‹ Histoire d'Allemagne (volume 3)Chapitre 10 sur 165 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

BATAILLE DE LEGNANO. — NÉGOCIATIONS DE FRIEDRICH 1**^ AVEC LE PAPE ET LES LOMBARDS. — PAIX AVEC LE PAPE. — ARMISTICE DE DIX A?iS AVEC LES L03I- BARDS.

De Tan in6àranU78.

L^approche de la nonvelle armée venant d'Allemagne n'était pasrestéecachéeaux Lombards ; une proclamation les appela aux armes. Les forces réunies de la ligue devaient se rendre à Milan; mais, au moment où l'armée allemande se trouvait sur le lac de Gomo , cette réunion n'avait pas encore eu lieu , soit que la proclamation eût reteuti trop tard , soit que partout ne régnât pas le même zèle. Les troupes de diverses villes étaient en marche , mais il n'était encore arrivé que quelques bataillons de Lodi , Novara , Vercelli , Piacenza , Brcscia , Verona, et de la Marche véronaise.

Sans doute les mouvements des Lombards étaient connus de l'empereur; il accourut pour prévenir leur réunion. Lorsqu'il quitta Pavia, il convint avec les citoyens de celte ville qu'à un signal donné ils viendraient au-devant de lui avec toutes leurs forces, s'il s'avançait avec la nouvelle armée (•(). Il parait donc que son plan était de conduire l'armée allemande par delà milan , à Pavia, et de réunir là toutes ses forces. £n effet il poursuivit saas retitrd sa marche

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dans cette direction : les bataillons de Como 1 accompagnaient. Mais les Milanais, connaissant les vues de l'empereur, ou les devinant, ou plti* tôt informés de la faiblesse de l'armée allemande, crurent qu'il fallait agir sans relard. Us n'avaient rien à'craindrc pour leur ville ; mais leur territoire était exposé au danger de nouvelles dévastations. Us pouvaient bien aussi remporter une victoire sur une armée qui devait étro épuisée par les fatigues de la marche à travers les Alpes. Ils résolurent donc de marcher à la rencontre de l'empereur avec toutes leurs forces , infanterie et cavalerie. Leurs confédérés , qui déjà étaient arrivés à Milan , partageaient leur opinion et leurs sentiments valeu» reux. Ils se mirent en mouvement , et campèrent près de LegnUno , entre le Tessino et TOIona. L'empereur prit sa route par Cairate, où il fit son dernier campement. Le matin du 29 mai, les Milanais détachèrent de leur camp 700 hommes à cheval vers Como pour observer Tennemi , savoir s'il approchait , et par quel chemin. A peine ces éclaireurs s'étaient-ils éloignés de quelques milles du camp, qu'ils aperçurent l'avant-garde de l'armée impériale, formée de 500 cavaliers qui les reconnurent à leur tour. Aussitôt les deux partis prirent les armes : les Lombards parce qu'ils voyaient leur supériorité, les Allemands parce qu'ils savaient que l'empereur était dans le voisinage! avec toutô l'armée. Bientôt parut aussi cette armée; et alors les Lombards se mirent à fuir vei*s le camp. Les Allemands les suivirent. Tandis que tout le camp des Lombards se mettait sous les armes , et que les troupes se rangeaient en ordre de bataille , l'armée allemande s'avança, et aussitôt s'engagea la bataille qui a reçu le nom de Legnano.

Les relations de la marche de cette bataille sont trèsincomplètesct à peine intelligibles. Les écrivains allemands ne savent presque rien , et passent, en jetant quelques mots, aux événements suivants. Cependant ils ont avoué la défaite de l'année allemande, et concédé une victoire signalée aux Milanais et à leurs confédérés (2). Les écrivains italiens, de leur côté,' ont altéré les choses; c'est incontestable., Sans doute on accorde une certaine exagération à tous les vainqueurs : ce qui était hasard, ils ratlribucnt à leur prudence et à leur habileté; ce qui était nécessité, à leur libre résolution; et Texaltation fait dépasser toute mesure aux

résultats du triomphe : mais aux Milanais surtout il faut pardonner le délire de la joie , les bravades et les insultes; car, relevés du plus profond abaissement, ils avaient, selon Texpression du proph^le, humilié les yeux de l'orgueilleux (3 ), el contraint leur cruel oppresseur à une fuite honteuse. Même en présence de leurs confédérés, ils pouvaient bien, oubliant toute sagesse et t(»ute modération, se laisser entraînera augmenter Téclat de la victoire, en partie pour faire mieux sentir aux Lombards la force de leur union, en partie pour leur montrer par quels services ils avaient payé les services de la ligue, en partie pour prendre dans la confédération la première place, qu'ils avaient occupée antérieurement sans conteste, parmi les villes de la Lombardie. Mais voici h peu près ce qui parait ressortir comme vérité historique des relations sur la bataille de Legnano.

