UT. VIII, CHAP. X
de son exil ce roi, ce Dagobert. Destructeur de Yilles, il a rejeté les conseils des personnages les plus illustres du royaume^ semblable à RhcÂiobearn , fils de Salomon, il a écrasé le peuple d'impôts et méprisé Téglise de Dieu et ses prélats. Maintenant il a expié ses péchés-, foici son cadavre » . (26) Mais quel homme Youdra écouter de telles accusations? Comment Dagobert, mieux instruit & l'étranger, arraché h une Tie paisible pour monter sur un trône si souvent souillé, aurait-il pu se laisser aller à Fimprudence qu'on lui reproche? Bien plus, où aurait-il pris les moyens d'accomplir ces forfaits ? Il est plus vraisemblable et plus conforme à la marche des événemens de supposer que les passions et les factions continuèrent d'agiter le royaume d'Austrasie comme elles l'avaient fait jusqu'alors ; que Dagobert fut entraîné par inexpérience et par nécessité dans cet horrible jeu*, que le parti des familles réunies d'ArnuIf et de Pippin prit la haute main dans ce chaos, et que Dagobert périt avec son fils Sigibert et sans doute aussi avec le maire du palais Wulfoald par la puissance de cette maison ennemie.
£n effet, après la mort de Dagobert il y eut une guerre entre les Austrasiens et les Neustriens. On ne peut douter que cette guerre n'ait eu lieu parce qu'IIébroln demandait qu'on reconnût le roi Theuderich et son propre gouvernement, et que d'autre part les Austrasiens, bien que dans le principe ils eussent consenti A le reconnaître, s'y refusérentdans la suite (27). On ne peut décider sans doute s'ils se bornèrent à* demander un maire particulier du palais ou s'ils refusèrent aussi de reconnaître le roi. Bans ce dernier cas, comme Theuderich était à cette époque le seul de sa race, à moins qu'on n'y 4i|joule le moine Daniel, fils de Chilpérich, le refus des Austrasiens fut probablement l'ouvrage du parti qui , représenté par Grimoald , avait précédemment déjà cherché à dépouiller de la dignité royale la race mérovingienne \ dans le cas même où l'on n'admettrait que la première supposition , les faits qui suivirent Immédiatement prouvent que la maison d'ArnuIf de Metz fut l'ftme de ces mouvemens. En eflét, les Austrasiens furent commandés dans cette guerre par Martin, fils de Ghrodulf, qui lui-même était fils aîné de cet Arnulf qui occupait à Metz le siège épiscopal de son père, et par Pippin surnommé dans la suite d'Hèris-
tall, fils du plus jeune fils do ce même Arnulf, d'Anségis qui avait épousé Begga fille de Pippin l'ancien, surnommé de Landen (28).
Les Austrasiens, suivis probablement des Neustriens qui avaient cherché chez eux un refuge contre la sévérité d'HébroTn, pénétrèrent dans la Neuslrie, mais probablement avec trop de confiance , parce que ces transfuges leur avaient inspiré des espérances trompeuses. Hébroln, accompagné du roi, marcha contre eux et les rencontra dans un lieu appelé Lufao ou Lucofar, qu'on doit chercher aux environs de LAon. On combattit de part et d'autre avec un grand acharnement, et l'on vit tomber un grand nombre de braves. Mais les Austrasiens expièrent leur audace par une défaite complète. Martin et Pippin furent séparés dans leur retraite. Pippin^ bien que poursuivi de près, échappa heureusement au désastre. Martin fut forcé de se jeter dans Laon, où il comptait pouvoir se défendre. Hébroîn, vainqueur, entreprit le siège de cette ville-, mais comme il ne put l'enlever, il députa vers Martin, pour négocier, les évêques de Paris et de Reims, jEgilbert et Reui. Martin consentit à rendre la ville, mais il demanda une retraite libre et sûre. Les évêques lui promirent ce qu'il voulut, en prêtant serment sur les saintes reliques ; serment impie ! car soit quils partageassent les odieux projets d'Bébroîn, soit qu'ils lui obéissent par crainte, ils avaient perfidement retiré les reliques des châsses, croyant qu'un serment prêté sur des châsses vides devait être sans valeur. Martin cependant, qui ne soupçonnait pas un tel crime, sortit de la ville avec les siens ; mais â peine futil arrivé au camp d'Hébroïn qu'il fut surpris et massacré avec tous ses compagnons (29).
