LIV. IX
qodqaes hommes d'élite qui partageaient ses convictions, pour prêcher aux peuples païens la loi du salut. Des phénomènes miraculeux Tempèchèrent d'exécuter son projet. Ses compagnons toutefois, parmi lesquels se trouvait Wilbert , dont Tâme s'était également enflammée cl endurcie par la vie habituelle aux anachorètes de rirlande, continuèrent leur voyage et arrivèrent dans le pays des Frisons. Ils y trouvèrent un roi nommé Ratbod ou Radbed(2) et lui annoncèrent pendant deux ans , ainsi qu'à son peuple, les paroles de la vraie foi sans avancer beaucoup dans Fœuvre de la conversion , car les Frisons, comme les Saxons, conservaient avec énergie dans leurs cantons nationaux les usages de leurs ancêtres. Il est difficile de dire dans quelle position les deux princes des Frisons, Adgill et Ralbod, se trouvaient entre eux ; il est tout aussi difficile de dire jusqu'où s'étendait le pays des Frisons. Ratbod ne figure pas à côté d'Âdgill. Il est donc vraisemblable que Ratbod fut le successeur d'Adgill , et celte conjecture s'appuie sur ce que ces deux princes vécurent dans la même contrée; mais il est incertain si Ratbod était fils d'Adgill, ou si tous deux furent librement élus par leur peuple, suivant les anciens usages teutschs. Le premier cas ne gagnera rien en vraisemblance par cette circonstance que Ratbod sembla bien moins disposé en faveur du christianisme que ne Tavait été Adgill. Quant à ce qui concerne le pays des Frisons, tout est également incertain. Il n'est pas douteux que le Waal l'ait séparé de l'empire des Franks et que rtle que nous appelons Sceland était attribuée aux pays des Frisons *, le nom de Batavcs a disparu, et ces cantons, dont étaient sortis originairement les Franks Saliens, portaient tous le nom de Frisons. Gela n'est pas possible autrement : lorsque les Franks eurent fondé dans la Gaule cet empire qui prit une si grande extension, les Balaves et les autres peuples qui pouvaient vivre dans ces pays bas (3) firent alliance avec les Frisons pour conserver l'ancienne liberté reconquise. Après avoir brisé le joug romain, même contre les propres enfans du pays, et être devenus forts par celte alliance, ils prirent le nom de Frisons. Du reste les Frisons conservèrent toujours leurs anciennes demeures, en remontant au loin la mer entre les côtes et les cantons des Jlipuaircs et des Saxons s les lies qui s'étendent le long de la
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côte jusqu'à l'Ems étaient probablement aussi en leur pouvoir. D'autre part on ne peut déterminer leurs limites au nord : on dit que leurs demeures s'étendaient Jusqu'au fleuve Eidora , et que l'ile de Helgoland a été considérée comme la résidence du roi Ratbod ; mais peut-on se fier à de semblables données ? L'analogie de langue, de mœurs, de manière de vivre, amenée peut-être par l'analogie de demeures, a peut-être fait illusion ; les établissemens et les déplacemens ont peut-être causé des erreurs; le manque de connaissances à cette époque a facilement introduit de la confusion. De plus, si de nouvelles terres ont été gagnées sur la mer et rendues habitables, on a pu leur donner l'ancien nom de Frise, et de cette manière ce nom peuts'êtrepropagéjusqu'à la rive septentrionale de l'Elbe (4) ; car il est difficile de penser que toule l'étendue des côtes, depuis le Rhin Jusqu'à l'Eider, ait été réunie sous le nom de Frise. Quant aux anciens voisins des Frisons, à l'est de l'Ems, qu'ils se soient appelés Chaukes ou que de toute antiquité ils aient eu le nom de Saxons, ils ne peuvent avoir paisiblement renoncé à leur nom pour l'échanger contre le nom d'un peuple plus petit \ il est difficile qu'il leur ait été arraché par les Frisons, puisqu'ils étaient plus forts que ceux-ci, et que les Frisons se trouvaient à l'égard des Franks dans une position périlleuse. Ensuite plusieurs faits sont contraires à cette supposilion : en effet, si les Frisons avaient possédé toule celle étendue de côtes et si par là même les Saxons avaient été séparés de la mer, les hommes qui, en partant de celle cô(c, traversèrent la mer el conquirent rtle de Eretagne se seraient appelés Frisons dès le commencement de la lutte, ou du moins le nom de Frisons l'aurait emporté chez eux dans la suite du temps -, mais ils s'appelèrent Saxons, ils s'appelèrent Angles, et le nom de Frisons ne fut pas entendu chez eux. Puis les Frisons furent divisés en cilérieurs et ultérieurs, et appelés plus tard Frisons occidentaux el Frisons orientaux -, la limite enlre ces deux branches d'une môme nation est tracée par l'Yssel et par le Zuiderzée ou Fly, que les écrivains romains appellent Flevus. Les Frisons cilérieurs ou occidenlaux demeuraient donc dans le pelit pays compris enlre le Rhin, l'Yssel el la mer; et tout ce long territoire qui s'étend de rYssel à l'Eidcr dut être possédé par
