‹ Histoire d'Allemagne (volume 3)Chapitre 118 sur 165 · LIV. XXVI · texte numérisé non relu

LIV. XXVI

toos les hérétiques , Ton couvrit bien des souvenirs, et Ton confondit les sentiments. Enfin, quand le glaive exterminateur des armées croisées dut se reposer, parce qu'il n'y avait plus rien à frapper. Innocent n'eut point honte de prendre des mesures permanentes pour anéantir le reste des hérétiques , et mettre à jamais l'Église et le siège apostolique à l'abri de tels dangers, au moyen de Tespionnage, de tribunaux arbitraires et de nombreux bûchers. Et comme une masse innombrable de fidèles répondirent à l'appel sacré , pour gagner les bénédictions de rÉglise,* il se trouva des instruments en assez grande qusmtité pour l'exécution de ses projets ultérieurs. Ses paroles de colère exaltèrent les âmes de beaucoup d'hommes.nobles et bienveillants, "qui n'attendaient de salut que de l'Église , et , sur la déclaration du pape, croyaient l'Église en danger. Enflammés d'ardeur, ils luttèrent à l'envi pour signaler leur zèle, et souvent dépassèrent même les ordres et les désirs du saint-père. Ce qui chez le souverain pontife était l'effet de la réflexion , de calculs et de combinaisons , ils le mettaient à exécution au péril de leur vie , oubliant euxmêmes le monde, toute espèce de considération, et ils arrivaient à une cruauté fanatique qui excitait d'autant plus de crainte et de terreur , que les malheureux croyaient avec plus d'assurance exercer de telles atrocités pour l'honneur de Dieu , pour le maintien et la satisfaction de la religion de Jésus-Christ.

Mais si ces efforts de l'Eglise , ces persécutions et ces cruautés ne se ralentirent pas même sous les successeurs d'Innocent III , de son côté l'hérésie poursuivait sa route sans fléchir, et marchait à grands pas. Par Tétude des saintes Ecritures, par un examen attentif de l'histoire pour suivre le mouvement des faits et des choses , les hérétiques s'étaient fortifiés de plus en plus dans leur haine contre l'Eglise et sa puissance. Us allaient toujours plus loin, et en vinrent à des actes qui avaient été bien étrangers à leur esprit primitif. Dans leurs inquiétudes et leur détresse , ils se permirent contre la morale et la religion des choses qu'ils avaient repoussées avec horreur dans l'origine. Comme ils combattaient vaillamment, là où Ton en vint à une lutte ouverte, avec la résolution bien .arrêtéede triompher ou de mourir pour leur cause sacrée, sans 8c laisser ébranler par la vue de la croix

CHÀP. IX.

brodée sur les épaules d'un nombre infini d'hommes, ils cherchèrent aussi à s'opposer aux mesures prises par l'Eglise pour les détruire , de la manière qui leur parut seule praticable. Us essayèrent d'échapper à l'espionnage par le secret et les mystères de leurs mouvements et de leurs pratiques. Mais alors ils tombèrent, à ce qu'il parait, en des épreuves auxquelles résiste rarement la fragilité de* la nature humaine , dans lesquelles l'esprit maintient rarement l'avantage sur la chair. Souvent ils voulurent se soustraire aux mains des sombres juges de la foi par la dissimulation , le mensonge et l'hypocrisie; peut-être même, dans leur indignation, osèrent-ils outrager les saintes pratiques de TEglise, parce qu'elles leur étaient imposées, et de la sorte justifièrent çà et là les calomnies qui étaient répandues contre eux. Mais, quand ils ne réussirent point à se sauver, ils supportèrent le martyre qu'on présentait à leurs yeux avec une âme inébranlable, et acceptèrent les peines prononcées contre eux,' dans la pleine confiance en une justice éternelle, plongeant un regard assuré dans les bûchers comme dans l'éternité. Ce furent aussi des fanatiques comme ceux qui servaient l'Eglise ; mais la différence , c'est que le fanatisme de ceux qui combattaient pour l'Eglise, depuis le pape jusqu'au dernier croisé , était comme un sentiment unique , les animant tous d'une même ardeur sombre et cruelle; c'était un mélange de vérité absolue et d'erreurs humaines, d'idées obscures et de préjugés- traditionnels , d'aspirations sincères vers la sainteté, d'ambition, de convoitise, d'orgueil et d'autres passions. Le fanatisme des hérétiques, au contraire, était un fruit libre et spontané de la convicUon , sortant du cœur, qui fut arraché par l'Eglise, et avait quelque chose d'élevé; si leurs doctrines devaient être de pures erreurs , au moins l'erreur avait pour eux le mérite de la vérité sainte.