Le combat dura six heures. Les Lombards étaient bien supérieurs anx Allemands par le nombre et la force. Les Allemands manquaient surtout d'infanterie; ils n'avaient guère que les bataillons fournis par Como; aussi n'engagèrent-ils pas volontiers Faction. Friedrich seul insista pour combattre. A ce que l'on assure, il aurait dit, pour justiûer son désir, qu'il serait indigne de la majesté impériale de se retirer devant l'ennemi ; mais ce qui le poussait surtout, c'était la conviction que ce qui ne réussissait pas aujourd'hui serait à peu près impossible au bout de huit jours. H put bien aussi être agité par la pensée de sa femme et de ses enfants, qui se trouvaient dans Pavia; car le plus beau trait dans la vie de Friedrich , c'est son amour et sa ûdélité pour * son épouse, qui rarement quittait ses ccMés. Toutefois la première attaque réussit complètement ; la plus grande partie de la cavalerie lombarde (et , selon les iJées de ce temps, de la cavalerie dépendait le sort des combats ) fut mise dans une fuite désordonnée qui se continua bien loin vers la ville de Milan. Mais l'infanterie, qui ne pouvait trouver aucun salut dans la fuite, saisie d'un accès de désespoir, se serra autour de l'étendard de la ville, le carrocch^ en masse épaisse, éleva les boucliers en tortue, se hérissa de lances, et, comme dévouée à la mort, attendit le choc de l'ennemi. Maintenant, quand les cavaliers de l'empereur, revenus de la poursuite des fugitifs,

se tournèrent contre cette infanterie avec leurs chevaux fatigués, ils n'osèrent ou ne purent pénétrer dans la terrible masse ; quelques tentatives faites avec les lances n'amenèrent aucun désordre , aucune trouée. Le combat se maintint donc. Sur ces entrefaites les fuyards se réunirent; ils tournèrent la face, se rallièrent, et fondirent de nouveau sur Tennemi. A leur approche, Tinfanterie, qui jusque-là avait défendu si heureusement kt bannière sacrée de la ville, s'élança en avant, et alors les Allemands ne purent conserver le terrain; ils cédèrent et s'enfuirent sans résistance. L'empereur, qui , s'il n'avait pas dirigé les mouvements en grand général , avait au moins combattu avec la plus grande valeur, de l'aveu même de ses ennemis ; l'empereur, entouré des évêques allemands, s'était jeté dans la direction de Pavia sans être observé par les Lombanls, qui avaient le visage tourné vers la masse du côté de Como, et la poursuivirent. Il parait que la disparition de l'empereur devint extrêmement funeste aux troupes allemandes sur ce point. La retraite fut embarrassée, confuse; personne ne savait si l'empereur avait succombé, s'il était pris , ou s'il était encore engagé dans une lutte éloignée. Les Lombards parvinrent ainsi à compléter leur victoire. Beaucoup d'Allemands furent immolés , beaucoup se jetèrent dans la^ rivière voisine, un grand nombre fut fait prisonnier ; quelques-uns seulement, favorisés par le sort , purent échapper. Les gens de Como qui avaient suivi l'empereur eurent le plus à souffrir; ces malheureux , considérés non pas comme des ennemis , , mais comme des traîtres envers la patrie, furent immolés sans miséricorde. Tous les bagages , tous les approvisionnements, le matériel, les effets de campement, tout ce qui était jugé nécessaire, utile, commode ou agréable pour la vie des individus, touiba entre les mains des vainqueurs, qui firent un riche butiu. L'empereur, peut-être à l'aide de nombreux détours, atteignit heureusement Pavia avec quelques compagnons, plus pauvre en moyens qu'il n'était parti, plus pauvre en espérances , profondément blessé dans Tàme , et déchu de son ancienne confiance.

L'on peut accorder que la bataille de Legnano en elle-même, quoiqu'elle fût un grand malheur pour des milliers d'hommes^ ne fut pourtant pas un grand fait militaire; mais, dans

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la situation des choses, telle qu'elle a été précédemment représentée, elle ne pouvait manquer d^avoir des conséquences importantes , et elle eu a eu. l^s Lombards furent lents à tirer le profit que la victoire semblait leur apporter ; mais l'empereur fut jeté par sa défaite dans une tout autre direction; les relations du monde chrétien se modiiièrent , et TAIIemagne fut amenée par ces deux résultats à utte situation dans laquelle elle-même ne put embrasser la pensée de devenir un seul peuple formé en un royaume fort et puissant.

