété lerriloriale (32).
CHAP. Il-
Si donc il est à peine douteux que les aïeux, dans l'empire des Franks, n'aient été des propriétés foncières échues par le sort aux possesseurs, aussi bien que dans les royaumes d'autres peuples teutoniques , il est certain aussi que les aïeux des premiers furent diifércns des lotsde» seconds. Les peuples teutschs en effet qui distribuèrent ces sorts^ les Burgundes, les Wisigoths et les Ostrogoths, s'établirent à demeure dans les pays conquis aussitôt que ceux-ci furent en leur pouvoir; ils se partagèrent donc entre eux-mêmes les terres en tanlqu'ils purent les exploiter, et ce qu'ils ne purent prendie pour eux ils le divisèrent entre les anciens habilans. Lesconquérans furent donc eux-mêmes propriétaires, el leurs possessions s'appelèrent d'abord lots (33); puis ce nom s'appliqua aussi aux possessions laissées ou concédées aux anciens habilans. Les Franks , au contraire, comme le prouve d'une manière incontestable leur conduite ultérieure, ne prirent point pour eux-mêmes de propriétés foncières. Ils formaient un corps de compagnons qui était toujours sous les armes, toujours sous les ordres du roi; ils ne pouvaient songer à la propriété el à la vie domestique. Du moment qu'ils voulaient l'une et demandaient l'autre , ils devaient sortir du corps de compagnons, et ils cessaient d'être associés aux véritables Franks ou aux guerriers. Tant qu'ils restaient dans le corps de compagnons, ils se contentaient du produit de leurs expéditions en choses mobilières, de la joie des exploits et du plaisir d'être maîtres par les armes. Il est donc impossible de considérer les alcux comme la propriété foncière des Franks; mais s'ils n'appartenaient pas aux Franks , il faut presque admettre qu'ils étaient les biens des barbares qui vivaient sous le droit salien , par conséquent d'abord les biens qu'on détacha de la terre salique pour les distribuer, peutêtre par le sort, à ceux qui osèrent s'établir comme colons sous la bannière du roi , puis les biens qu'on laissa ou plutôt qu'on rendit aux anciens possesseurs , parce qu'ils se déclarèrent pour les conquérans.
Comme, d'après celle manière de voir, la première propriété véritable reconnue dans l'empire des Franks par la puissance publique fut appelée alod^ on ne doit pas être surpris que ce nom soit devenu général dans la suite du temps el qu'il ail été attribué 4 toute pro-
priélé rédie, car l'origine du mot fut oubliée et la bannière royale s'ôleva Gur toute possession. On ne doit pas êlrc surpriô que Marculf encore établisse une distinction entre Talod (Théritage paternel) et le bien acquis (34), qu'Hincmar de Reims, au neuvième siècle, parie d'aïeux naturels et d'alcux acquis, et qu'en général il soit question d'aïeux par héritage et d'aïeux par acquisition (35). Ou ne peut même être surpris que ce nom ail passé à des choses mobilières , du moment qu'elles tombaient sous Thérédité (36).
Par de telles insîitulions,néesde la nécessité et du besoin, les Franks apportèrent à leur suite les usages de la patrie el assurèrent à leurs con* quêtes un terrain solide, comme ils s'assurèrent à eux-mêmes les moyens de faire des conquêtes nouvelles-, mais les usages de la patrie éprouvèrentde grands changemens en se transplantant sur un sol étranger. La position respective des hommes devint très-diilércnte de ce qu'elle avait été dans les cantons teutschs , et des noms nouveaux prouvent qu'il s'établit un nouvel ordre de choses. Mais si Ton rassemble les observations qui résultent des recherches faites d'après l'état des relations, on peut arriver au résultat suivant.
Déjà avant la bataille de Soissons, il y avait sur le territoire soumis à la domination des Franks dans la Gaule deux classes, celle des hommes libres et celle des hommes non libres. Les hommes libres se composaient en premier lieu des membres du corps de compagnons , des véritables Franks conquérans ou Saliens , el en second lieu des barbares qui vivaient sous le droit salien. Les hommes non libres se composaient, d'après des degrés convenables, des Romains qui étaient il est vrai appelés libres , mais qui ne l'étaient réellement pas ^ qui n'étaient pas égaux aux Franks, et des barbares romains , des lites et des Romains tributaires, et enfin des esclaves. Les barbares qui vivaient sous le droit salien avaient seuls de véritables propriétés ou un héritage réel; cet hérilages'appelaita{«ti. Une partie de cet aleu était terre saliquc, et les possesseurs des aïeux de terre salique furent appelés barons (37j. La puissance publique était entre les mains de la communauté des conquérans ou du corps de compagnons, qui décidait d'après une délibération commune. Le chef du corps de compagnons était le roi , qui devait
se soumettre au résultat de cette délibération dans toutes les choses étrangères au service militaire; qui, avec la décision du corps de compagnons, était opposé aux autres hommes comme roi et seigneur; qui enfin, dans tout ce qui appartenait au service militaire, commandait même au corps de compagnons avec tout le pouvoir d'un général ou d'un duc (38).