Contre une telle hérésie la lutte du siège apostolique devait être vaine. Les hommes qui la proclamaient pouvaient être vaincus; mais leur esprit ne pouvait être anéanti avec eux. Le siège de Rome n'avait rien obtenu, ni avec ses artifices ni avec son pouvoir. Le sainb tribunal qu'il dressa contre les hérétiques ne fut pas sans doute coupable d'inaction; mais chaque bûcher avait allumé de nouvelles pensées dans les âmes , et Thorrible spectacle d'ua

HISTOIRE BU PEUPLE ALLEMAND

homme consamé par les flammes détourna bien des cœurs d'une puissance qui avait besoin de tels moyens pour se maintenir. Les armées de croisés qui furent lancées contre les Albigeois firent de véritables boucheries, et transformèrent une grande partie des belles provinces méridionales de la France en un désert; mais la cause pour laquelle des centaines de mille hommes affrontaient la mort provoqua des réflexions dans un bien plus grand nombre encore, et les croisés ne rentrèrent pas dans leurs foyers tels qu'ils en étaient partis. Les deux nouveaux ordres de moines que le siège apostolique créa ou confirma contre les hérétiques, les dominicains et les franciscains, firent à TEglise plus de mal que de bien. L'esprit humain aspire à l'infini d'où il sort , et préfère se lancer dans une solitude sans limites, plutôt que de tourner paisiblement dans l'intérieur d'un mémo cercle , quel que soit l'espace compris dans ce cercle.

Il n*en pouvait être autrement, les hérésies que le siège de Rome poursuivait avec un si grand zèle dans les contrées méiidionales se glissèrent aussi au delà du Rhin. Dès le milieu du xi« siècle, il y avait eu en Allemagne des hérétiques que l'on appelait Manichéens. Ces gens furent poursuivis rigoureusement, et, sur l'ordre de Heinrich IIl, quelques-uns furent pendus. Dans la deuxième moitié du xii* siècle, des Katharins étaient aussi venus de Flandre sur le Rhin , et avaient été brûlés à Cologne. Maintenant des Vaudors et des Albigeois cherchèrent à se sauver dans le Teutschland; du moins les doctrines de ces hérétiques s'étendirent des vallées des Alpes le long du Rhin , et s'y fixèrent sur quelques points; mais la nature paisible des Teutschs se montra moins impressionnable. D'ailleurs l'attention était réclamée par l'état de l'empire et par les désordres continuels et les troubles dans lesquels toutes les classes étaient enveloppées, et les esprits se trouvaient détournés des choses religieuses. Quelques individus seulement paraissent, dès l'abord, avoir pris part aux débats, et s'être sentis attirés vers les doctrines des hérétiques. Néanmoins peu à peu le nombre s'accrut , et, après l'expiration des vingt-cinq premières années du xiii* siècle , il parait que les saintes-Ecritures des chrétiens furent répandues, du moins en partie traduites en langue teutsche. Mais de Rome on avait l'œil