Le siège de Laon cependant avait donné aux Austrasiens le temps de se reconnaître, et le sort de Martin dut remplir le cœur de Pippin d'indignation, de ressentiment et de désirs de vengeance. La guerre continua donc. Mais il arriva qu'en 681, un an environ après le crime commis â Laon, Hébroln lui-même fut assassiné. Ermenfrid, noble frank, qui d'après quelques paroles menaçantes d'Hébroïn craignait d'être dépouillé de ses biens , le surprit pendant la nuit avec une bande armée et le massacra (30). Dans Hébroln on perdit certainement un homme énergique , plein de force et de génie. Quant à ses vues on à ses dispa-
sitions intérieures ^ oa n'en peut guère Juger avec vérité, puisqu'on ne le connaît que par ses ennemis (31)^ les injustices même et les cruautés dont on Taccuse paratlraient peutêtre en partie sous un Jour moins défavorable si nous pouvions mieux connaître toutes les relations et mieux apprécier l'ensemble des événemens. On peut avoir mis sur son compte en beaucoup d'occasions ce qui fut l'œuvre d'autres individus. Il compta aussi tantôt parmi ses partisans, tantôt parmi ses conseillers^ beaucoup d'ecclésiastiques dont la plupart sont honorés comme saints par l'Église catholique^ ils l'appuyèrent même dans les circonstances où on Taccuse d'avoir exercé sa fureur contre d^autres saints. Mais ce qui est incertain doit être laissé dans l'incertitude.
Ce qui ne souffre aucun doute , c'est que par lui la dignité de maire du palais devint plus grande et plus forte qu'elle n'avait Jamais été; il n'organisa pas un parti avec les autres oiBciers et vassaux comme l'avaient fait ses prédécesseurs, mais il employa dans toute •a plénitude la puissance qu'il tirait de sa dignité contre tous les grands sans exception , qu'ils appartinssent au clergé ou à l'ordre civil. C'est là ce qui lui donne tant d'importance dans l'histoire, car il a préparé d'une manière décisive l'avenir d'une maison qui s'opposait à lui avec le plus de force et de résolution, l'avenir de la maison réunie de l'évèqoe Arnulf deMetzeldu mairedupalaisPippin de Landen.
Après la mort d'HébroIn , les Neustriens élurent pour maire du palais un homme qu'on appelait Warado ou Waratto. La première conséquence de cette élection fut de conclure, sinon une paix définitive, du moins un armistice avec Pippin. Mais les Neustriens ne purent, ce semble, supporter la pensée que les Auslrasiens ne voulaient pas même reconnaître de nom le roi Theuderich. Le propre fiJs de Warado, Gislemar, homme entreprenant, actif et doué d'expérience et de talent^ soutint d'abord son père dans l'exercice de ses fonctions, mais bientôt il le mil entièrement de côté.
La discorde entre le père et le fils semble être venue de ce que Gislemar ne voulait pas tenir le traité que son père WaratU) avait conclu avec Pippin. En conséquence , ûèê qu'il eut seul le pouvoir en ses mains, il viola le traité et surprit auprès de Nanuu* (32) une armée austrasienne; beaucoup de brafcs trouvèrent
dans cette action une mori Indigne. Cet événement amena une guerre nouvelle. Pippin y déploya de grands talens sans obtenir toutefois beaucoup de succès ; et d'autre {»ri s'il ne se fit pas de partisans en Neustrie, il y excita du moins l'attention et il s'y fit respecter. Gislemar périt dans cette guerr%; Waratto son père reprit les fonctions de maire du palais. La paix fut rétablie, et Pippin, désormais réconcilié avec Waratto parce qu'il semblait avoir combattu pour lui, obtint dans le royaume de Neustrie une grande influence. Du reste, tous ces événemens sont l'œuvre des maires du palais ] le roi ne se montre nulle part-, à peine parle-t-on une fois de lui.