Les vainqueurs de Legnano, quand ils virent le pays jusqu'aux Alpes libre d'étrangers, prirent la route de Pavia, et plantèrent leur camp sous les murs de cette ville. Là ils restèrent quelque temps inactifs, à ce qu'il parait; puis ils regagnèrent leurs foyers (4). On ne trouveras les causes de cette conduite exposées dans les relations du temps; quelques-unes pourtant ressortent de ce silence même, à tel point que ce fait si étrange ne parait plus insaisissable. La marche sur Pavia fut sans doute entreprise dans l'espoir que les forces de toutes les villes de la ligue se rassembleraient devant cette ville , pour abattre déOnitivement Tempereur et ses derniers adhérents. Mais il ne vint aucun renfort; les bataillons qui déjà s'étaient mis en marche vers Milan doivent avoir fait halte; ils doivent d* eux-mêmes, ou sur l'ordre de leurs villes, avoir repris le cheluin de leurs foyers.

La ligue des Lombards, comme on Ta remarqué très-souvent, était une réunion sans consistance; les confédérés n'étaient pas tous animés du même zèle pour elle. Quiconque se voyait près du dangerne reculait devant aucun effort, aucun sacriOce; quiconque se crovait en sûreté se mettait à Tœuvre avec l'arrière pensée de ne pas faire plus qu'il n'était nécessaire. En outre, -dans toutes les villes, peut-être même sans en excepter Milan, il y avait des hommes qui , à cause d'anciens souvenirs ou par répugnance pour les tendances républicaines, étaient inclinés de cœur vers l'empereur; il y avait les anciens vassaux, auxquels il ne pouvait convenir de se confondre parmi des bourgeois au lieu d'être seigneurs; il y en avait d'autres qui espéraient parvenir an but d6 leurs désirs par une autre voie que par les vertus civiques. Lorsque arriva la nouvelle de la victoire de Legnano, chacun put

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commencer les calculs de ses intérêts et de ses passions. L'un regardait la poursuite de la campagne comme peu nécessaire; l'autre regrettait que la renommée et le butin lui eussent échappé ; mais tous purent être inquiets et mécontents de ce que Milan, par ce triomphe, paraissait être arrivé à une position, à l'égar^ de la'ligue , avec laquelle l'égalité des confédérés était à peine possible désormais, et qui devait nécessairement faire de Milan la tète de la ligue. Si donc , en suivant les Mila-' nais , on avait marché sur Pavia , on aurait du également se placer sous la bannière de Milan , et peut-être souffrir que les vainqueurs laissassent tomber des regards de dédain , ou au moins de supériorité, sur les alliés restés auparavant inactifs. Et ces inquiétudes ne furent certainement pas dissipées par les bulletins emphatiques dans lesquels la ville de Milan, s'abandounant aux premiers transports de joie sur son éclatant triomphe, rendait compte à ses confédérés de ce qui était arrivé. L'on conçoit donc que les Lombards aient interrompu leur marche, et que ceux mêmes qui avaient combattu à Legnano à côté des Milanais aient regagné leurs foyers. Il est même probable qu'ils allèrent plus loin, él amoindrirent la victoire des Milanais. Qu'est-ce donc que Ton avait gagné ? demandaient-ils. L'empereur vivait, aucun prince allemand n'avait été pris; l'on n'avait guère changé de situation. Au milieu de telles circonstasces , il ne restait plus aux Milanais qu'à lever le camp de Pavia, et à prendre aussi le chemin de leur ville. Il était clair que l'esprit d'unité et l'énergie ne pouvaient être réveillés, dansl'emsemble des confédérés, que par un nouveau danger qui les menaçât tous; mais un tel danger n'apparut plus.

L'empereur maintenant en vint à reconnaît? e qu'il n'atteindrait pas le but (|ui avait été le rêve de sa jeunesse , le flambeau de ses |)lus belles années ; il en \int môme à se convaincre qu'il n'y avait à attendre que reveis et désastres dans la route où il s'était enfoncé jusqu'alors. Il avait encore une petite tronpe : car aux hommes qui étaient restés dans Pavia s'ajoutèrent encore de jour en jour, d'heure en heure , des guerriers échappés isolément à la défaite de Legnano; mais ce n'était pas là une armée, et l'ancien esprit militaire était (teint. Il ne pouvait donc rien entreprendre ; le lion

HISTOraE DU PEUPLE ALLEMAND.