'^ sur le Teutschland ; ear l'extension des

doctrines contraires à l'Eglise en ce pays était sans doute fort redoutée dans la capitale du monde chrétien , en partie à cause de la situation du siège apostolique à l'égard de l'empire et de l'empereur Friedrich ÎI , en partie à cause de l'ancienne terreur de la fureur teutoniquc , et aussi parce que la lutte en France contre les Albigeois était si difficile et restait si longtemps indécise. 11 est vraisemblable que certains ecclésiastiques, affidés du successeur de saint Pierre, furent chargés d'obsen'er en silence et avec soin les opinions et les doctrines , et d'agir aussitôt qu'il se manifestait une déviation des principes de l'Eglise. Dès Tannée ^222, le prieur Heinrich de Goslar fut brûlé comme hérétique (I). En quoi consistait l'hérésie du malheureux prieur? quelle part le pape llonorlus III prit-il à l'affreuse condamnation? c'est ce que l'on ignore. Mais on nomme Tévéquc Kunrad dé Hildesheim et Kunrad de Marbourg comme ayant examiné la croyance de Heinrich de Goslar , donné des avcrtissemeols au coupable , et, sur son refus de rétracUilion, comme l'ayant livré pour le supplice à l'autorité séculière. Ce Kunraxl de Marbourg se montra ensuite lescrviteurleplusardent et le plus constant du siège apostolique dans la persécution de toute espèce d'hérésies, et plus tard il reçut publiquement de pleins pouvoirs du saint-siège pour remplir officiellement de telles fonctions. Mais ce Kunrad de Marbourg, appelé communément maître Kunrad , ecclésiastique assez mondain, d'origine inconnue , était un homme sur lequel il serait difficile de porter un jugement. Toutefois on voit qu'il est devenu juge rigoureux de la foi; et, suivant les relations de ce temps , dans ses persécutions contre l'hérésie , IF sortit des limites de la justice et de Fhumanilé , et poussa la rigueur jusqu'à l'atrocité. Tel il devint, mais il n'avait pas toujours été ainsi. Il serait injuste de prononcer sur M d'après ses égarements et rentraincment de ses passions; il n'est pas facile de faire la part des circonstances, des excitations , et de distinguer ce qui doit être mis véritablement à sa charge. 11 est possible que bien des fautes étrangères lui aient été attribuées , ainsi qu'il arrive assez souvent , parce que sa mort violente parut témoigner contre lui, et que chacun des coupables désirait avoir ainsi sa propre expiation; mais assurément c'était un homme distingué , doué d'une àme forte et du caractère le plus

UV. XXVI,

ferme. Son savoir est vanté, quoique nous n'en ayons aucune preuve. Son éloquence était sans doute admirable^ puisqu'il était en état d'ébranler et d'entrainer grands et petits par la puissance de sa parole. Il posséda aussi longtemps la confiance de beaucoup de personnes, sinon la conûauce générale; de grands seigneurs ecclésiastiques et séculiers lui confièrent des affaires de la plus haute importance ; les hommes des classes inférieures lui donnaient toutes sortes de marques d'affection , d'honneur et d'amoun l^lais il exerçait surtout une grande influence par sa piété, sa vie austôre, la direction constante de son esprit vers Dieu et les choses divfnes. Il était indifférent aux intérêts de ce monde , peut-être même les prenait-il en dédain. 11 se contentait du pauvre costume de simple prêtre, et se souciait peu de la pourpre dont l'Église revêtait les chefs. La pjus simple nourriture exigée par les besoins de la nature humaine lui suffisait ; il repoussiiit les plaisirs de la table, souvent trop chers aux enfants du monde , parce que leur charme les conduit à Toublî d'eux-mêmes. Il voulait être, et non pas avoir ou paraître ; il voulait faire, sans se soucier de posséder ou de jouir.

Dès l'année 4214, le pape Innocent III l'avait chargé de prêcher la croisade dans le Tents<^hland , et il remplit cette mission , sinon avec un grand succès, du moins avec le zèle le plus ardent. Là où il se rendait, les hommes se rassemblaient par milliers pour se fortifier à la puissance de ses paroles. 11 ne trouvait pas d'église assez grande , pas d'espace assez vaste pour la foule qui se pressait autour de lui; il lui fallait parler en rase campagne. Ses allocutions saisissaient, ébranlaient tous ceux qui l'entendaient ] il trouvait du concours et provoquait l'admiration. S'il avait vécu deux ou trois générations plus tôt, il n'aurait peutêtre pas produit moins d'effet que l'abbé Bernard de Clairvaux; mais, depuis ce temps, le monde avait subi des changements. Les esprits s'étaient détournés du samt-sépulcrc ; l'on montrait une attention pleine d'admiration pour le prédicateur, et l'on regagnait sa maison tout émerveillé, pour se livrer ensuite de^préférence à des calculs d'intérêt mondain. Lt quand parfois quelques auditeurs, dans le premier ébranlement du coeur, se faisaient broder la croix sur les épaules, très-peu se montraient cffsuiU} disposés à tenii* leur serment, et tous

GH4P. IX. 9i9

cherchaient à en ajourner aussi loin que possible l'accomplissement, ou à s'en affranchir le plus facilement qu'il était possible. Ces manifestations donnèrent peut-être le premier aiguillon au cœur de Kunrad. Ce qui était le résultat de grandes expériences et de la marche de la civilisation, il le considérait comme la suite des progrès de l'incrédulité et de l'affaiblissement du sentiment religieux, qui, s'im<|ginait-il ,. devait être rappelé à une vie nouvelle , et ne pouvait êtrp réveillé que par la mortification de la chair.