Le vieux Waratto ne jouit pas longtemps de sa dignité de maire du palais ; il mourut dés Tan 686. Il eut pour successeur son gendre Berthar,qui fut nommé, à ce qu'il semble, par l'influence d'Ansefledis, veuve de Waratlo. On assure que ce Berthar était un homme petit de corps et d'esprit, fier, orgueilleux et arrogant. Ce qui est certain, c'eslqu'il ne tarda pasà exciter contre lui un grand mécontentement, et les mécontcns de Neustrie s'adressèrent tous à Pippin. D'un autre côié les réfugiés neustriens qui s'étaient soustraits à la sévérité d'Hébroln, et qui avaient eu leurs biens confisqués, pressaient Pippin de les aider à se remettre en possession de ce qu'ils avaient perdu. Pippin envoya donc une ambassade au roi Thei^derich pour demander le rappel et la réintégration des proscrits ou des exilés ; il demanda en même temps qu^on leur rendit leurs terres. Theuderich, dominé par l'arrogant Berthar, reçut avec mépris cette ambassade et déclara que les proscrits dont on parlait étaient ses sujets (33), que Pippin les avait reçus contre le droit et contre la loi, et qu'il ne négligerait rien pour aller les chercher lui-même. Sur cette réponse, Pippin rassembla les grands ofilciers et les vassaux d'Auslrasie ; il leur fit part de l'effet qu'avalent produit les prières des Neustriens réfugiés, qui avaient mis leur confiance dans les Auslrasiens, de la réponse du roi, de ses menaces et des dangers qui menaçaient l'Austrasie; Is guerre fut résolue. Pippin rassembla l'armée avec satisfaction , il la rempUt d'enthousiasme par ses actions et par ses paroles, et il la ^^'' duisit à travers la forêt Charbonnière Jusqu'à Testri dans le Vermandois (a4), où il puw ^ camp.
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L'aimée neastrienne s^a? ança de soo côté -, elle était commandée parBerthar,etle roi était au milieu d'elle (3ô). Elle s'établit du côté opposé de Testri, de telle sorte que les deux armées n'étaient séparées que par la petite rivière de Daumignon qui se Jette dans la Somme. Pippin fit faire au roi pour la seconde fois des propositions de paix, et cette fois encore ses propositions furent rejetées. Alors Pippin fit explorer avec précaution la rivière et les environs, puis il fit sortir ses troupes du camp pendant la ouït, dans un profond silence. Parvenu à quelquedistance, il passa le Daumignon, yen le point du Jout. Au moment où il s'approchait du camp des Neustrieis, Tarmée de eeui-ci en sortit, car on avaii annoncé au roi que le camp des Ausirasiens était abandonné et que les feux y étaient éteints. On se disposait en conséquence à poursuivre l'ennemi dans sa fuite. Ce fui dans ces circonstances que les Austrasiens attaquèrent l'armée des Neustriens, qui n'observait aucun ordre. Ce fut une effroyable lutte, et non une bataille. Le roi Theuderich prit la fuite dans son désespoir \ le maire du palais , également hors de lui , s'enfuit aussi. Une grande partie des hommes les pluséminens de la Neusirie tombèrent sous le glaive : la résistance fut impossible. Pippin pénétra dans le camp et fii un immense bnUn, qu'il abandonna et partagea entre ses guerriers :il te contenta de l'éclai de son triomphe et de la gloire que lui valut ce succès. Il se nui sans délai à la pour suitee des fuyards. A Saint "Quentin et & Péronne, beaucoup de Neustriens s'étaient Jetés dans les couvens -, à la
prière des abbés, Pippin leur accorda la vie ^ il promit aussi de leur laisser leurs biens, & condition qu'ils Jureraient de ne plus porter les armes contre lui (36). Le maire du palais Ber- Ihar périt de la main des siens, exaspérés par leur désastre (37). Le roi Theuderich se sauva à Paris, qu'il ne sut pas défendre. Pippin s'empara sans résistance de la ville et de la personne du souverain ^ la guerre finit par la captivité de Theuderich; c'était en 687.
Pippin , victorieux , libéral , magnanime , pouvait compter sur ses Austrasiens \ les Neustriens étaient abattus et déconcertés; et bien certainement Pippin , dès ce Jour , tint dans ses mains la destinée de la famille mérovingienne. Il pouvait l'anéantir et se faire saluer lui-même roi des Franks -, mais soit qu'il se souvtnt du sort de son oncle Grimoald , soit qu'il obéit à sa modération naturelle, il aima mieux construire un édifice solide que de lui donner trop d'élévation: il s'inclina devant le roi et lui laissa ses honneurs et sa dignité; il se réserva la puissance et les moyens d'exécution ; il fut seul maire du palais dans l'empire des Franks et prince dans le gouvernement.
A partir de ce moment, la maison des Mérovingiens fut anéantie de fait, bien qu'elle ait conservé encore le vain titre de roi pendant deux générations : ce n'était plus qu'une ombre qui s'agitait sur un tombeau. Un astre majestueux s'était levé du sein de cette nuit longue et sanglante ; une race nouvelle avait été fondée qui promettait des Jours de bonheur ^ de prospéri4é et de gloire.
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NOTES DU LIVRE VIII