‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 96 sur 298 · LIV. IX, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIV. IX, CHAP. I

gouvernait TAustrasie avec tout le pouvoir d'uo souverain, parce que la puissance royale lui avait été abandonnée avec une extension bien plus grande que ne l'avait jamais possédée aucun roi mérovingien et que personne n^y participait avec lui. Car ce qu'on dit de ses actes de souveraineté, de la réception d'ambassadeurs étrangers et de l'envoi de ses propres ambassadeurs ne se rapporte et ne peut se rapporter qu'à TAustrasie. Dans le fait, on ne Domnoie d'ambassadeurs que des seuls peuples qui étaient en contact immédiat avec l'Austrasie, c*est-à-dire des Romains, des Langobards, des Slaves, des Huns et des Avares (8). Il n'est pas question d'ambassadeurs d'Espagne , bien que dans ce pays Tempire des Golhs eût été renversé par une puissance dont personne ne pouvait calculer encore les effets et qui par cela même devait être redoutable à tous les peuples (9). Il n'est pas question non plus d'ambassadeurs de la Grande-Bretagne, où pourtant les Saxons qui y étaient établis se trouvaient dans une position difficile. Par un diplôme de Tan 690, Pippin et sa femme Plectrude donnèrent au couvent de Metz, qui était placé sous l'invocation de son aïeul Arnulf et dans lequel on voyait le tombeau de ce saint, une terre libre appelée Nugaret. Dans ce diplôme, Pippin dit de lui-même que, sous le nom de maire du palais, il administrait le principat royal des Franks, et qu'il avait plu au Tout- Puissant, par suite de la dégénération des rois en sagesse et en bravoure, de faire passer à sa race les insignes de l'empire des Franks ^ toutefois dans la souscription de ce diplôme il prend pour date les années du régne de son roi et seigneur Théoderich. D'autres diplômes, d'un contenu analogue, où Pippin fait diverses donations, s'accordent avec l'opinion qui semble résulter du premier diplôme que nous avons mentionné.

11 est à remarquer aussi qu'il n'est plus question à cette époque du partage de l'empire dans le cas où le roi laissait plusieurs fils. On trouve déjà une tracede cette innovation lors de la ruine de la reine Brunhildis ; mais les tempêtes de ce siècle avaient jeté partout une telle confusion qu'il est difficile de dire si cette trace mérite quelque attention. Sous Pippin au contraire, il semble qu'on établit en principe qu'un seul des fils du roi, probablement l'aîné, devait succéder au trône, car Théoderich eut trois

fils , Chlodwig , Childebert^ et Chlotar, et le premier seul arriva d'abord au trône. Après sa mort, son frère Childebertlui succéda, et après Childebert, ce fut son fils Dagobert qui le remplaça sur le trône. On ne tint pas compte de Chlotar; on s'appuyait indubitablement sur le traité conclu entre Théoderich et Pippin : en vertu de ce traité, il ne pouvait y avoir de roi en Austrasie. Une séparation entre la Bourgogne et la Neustrie pouvait être dangereuse pour les vassaux des deux pays dans la position où ils se trouvaicntà l'égard del'AusIrasie, et Pippin lui-même ne la considéra probablement pas comme nécessaire, parce qu'elle aurait entraîné une confusion nouvelle.

Enfin, ce qui est dâgne de remarque, c'est que l'Austrasie est expressément appelée domination de Pippin^ et que cette domination fut distinguée avec soin de l'empire des Franks, dont les Mérovingiens étaient rois. Une autre circonstance qui peut-être n'est pas sans importance, c'est que, dans les annales et les légendes, le nom de Franks s'applique de préférence aux vassaux du royaume occidental, c'est-à-dire de la Neustrie et de la Bourgogne; l'habitude n'avait attaché ce titre d'autorité et de gloire qu'au trône des Mérovingiens: les Franks orientaux furent appelés Austrasicns et peut-être même Teutschs dans l'usage.