Peu d'années après avoir joué ce premier rôle de prédicateur de la croisade , Kunrad se rendit à la cour du jeune landgraf Louis de Tburinge, dont il a déjà été question. Cette cour étrange était bien propre à fortifier maître Kunrad dans ses idées , et à lui donner une nouvelle ardeur pour -Tapplication de ses principes. Le landgraf lui-même réunissait en lui toutes les qualités et toutes les vertus par lesquelles un prince se recommande ai)x hommages des hommes , et peut devenir grand s'il est favorisé par les circonstances. 11 menait une vie pure, consacrée à la piété; il était doux, bon, loyal, prudent, valheureux, et tout résolu à défendra par l'épéc ce qui lui appartenait : il ne lui répugnait pas non plus d'agrandir ses domaines et de faire valoir sa puissance. lUais son épouse Elisabeth , fille du roi de Hongrie, André II , était une personne extatique paraissant à peine appartenir à ce monde: à la vérité, là vie de cette sainte femme a été dérobée à l'histoire; on en a fait une pieuse légende. Elle-même, dans sa nature et son existence , ne peut être connue d'après la peinture qui en a été faite dans cet écrit, où tous les détails sont dépourvus de vérité historique. Néanmoins la description de la vie de sainte Elisabeth est très-remarquable, et présente dans son ensemble un fond historiquement vrai. Elle répand une vive lumière sur l'état religieux de ce temps en général , et montre en particulier de quelle manière les partisans du siège apostolique, et surtout les nouveaux ordres de moines qui furent fondés pour lui servir de colonnes, cherchaient à former la vie religieuse en opposition aux nouvelfes tendances des sciences, au progrès de l'esprit et du monde, à toute espèce d'hérésies, pour maintenir ce qui était chancelant. Dans la land* grafine Elisabeth , ïU ont essayé de poser |e mo*

dèle des sentiments religieux accomplis. Tout ce que la puissance d'imagination de prêtres remplis de zèle on l'esprit de moines exaltés purent inventer pour conserver ces dispositions a été accumulé sous son nom , on plutôt de tout cela fut formé le tissu de la vie de la princesse. Triomphe complet sur le monde, sur la chair, snr tout ce qui tient aux sens; indifférence pour les biens les plus attrayants de la terre, pour l'éclat et la pompe, pour la beauté, la richesse , le bien-être et les jouissances ; indifférence aussi pour les calomnies, pour ce que les hommes appellent l'honneur et la honte; insensibilité pour tout ce qui est odieux , souillé, pour ton t ce qui inspire ordinairement le dégoût ; joie dans la macération et les mauvais traitements de la part d'étrangers ; empressement pour toute espèce de services, pour tous les sacrifices; humilité infinie devant la robe du prêtre, obéissance aveugle pour les ordres de celui qui la porte ; enfin Tabsorption dans la contemplation de soi-même, dans la prière, dans l'exercice impérieux des pratiques religieuses : voilà le modèle d'une vie religieuse qui est exposé aux yeux du monde dans la landgraflne Elisabeth. Pour récompense d'un tel dévoùment absolu, elle recueillit l'admiration et les hommages des fidèles ; elle eut le don des miracles durant sa vie, et à sa mort la plus brillante perspective dans l'éternité, et la béatification par l'Église après qu'elle eut quitté ce monde. Mais, si dans le récit de sa vie les détails paraissent, pour la plupart, des fictions, il faut reconnaître qu'elle les a provoquées par sa vie. L'on peut donc bien accepter comme certain que la landgrafine Elisabeth était une femme exallée, qui s'efforça de calmer ses nerfs par une religiosité militante. Elle fut amenée à Tàge de quatre ans de Hongrie à la Wai tbourg, afin d'y être élevée selon les coutumes et les mœurs du pays, et de se former pour le jeune Louis, qui était plus âgé qu'elle de sept années (2). Cette translation donna peut-être la première impulsion à l'enfant. Le malheureux sort qui frappa sa mère deux ans plus tard , les événements honteux et sanglants qui amenèrent et suivirent sa mort, et qui probablement ne restèrent point cachés à Elisabeth , ajoutèrent sans doute à l'effet de la première secousse. Du moins il parait qu'enfant déjà elle se livrait à des élans de dévotion ordinairement fort ^ étranges àoet âge. Le vieux landgraf Hermann,