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les Frisons ultérieurs ou orientaux. Celle di-* vision cilrèmement inégale, soit qu'elle ail eu Heu réellement ou qu'elle ail été seulement introduite par les écrivains pour la commodité du langage , est d'autant moins vraisemblable que les deux branches de ce peuple semblent être restées étroitement unies; car lorsque le roi Ratbod fut chassé par Pippin d'Herslall de la Frise cltérieure , il se retira dans la Frise ultérieure et continua la lutte. Enfin il est évident que la connaissance de Textension des peuples a manqué h tous les écrivains et que pour cette raison les noms eux-mêmes ont été confondus. Ce même Béda le vénérable qui nous a conservé la plupart des indications relatives aux événcmens accomplis parmi les Frisons raconte ce qui suit : (1 Deux prêtres, Angles de naissance, appelés tous deux Heuwald et distingués seulement à cause de la couleur de leurs cheveux par le surnom de Noir et de Blanc, se rendirent chez les anciens Saxons pour voir s'il ne serait pas possible de gagner parmi eux quelques âmes au Seigneur ; mais ils furent égorgés par les Saxons, et leurs cadavres furent jetés dans le Rhin. Ces cadavres remontèrent miraculeusement le fleuve t une distance de huit milles, Jusqu'à ce qu'ils arrivèrent aux compagnons des deux martyrs, qui se trouvaient dans le pays des Frisons ; enfin ils furent ensevelis à Cologne sur le Rhin avec une grande pompe par l'ordre de Pippin, le glorieux duc des Franks. » Ce récit prouve que Béda ne pouvait se faire une idée nette des mœurs des peuples du Teutschiand septentrional.
Si l'on pèse toutes ces observations , on arrive à penser qu'on a assigné par confusion ou par erreur TEider pour limite aux Frisons, et que maintenant encore, comme aux anciens Jours, TEms a pu former la limite véritable, bien que le nom de Frisons se soit étendu inconteslablement par des travaux de digues, par des colonisations, par des alliances de diiïércnte nature jusqu'au delà du Wéser, jusqu'au delà de l'Elbe. En tout cas il est plus sûr de laisser dans le doute ce qui est douteux. Lorsque ces hommes pieux que le moine Ecgbert avait envoyés aux Frisons eurent séjourné deux ans chez ce peuple, mais travaillé sans succès à leur sainte œuvre , le même moine envoya douze autres hommes continuer leurs travaux. Parmi ceux-ci, le prêtre Wil-
brord ou Willibrord était le plus important ; c'était aussi le chef de la société. Ils se rendirent auprès de Pippin, prince des Franks. Pippin venait de terminer contre Ratbod, roi des Frisons, une guerre dont on ne connaît ni l'origine ni la nature. Il est possible que l'inimitié des Franks et des Frisons ait été ancienne el qu'elle ait pris naissance à l'époque où les corps de compagnons qui s'établirent dans la Gaule sous le nom de Franks fondèrent un empire et comme souverains de cet empire cessèrent d'être les fils du pays; il est également possible que de nouveaux points de contact aient amené celle inimitié ; il est possible aussi que Pippin ait cherché à simplifier les limites de son pays, et que pour cette raison il se soit efforcé de se rendre mattre de l'angle qui touchait la partie septentrionale du territoire soumis à son administration depuis le canal de Drusus jusqu'à la mer , car il est difficile de croire que les Frisons aient fait une attaque contre les Franks. Et Pippin ne peut avoir entrepris celte guerre sans de graves motifs, puisque ses relations à l'égard des Neustriens exigeaient toute son attention el que la position des peuples leutschs, qui antérieurement déjà avaient appartenu à l'empire des Franks, était incertaine ; en tout cas , la religion et la politique peuvent avoir agi simultanément. L'issue de la guerre fut malheureuse pour les Frisons. Ratbod fut forcé d'abandonner au prince des Franks la Frise ciléricure.
On raconte que Ratbod, lorsqu'il eut à faire la guerre à Pippin, chassa du pays des Frisons tous les prêtres chéliens, sans doute parce qu'il connaissait les liens qui les attachaient à Pippin; el il est très-vraisemblable que Wilbert et ses compagnons eurent ce sort. La victoire de Pippin sur Ralbod dans la Frise citérieure occasionna ensuite sans doute la nouvelle entreprise de Willibrord el de ses compagnons. Pippin reçut avec plaisir ces prêtres et les envoya aussitôt en Frise. Là ils se trouvèrent sous la protection de ses armes; il appuya leurs prédications de toute la force de sa victoire et récompensa par des bienfaits les Frisons qui se déclarèrent pour la foi chrétienne. Il arriva donc qu'en peu de temps beaucoup d'hommes reconnurent le Dieu crucifié. Mais Willibrord, tandis que ses compagnons prêchaient et baptisaient, se rendit à Rome pour continuer l'œuvre de la conversion avec l'agrément