lombard, qui paraissait de nouveau se rendormir , pouvait avoir uil réveil terrible. Ne pouvant découvrir aucune autre issue , il prit la résolutioa de se rapprocher de Thomnie quil avait jadis poursuivi de toutes les manières, qu'il avait constamment repoussé publiquement et 2\vec serment, à l'expulsion, à la ruine duquel il avait obligé la plupart des princes allemands par un serment solennel, du pape Alexandre IH , et de le reconnaître comme chef suprême, unique, apostolique d'une Église universelle , et de reconnaître aussi les droits de celte Eglise, qu'il avait jusqu'alors combattus. Mais, par le moyen d'Alexandre, il espérait sans doute dissoudre la ligue des Lombards , et amener les villes, sinon à la soumission aux décisions de Roncaglia , du moins à un accommodement qui put sauver les apparences de l'honneur. Les négociations qui avaient eu lieu Tannée précédente avec. le pape pouvaient bien lui donner la certitude qu'un rejot de ses propositions n'était plus à craindre. Mais il ne fut pas question de Tanli-pape Calixte, qui vivait à Viterbo; Friedrich le laissa dans un complet oubli : il n'y avait plus rien à tirer du malheureux homme ; il élait usé , hors d'état de rendre aucun service; ses^ ennemis insultaient sans pitié à sa misère et à ses souffrances.

L'empereur envoya les archevêques Christian de Maycnce et AVichmann de Magdebonrg, avec révoque Pierre de Worms et quelques seigneurs laïques, munis de pleins pouvoirs suffisants, à Anngni auprès du pape (5) Le choix de ces hommes , et surtout de l'archevêque Christian, son chancelier, qui avait succédé sur le premier siège ecclésiastique d^Allemagne à Kunrad de Witlelsbach , réfugié auprès du pape ; ce choix parait déjà témoigner que l'année précédente il y avait eu des conférences à Pavia relativement à la question principale. En effet le pape ne fit aucune diflicuUé d'admettre les envoyés impériaux; et lorequ'il les reçut , environné de son clergé et d'une foule de nobles, l'archevêque Christian déclara que leur mission était maintenant d'accomplir les paroles d'union cl de paix que les ambassadeurs *du pape, un an auparavant, avaient prononcées devant l'empereur. Ensuite, au nom de son sonvcrain , il proclama comme une vérité incontestable l'ancien princi{)e posé par le pape , que d'après la volonté de

Dieu le monde doit être gouverné par Taatorité sacerdotale et la puissance royale, et reconnut que de leur union dépendaient la paix et le repos de l'univers. Le pape, n'ayant aucune objection à faire, exprima- hautement sa joie et rendit grâce h Dieu. Comme il manifesta le désir que le roi de Sicile et l'empereur grec pussent être aussi compiis dans la paix, les envoyés impériaux donnèrent volontiers leur adhésion à cette demande. T.es négociattoos ultérieures furent suivies en secret,- afin que personne ne put les entraver en s'y mêlant avec des intentions de trouble. Les questions qui durent être traitées étaient complexes et (iifiiciles. On s'accordait sur les principes ; on reconnaissait que pendant une trop longue lutte la société tout entière avait été ébranlée jusque dans ses fondements, que le spirituel et le temporel s'étaient mêlés et confondus dans un désordre déplorable. Ce qui allait limeiicr les débats les plus odieux, c'est que tant d'hommes importants qui se rangeaient auprès du pape et de l'empereur, tant do grtsdes familles ayant beaucoup gagné on beaucoup perdu, allaient figurer comme parties dans l'accommodement. D'un côté, les excommunications du papo formaient un grand obstacle : non point qu'Alexandre prétendit les maintenir en elles-mêmes, mais parce qu'il voulait et devait s'en servir comme de moyens d'accommodé* meut. De l'antre c6té s'élevait une grande difficulté : l'empereur avait chassé de leurs sièges beaucoup de prélats dont le rétablissement ne pouvait être refusé, et ceux qui avaient été installés à leur place devaient y rester ou recevoir une juste compensation. Le pape demandait ïo premier point, l'empereur le sc(N)n(l. Los domaines de la marquise Mathilde devaient aus^i soulever de grands embarras. Le pape rei;ardait l'occasion comme favorable pour rattacher de nouveau au saîntsiêge le riche héritage qui lui avait été si longtemps retenu; et l'empereur, qui, en se faisant céder ces Étals par le vieux >\elf, considéra probablement sa situation à l'égard du pape , ne pouvait être disposé à les abandonner. Toutefois les envoyés de l'empereur furent bioiïlôt d'accord avec le pontife et ses conseil- *lers sur les principes d'après lesquels devaient être rétablis les rapports de l'Eglise avec l'Empire. Ils ne manquèrent pas uoh plus de s'entendre sur les rapports futurs de Tempe-

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