tout occupé d'intérêts temporels, se sondait peu de sa bru ; son épouse Sophie, orgueilleuse et altière, blessa probablement souvent le cœur de la jeune fiancée, et le força de se replier en lui-même ; sa fille Agnès , élevée dans les plaisirs du monde, n'était pas une compagne pour Elisabeth; mais son fils, le jeune landgraf Louis y fit respecter les désirs de sa fiancée d'abord, puis de son épouse, par bienveillance, par respect pour la jeune femme anssi tendre que fidèle, et aussi par sentiment personnel de piété. Peut-être espérait-il que les devoirs de la maternité et la maturité de l'âge la ramèneraient dans une'vQie plus conforme à la raison, A la cour de ce landgraf Louis et de son épouse Elisabeth vint maintenant maître Kunrad de Marbourg, soit qu'il y fût appelé, soit qu'il obéit à une recommandation du pape Honorius III, alors que Louis avait à peu près 22' ans, Elisabeth 45 (5). Et il gagna bientôt toute >la confiance des jeunes et nobles époux. Il devint leur confesseur, et de plus le landgraf remit à sa disposition toutes les places ecclésiastiques, tous les bénéfices dans ses domaines. Elisabeth s'abandonna eiatièrement à sa direction , parce que peut-être alors se sentait-elle libre pour la première fois dans sa vocation religieuse. Elle put bien encore agir aussi fortement sur Kunrad que celui-ci sur elle. Ils se fascinèrent mutuellement , confondirent leurs vues et leurs efforts r la sévérité de Kunrad devint dureté; l'àme faible d'Elisabeth perdit toute force de volonté , quoiqu'elle devint trois fois mère. Dans l'année 4227 , le landgraf Louis quitta sa patrie pour se rendre auprès de l'empereur Friedrich, et accomplir le serment d'une croisade en Terre-Sainte en suivant ce monarque. II parvint heureusement auprès de l'empereur, mais il ne vit pas la Terre-Sainte. Etant tombé malade à Brindes, il mourut à Otrante; et la hainedes prêtres contre l'empereur Friedrich était si grande, quHls n'hésitèrent pas à lancer contre lui des soupçons, aussi cruels que mal fondés, au sujet de cet événement. Mais la nouvelle de la mort de son époux brisa le reste de force qui existait encore dans Elisabeth. Dès lors elle ne fut plus attachée à ce monde par aucun lien ; ses enfants, qui avaient le plus besoin de ses soins, ne la retinrent pas; elle les abandonna dans l'âge le plus tendre, craignant que son affection pour ses enfants n'usurp&t sur son amour pour

UV. XXVI,

Dieu, comme elle s'était déjà reproché sa tendresse pour son époux. Elle se readit à Marbourg auprès de Kunrad, son confesseur, directeur de son âme, afin de se consacrer entièrement au Seigneur; et elle aurait aussitôt, sans réflexion, sans intelligence, abandonné aux pauvres tout ce qu*elle possédait , si Kunrad n'était intervenu pour arrêter un tel entraînement. Mais, comme il la trouva résolue à mener la vie d'une sainte, il se détermina de son côté à en faire une sainte, et à la soumettre à de grandes épreuves pour montrer à elle et au monde que la couronne étinc^lante du ciel n'était pas acquise à un faible prix. Elisabeth supporta tout; mais ses forces corporelles furent bientôt épuisées : à peine âgée de 24 ans, elle quitta cette vie pour devenir aussitôt et rester dans Tavenir un objet d'édification pour les hommes crédules, qui coururent en foule honorer ses restes et leur voir accomplir des miracles.

