CHAPITRE I
THÊODERICH III. — CHLODWIG III. — CHIL- DEBERT III. — PIPPIN DE HERSTALL.
De PaD 687 à Tan 714.
La bataille de Testri avail décidé du sort de la maison mérovingienne, mais elle n'avait pas encore assuré celui de la race nouvelle. Pippin vainqueur avail attiré à lui toute la puissanr^e publique dans l'empire des Franks, mais où étaient les moyens par lesquels il pouvait arriver à Texercice de cette puissance? Ses possessions dans les Pays-Bas , sur les bords de la Meuse, peuvent avoir été considérables ^ mais elles ne lui fournissaient pas les inslrumens dont il avait besoin -, elles auraient eu peu de poids contre Faction réunie de tous les autres grands lenanciersde Pempiredes Franks. Sa famille Jouissait d'une haute considération par sa fortune, par ses actes, par sa piété ^ elle n'avait pas moins d'influence dans les affaires spirituelles que dans les affaires temporelles, et pourtant une génération avait passé à peine depuis que son oncle Grimoald avait péri et avait , par sa mort, laissé tomber sur sa famille, comme un pesant héritage , des soupçons d^ambition. Les Austrasiens assurément avaient, avec joie et enthousiasme, suivi le héros sur le champ de bataille *, mais ils Ta-
vaient suivi pour résister aux prétentions exagérées du maire du palais de Neustrie , dans leur propre intérêt et non dans le sien ; et si éblouis par Téclat d'une prompte victoire, ils avaient d'abord passé le but qu'ils s'étaient proposé, la réflexion devait les ramener à leurs premières idées : dès lors, comme dans les rapports des hommes entre eux la méfiance des uns se place presque toujours à côté de la supériorité des autres, les choses pouvaient facilement se montrer sous un autre jour. Et que pouvait attendre Pippin des Neuslriens? que pouvait-il attendre des Bourguignons? Une longue série d'événemens dont nous avons rendu compte dans cet ouvrage témoigne qu'un esprit d'inimitié s'était élevé entre les Austrasiens et les Neustriens ; que cet esprit était né ie la diflérence des relations, et que de part et d'autre il trouvait un aliment dans de vieux souvenirs. Il était impossible que la honte de la défaite de Testri réconciliât les Neustriens et les Bourguignons avec les Austrasiens. Dans le premier moment de trouble, ils purent se courber devant le vainqueur, mais ils ne purent rien oublier, et contre qui pouvaient-ils tourner leurs passions, si ce n'est contre Pippin le vainqueur. De plus il existait une expérience acquise du passé ^ et le souvenir des deux siècles qui s'étaient écoulés depuis la fondation de l'empire ne s'était pas effacé. L'ancienncr
HISTOIRE DU PEUPlE ALLEMAND.
égalité ée% conqoérans avait péri au milieu des | orages du temps; quelques hommes par leurs richesses et par leur puissance s'étaient élevés bien au-dessus des autres, et beaucoup d'entre eux savaient trop bien que le poisson se laisse prendre plus facilement dans Veau trouble.
Dans le fait, la position de Pippin au milieu de semblables circonstances était difficile, et les circonstances particulières par lesquelles les peuples teutschs s'étaient efforcés d'acquérir ou avaient acquis leur indépendance augmentaient encore les difficultés dans une proportion incalculable. Mais le génie de Pippin était assez fort pour maîtriser toutes les diflcultés et pour se maintenir, se forliOer, s'élever dans sa la position qu'il n'avait pas craint de se faire. Dans rivrcsse même de la victoire, il sut conserver assez de résolution pour ôter à l'acier sa pointe la plus aiguë et pour replacer le malheureux roi Théoderich , troisième du nom, sur le trône d'où il avait été précipité par le sort des armes : de même il eut assez de résolution sinon pour cacher désormais la puissance qu'il exerçait , du moins pour ne la laisser paratlre qu'avec une telle prudence que l'envie elle-même recula devant lui et que le soupçon, bien qu'il fût motivé , n'eut pas l'audace de se trahir par une accusation. A son coup d'œil si net n'échappèrent pas les rives solides entre lesquelles mugissait le fleuve des événemens à travers les passions et l'égolsme ; et il sut avec la plus grande dextérité diriger le vaisseau delÉtat tantôt vers une rive, tantôt vers l'autre, et jeter l'ancre suivant l'occasion. Ces deux rives , c'étaient la nationalité et le christianisme, tous deux forts et inébranlables comme les rochers de l'humanité \ il ne pouvait s'arrêter qu'à ces rochers, et il s'y arrêta. En cherchant à satisfaire les Neustriens par l'apparence d'une honorable indépendance, il;s'attacha lui-même de toutes ses forces aux Austrasiens et voulut fonder sa puissance sur les peuples teutschs, l'augmenter et la forlifler par eux. Aussi tous ses efforts tendirent-ils à réunir ces peuples teutschs aux Austrasiens : ce qu'jl ne put obtenir par sa politique , il le tenta par l'épée; ce qu'il put accomplir par la politique et répée, il le consolida par la propagation de l'organisation ecclésiastique du christianisme. Cesélémens divers se protégeaient l'un l'autre ; mais il était lui-même l'âme de l'ensemble , lui , Pippin d'Hcrslall, avec son génie et sa vigueur.
En même temps il respecta les formée anciennes; et, ce qui d'ordinaire plaît toujours aux grandes familles, il eut l'air de ne rétablir que des institutions tombées en désuétude, tout en fondant des institutions nouvelles, et de ne songer qu'au passé tandis que l'avenir seul l'occupait.
Nous devons regretter que l'histoire de Pippin nous ait aussi été transmise si pauvre et si mesquine. Il est à croire qu'elle serait trèsinstructive si tous les détails de sa conduite nous étaient connus: il fut évidemment un homme puissant, un héros de sagesse et de vertu. Jusqu'à sa mort, pendant presqu'une génération tout entière, il se maintint à la hauteur où il s'était placé. Plusieurs rois furent établis par lui sur le trône et en descendirent pour disparaître dans la tombe. Il se maintint sinon sans secousse, du moins sans être vaincu, au mih'cu des vicissitudes de la fortune. Il sembla se tenir devant le trône des rois dans la position d'un serviteur (1) , et par là même il ne fit plus du siège doré où s'asseyaient les rois qu'un obscur arrière-plan, destiné à faire ressortir davantage l'éclat dont s'entourait le maire du palais, le prince et le maître de l'empire. Des tempêtes s'élevèrent au sud et au nord; il sortit victorieux de tous les dangers. Des passions désordonnées s'agitèrent sans doute aussi contre sa grandeur; il sut les conjurer et les diriger d'une main puissante. Et lorsque, subissant la loi commune, il dut quitter enfin la vie, sa gloire se transmit à son fils dans toute sa magnificence, non sans doute comme une possession tranquille, mais du moins comme un héritage incontestable. Il devint ainsi le véritable fondateur d'une nouvelle race royale, bien que cette race n'ait pas gardé son nom. Mais il est impossible de signaler en détail les moyens qu'il employa et les roules qu'il suivit pour obtenir tant de succès et accomplir de si grandes choses. Nous le voyons dans les conseils et dans les camps : là il n'est pas abandonné par la sagesse , ici il n'est pas abandonné par l'énergie , partout la fortune le suit; mais l'ensemble et l'enchaînement des événemens nous manquent tout à fait.
Cette lacune offre encore un inconvénient particulier : en face de l'éclat et de la puissance de la race nouvelle, on voit se maintenir encore plus d'un demi-siècle la race ancienne, pâle et dégénérée. Le sort cruel qui avait frappé