Mais Pippin, en laissant la Neustrie au roi Théoderich et en se plaçant sous sa suzeraineté, satisfait en apparence de l'Austrasie, ne renonça nullement à l'influence que lui donnait sur la Neustrie la supériorité de son génie, de ses armes et de sa fortune. Nous avons déjà fait observer qu'un de ses fidèles, Norlbert, fut éle.yé à la dignité de maire du palais en Neustrie. A celte époque ou peu de temps après, son fils aîné, Drogon, devint, sous le nom de duc, maire du palais de Bourgogne : car comme l'on comptait les Bourguignons parmi les Neustriens, ils ne pouvaient recevoir un maire du palais particulier comme l'avaient eu leurs pères; mais le nouveau duc des Bourguignons ne tui en réalité autre chose que ce qu'avait été précédemment le maire du palais. Il est difficile que Drogon ait eu autre chose de commun que le nom avec les ducs dont il y eut un grand nombre en Bourgogne : ceux-ci étaient les chefs des cercles particuliers du pays; Drogon était le chef des chefs, c'est-à-dire le duc de tous les Bourguignons (10). En même temps

Pippin maria ce Drogon avec AdaUrud, fille de > Waralto , ancien maire du palais de Neuslrie, veuve de Berlhar, ce maire de palais qui, après le désastre des Neustricns à Testri, avait été massacré par ses leules. Par ce mariage, il se fit un grand parti en Neustrie et en Bourgogne, et il augmenta d'autant plus son influence qu'on avait la plus grande confiance en sa prudence, son habileté militaire et sa fortune. Et lorsque Nortbert, maire du palais de Neustrie , mourut peu d'années après son élè- Yation, Pippin réussit à Taire donner cette dernière dignité à son second fils, Grimoald. La Neustrie dut donc servir aussi les projets de Pippin d'Herslall : non-seulement toutes les hostilités qui avaient existé antérieurement enire les Neustriens et les Austrasiens furent étouffées , et non-seulement il devint par là possible à Pippin de poursuivre sans aucun obstacle ses projets, mais les Neustricns durent contribuer aussi à Texécution, et bien que les passions ne pussent être détruites, on leur 6ta du moins Toccasion d'éclater.

Le hasard servit d'une façon singulière Pippin dans le développement de sa considération dans tout l'empire des Franks : il vit descendre au tombeau trois rois de la maison de Mer^ig. L'infortuné Théoderich mourut quatre ans après la bataille de Testri, en 69 1 . Certainement il avait 9û sortir d'autant moins de son profond abaissement qu'il était bien forcé d'avouer avec reconnaissance la générosité du vainqueur dans son apparente élévation. Qu'aurait-il donc pu faire pour l'honneur et pour les droits de sa maison en face de l'homme puissant dont la main semblait avoir décidé de son sort? Son fils atné Chlodwig, troisième du nom, fut salué roi à l'âge d'environ dix ans, et quatre nouvelles' années s'étaient à peine écoulées lorsque ce Jeune roi mourut aussi avant d'avoir pu accomplir par lui-même aucun acte du pouvoir royal. Un de ses frères, qui fut alors placé sur le trône, Ghildebert, le troisième aussi de ce nom, arriva, il est vrai, é sa majorité, et il fut facile sans doute à son maire Grimoald, fils de Pippin, de l'empêcher d'exercer par lui-même son pouvoir. Et lorsque ce Jeune homme quitta la vie. Tan 711, le titre de roi fut donné à un enfant, fils de Ghildebert, à Dagobcrt troisième de ce nom *, et la royauté fut encore une fois exercée pendant six ans, et ces six années s'étendirent au delà delà vie de Pippin.

On conçoit que Pippin ait décidé de toutes choses et avec modération, sous de tels rois , par ses fils et par le parti qu'il avait en Neustrie, et que par conséquent il eut ladirection suprême de tout l'empire des Franks. On conçoit aussi que les Franks devinrent de plus en plusétrangers à l'ancienne maison des Mérovingiens, et qu'ils ne conservèrent aucun respect pour une race qui ne produisait plus aucun homme qui méritât de la considération par ses actions et par ses vertus. Il est difficile de comprendre pourquoi Pippin ne mit pas un terme à ce vain jeu ; pourquoi; se contentant de la réalité, il humiliait un nom qui avait pourtant encore son importance «, ou bien le soupçon qui se fait Jour encore maintenant s'éleva-t^il dès lors dans le cœur des hommes, et ce soupçon, élevé contre la famille nouvelle^ ne porta-t-il pas beaucoup d'hommes à conserver leur fidélité à l'ancienne famille?

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