Cependant maître Kunrad de Marbourg n'avait pas cessé d'annoncer avec un grand zèle la parole du Seigneur , en proclamant de •temps en temps la croisade, et de remplir avec une ardeur égale la mission qui lui avait été confiée par le siège de Rome : la visite des cloîtres, et le rétablissement ou le maintien de l'ordre et de la discipline dans ces maisons (4). Mais il avait fait aussi de grandes expériences. Lalandgrafine Elisabeth, son époux, leur entourage , la sympathie montrée à la pieuse princesse, pendant sa vie et à sa mort, par tant de milliers d'hommes, lui avaient fait reconnaître que l'ancienne foi religieuse était forte encore et répandue au loin parmi les Teutschs; mais, d'un autre côté, peut-être aussi avait-il trouvé que bien des doutes , des incertitudes et des scrupules s'étaient élevés; que cçs doutes et ces scrupules amèneraient çà et là des dissidences, des doctrines opposées, des hérésies perverses; que les principes et les pratiques de l'Église seraient négligés^, rejetés même , et que bien des sujets , au lieu de se diriger d'après la parole du prôtrè, avaient recours directement àia parole de Dieu et aux saintes Écritures des chrétiens. 11 s'irrita au fond du cœur, et son âme devint triste*. Avec beaucoup d'autres il vit dans ces symptômes les signes avant-coureurs d'un effroyable désastre dont IcTentschland serait menacé.. Et en effet les horr-curs dont la Franco méridionale avait été le thé<ktre

CHAP. IX

étaient bien propres à exciter des inquiétudes chez des hommes bienveillants et réfléchis. On ne pouvait méconnaître un certain ensemble, puisqu'une infinité d'hérésies diversement formées étaient sorties d'un même esprit; mais celui qui n'avait pas reconnu cet esprit, et ne croyait pas an progrès de la vie et à la nécessité de son développement, celui-là, dans des symptômes semblables ou analogues en des contrées diverses, ne devait ^oir queles effets de manœu* vres et de conjurations , et pouvait bien regarder comme nécessaire de couper les fils, de détruire l'union et d'anéantir le mal. C'est alors que se produisirent les faits déjà racontés entre l'archevêque Gérard et les Stedingers. Ces gens étaient accusés d'hérésie et de grands excès. Toutes les contradictions les plus révoltantes, les plus propres à soulever le dégoût dans les mœurs et les usages, que l'oa avait mises sur le compte des hérétiques, dans l'antiquité et dans les temps modernes , pour exciter contre eux la haine des peuples, l'épouvante et l'horreur, tout cela fut accumulé sur les bons et simples paysans de Stedingen, d'après des propos de prêtres expulsés, d'après des bruits et des calomnies. Trois évoques n'eurent point honte de reconnaître pour véritables les accusations portées contreJes Stedingers, et de les attester. Alors maître Kunrad de Marbourg éleva sa voix devant le pape ; l'évêque Kunrad de Ijildesheim fit entendre des accents non moins lamentables ; l'archevêque Sifrid do Mayence lui-même vint grossir les clameurs contre les horreurs de l'hérésie dans le Teutschiand , et insista aussi sur la nécessité d'arrêter le mal aussi promptement et aussi énergiquemcnt qac possible. Le pape Grégoire IX lui-même, prêtre austère, qui portait en lui la pensée de la suprématie de FÉglise et de l'élévation de la dignité apostolique, fut ébranlé par de tels témoignages. Il ne put résister à tant de réclamations. Comme il prononça bientôt l'excommunication contre les Stedingcrs, et fit proclamer la croisade , il ordonna aussi la poursuite et Tanéantissemcnt des hérétiques dans le Teutschiand , autorisant à cmplpyer tous les moyens , en cas de nécessité, le fer et le feu. Et à qui aurait-il pu remettre avec plus de confiance la direction sainte de la poursuite de l'hérésie dans le Teutschiand, sinon aux trois hommes qui avaient réclamé ces mesures par leurs rapports , à l'archcvêquQ

de Mâyence, à Tévéque de Hildesheim et à maitre Kunrad de Marboiirg? H parait que le dernier, d'après les dispositions spéciales du pape, ou en vertu d*un accord spontané, fut institué juge des hérétiques proprement dits ; les |deux autres devaient ou voulaient Tasnster de leur autorité épiscopale et de leur pouvoir.

Kunrad, à ee qu'il semble, accepta ces fonetiens avee joie, et en même temps avec la ferme résolution de répondre à la confiance du pape, et de purifier le Tcutschland de l'hérésie. £t eette résolution, il l'exécuta sans pitié, autant que cela dépendait de lui. if choisit deux assistants que Ton croyait avoir été hérétiques euxmêmes ( le moine dominicain Kunrad de Tours, et un homme cruellement mutilé, qui s'appelait Jean. Avco ces collègues il parcourut au loin le pays; il alla à Ei'furt, à Leiden, à Strasboui^ ; partout où il jugea à propos d'ériger son tribuaal, les moines dominicains se pressèrent autour de lui, et le pouvoir séculier ne lui refusa jamais aoohras aussitôt qu'il était requis. Comme lieutenant du siège apostolique, mémo de toute l'Ëglise, il parut grand à ses propres yeux, et crut, dans la présomption de son zèle, devoir montrer sa grandeur au monde en se rendant redoutable , et tenant les hérétiques et autres dans l'attente de la (erreur. Avec les instruments dont il disposait, sa conduite emportée, ses allures sauvages ne pouvaient avoir d'autres effets. Mais cette conduite aussi devait dbnoer un terrible ébranlement à la vie morale , et remplir tontes les àmcs nobles de haine, et de mépris. Tout accusateur était écouté. Une large porte était ouverte, non-seulement à tout offensé, mais encore à tout misérable, afin qu'il put satisfaire sa jalousie , son envie, ses ressentiments , ses rancunes , ses haines et sa vengeance. Des ecclésiastiques orthodoxes de ce temps présumèrent que certains hérétiques s'étaient faits accusateurs de chrétiens sincères et bien pensants, pour se mettre à Tabri, et jeter sur leurs persécuteurs les fléaux qu'ils craignaient de voir tomber sur eux-mêmes. Celte opinion est le fruit de la défiance et des préjugés ; mais la liste des mauvaises passions est bien longue , et elle peut bien avoir feurni de faux accusateurs. Lorsqu'un accusé, paraissant devant le tribunal , reconnaissait en général qu'il était hérétique , et en outre qu'il avait observé ces pratiques houleuses et abominables

que l'on attribuait aux hérétiques , il sauvait sa vie; mais il lui fallait dénoncer d'autres hérétiques. Si les accusés avouaient et a>iUirmaient leurs protestations par serment, ils étaient condamnés à être brûlés vifs : «t comme nulle défense n'était accordée, il n'y avait point d'appel; au contraire, le jugement était prononcé le jour même où l'accusation avait eu lieu , et il était exécuté aussitôt (5). ■ Celui qui ne comparaissait pas sur l'accusation , et ne pouvait être amené devant cette justice étrange , était privé de son honneur, dépouillé de ses propriétés. Hommes et femmes, ecclésiastiques et laïques, moines et nonnes, bourgeois et paysans , étaient traités avec une complète égalité devant ce tribunal. Mais bien différente était l'attitude des infortunés qni étaient obligés de se traîner aux pieds des juges. Des hommes vulgaires , faibles et lâches , tremblaient devant la mort; ils avouaient ce qu'on voulait leur faire reconnaître, sans comprendre ipéme le péché dont on les chaiigeait, et les frères dominicains leur donnaient ee conseil amicaK Mais souvent, dans les angoisses de leur cœur , il ne se présentait personne à lenr pensée qu'ils pussent dénoncer comme hérétique, sinon les êtres qui leur tenaient de plus près , qui leur étaient le plus chers. Ainsi le père était accusé par son fils, le mari par sa femme, le frère par le frère, l'ami par l'ami; la désolation était sans limites, les recherches ne pouvaient jamais prendre fin ; on les interrompait seulement si une moisson plus riche attirait l'inquisiteur sur un autre point. Quelques-uns qui s'étaient reconnus coupables, mais qui conservaient plus de sangfroid, ne voulait faire aucune fausse accusation , cherchaient à se tirer d'embarras avec des paroles qui en elles-mêmes contenaient de la vérité, et pourtant, d'après leur connaissance , devenaient des mensonges. S'ils disaient quelque chose, ils ne pouvaient signaler positivement aucun nom. On allait an secours, do leur mémoire , et l'on citait des noms. Alors ils déclaraient que ces gens étaient aussi coupables qu'eux-mêmes, qu'ils professaient la même doctrine. Avec de telles équivoques , ils croyaient sauver leur conscience et conserver leiu^ mains pures du sang des innocents ; mais ils entraînaient ainsi d'aussi grands malheurs que les misérables qui, n'hésitant pas, dans leur dés- 1- espoir , prononçaient nettement de$ noms. Au

Page 1